Communicabilité

(voir aussi Réseau)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Les phares des autos au loin sur les collines,
Les soirs d’hiver, dans l’au-delà noir des vallées,
Naissent comme des comètes, et puis déclinent
Et s’éteignent quand va virer leur destinée.

Ce sont les moments d’autres âmes inconnues,
Les passages d’existences à notre large,
Quelque signal d’humains univers qui émergent
À notre ciel, et puis qui rentrent dans l’obscur.

Ce sont des vies, qu’on ne saura jamais, d’étoiles,
Courts embrasements, suivis d’agonies, solaires.
Les phares prennent leur long cours comme des voiles
Et se fondent en vous, grandes années-lumière. »

 Marcel Thiry,
« La mer de la Tranquillité », 1938.

« J’ai toujours, devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait (…) Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne. »

Antoine De Saint-Exupéry,
« Terre des Hommes »,
Gallimard, 1939, Poche, p. 7-8.

 « Hommes de verre, fantômes d’êtres, vous recouvrez le sol pare-brise contre pare-brise. Je vois vos têtes assemblées. Elles communiquent. Elles sont les cases innombrables d’une civilisation alvéolaire. Des cases aux parois percées, non par le glissement de quelque affreux reptile, mais par le néon rigide, par la vitesse du son, par le marteau piqueur de l’information collective. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Éric Losfeld, 1970, p. 68-69.

« Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu’on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c’est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c’est déchoir. Aucune personne regardée ne vaut le regard sur elle. Il est toujours déshonorant. Le mot conversation est banni. Je crois que c’est celui qui dit ici le mieux la honte et l’orgueil. Toute communauté, qu’elle soit familiale ou autre, nous est haïssable, dégradante. Nous sommes dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie. »

Marguerite Duras,
« L’amant », Les Editions de Minuit, 1984, p. 69.

 

« … tandis que le mot communication est aujourd’hui porteur de mythologies sociales très positives (le dialogue, l’écoute, l’échange, la rencontre, l’Intersubjectivité en majuscule), ses usages pratiques dans les scénarios de déficit ou de problème de communication sont autres. Ils disqualifient souvent une dimension d’altérité, la confrontation organisée des points de vue et intérêts qui sont un élément clé du modèle démocratique. Si les politiques et décisions qui ne passent pas sont simplement celles qui sont mal expliquées, c’est que la question des intérêts sociaux qu’elles peuvent satisfaire, celle d’une vision de la justice qu’elles expriment sont sans pertinence : « There Is no alternative ! » ».

Éric Neveu,
in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 121.

 

 « … l’usage du mot incommunicabilité, exprimant l’impossibilité de communiquer réellement entre personnes prisonnières d’une subjectivité radicale, est relativement récent. Le concept justifie un nombre croissant de divorces et a inspiré des œuvres littéraires dans lesquelles il n’y a rien à comprendre hormis la volonté d’illustrer l’impossibilité de se comprendre.
Pourtant, jamais encore l’animal humain n’a été aussi bavard : les autoroutes de la communication ne désemplissent pas. L’œil rivé à l’écran et le GSM implanté dans le conduit auditif, nous avons fait du silence un luxe ou un tabou, le signe évident d’une grave dépression (…)
Nous savons également qu’un décalage permanent subsiste entre ce que l’un dit et ce que l’autre entend, entre ce que chacun entend et ce qu’il écoute, entre ce que nous écoutons et ce que nous en retenons… »

Yves Thelen,
« Éveil à l’esprit philosophique »,
L’Harmattan, 2009, p. 144-145.

« La manière dont nous vivons aujourd’hui, en échangeant constamment des messages avec les personnes que nous aimons, avec nos collègues, avec des connaissances lointaines, s’apparente à une troublante télépathie assistée par les machines. C’est que désormais, on ne peut presque plus rien penser ni ressentir dans la solitude. Nos flux de conscience sont en permanence traversés, désorientés par des messages venus du dehors ; et nous-mêmes en émettons sans cesse. Elle est loin derrière nous, la chambre où Descartes s’était réfugié pour méditer auprès d’un poêle. Il faudrait dorénavant un effort de volonté inouï pour prolonger un tel isolement sur plusieurs jours ou plusieurs semaines, car celui-ci a contre lui les forces de la société et de l’Histoire coagulées. Notre destin est plutôt de penser à plusieurs, en immersion dans le bruit de fond formé par tous les signaux que nous envoient les autres. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 288-289.