Individualisme

(voir aussi Solipsisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« …Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature (…) Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez-là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? (…) quand vous donnez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… »

Denis Diderot, « Le rêve de d’Alembert », 1769.

 

« Du jour où nous avons compris qu’un être, à deux instants de sa courbe, ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce fait tous les points d’appui que l’illusion individualiste des hommes avaient échafaudés pour soutenir la gageure du libre arbitre ; et nous ne pouvons plus concevoir un être qui jouirait d’une liberté absolue. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 126.


« L’individualisme est un système de mœurs, de sentiments, d’idées et d’institutions qui organise l’individu sur ces attitudes d’isolement et de défense (…) des institutions réduites à assurer le non empiétement de ces égoïsmes, ou leur meilleur rendement par l’association réduite au profit : tel est le régime de civilisation qui agonise sous nos yeux (…)
… la personne ne croît qu’en se purifiant incessamment de l’individu qui est en elle. »

 Emmanuel Mounier,
« Le Personnalisme »,
PUF, 1950.

« …c’est tous les individus qui se trouveraient lésés si la collectivité s’accordait le droit de toujours, et en toute circonstance, sacrifier l’intérêt de chacun à l’intérêt de tous.
Je crois, enfin, que l’individualité spirituelle de chacun devra être jalousement préservée pour le plus grand avantage de l’ensemble. L’intelligence, la sensibilité humaine ne pourraient que perdre à l’homogénéisation, à l’unification des esprits. Pendant un très long temps, et peut-être toujours, il y aura assez d’incertitude dans les jugements et dans les goûts pour que l’humanité trouve profit à ce que les hommes pensent, sentent et croient différemment. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 92.

 

« Le mot grégaire est faible. Jamais les êtres n’ont été si pareils. Je ne suis pas suspect de m’attendrir sur le folklore, mais je dois dire qu’autrefois, dans les campagnes cloisonnées par la distance à pied, les caractères étaient plus marqués. Dans le secret des fermes, pour le meilleur et pour le pire, l’individu se modelait différent de son voisin. Il était coléreux, ou novateur, ou facteur Cheval, ou malhonnête, ou républicain. Sur le terreau de l’isolement, germaient de fortes personnalités, des avares colossaux, des brutes explosives et aussi des autodidactes (…) L’obsession cheminait dans la boue de septembre et l’hiver s’enlisait, haineux, interminable, au cœur de l’idée fixe. Mais on accordera que l’esclavage du travail à la main n’engendrait pas des numéros.
Aujourd’hui les numéros consomment une sous-culture à diffusion mondiale instantanée. À Vannes, à San Francisco, à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité universelle, l’enchaînement du quotidien est atterrant de similitude. »

Raymond Borde, « L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 65-67.

 

« Un mythe tout à fait courant veut que chaque personne soit une unité, un genre d’organisation unitaire ayant sa propre volonté. Or, c’est tout à fait le contraire : une personne est un amalgame d’une multitude de sous-personnes qui ont chacune leur volonté. Ces « sous-personnes » sont nettement moins complexes que la personne globale, ce qui fait qu’elles ont beaucoup moins de problèmes de discipline interne (…) les forces internes en opposition réalisent différentes sortes de compromis (…) le style de résolution de conflits internes est très révélateur d’une personnalité. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, Paris, 1987, p. 344.


« — C’est pourquoi les Yrr s’en sortent sans doute mieux que nous dans leur espace vital, poursuivit Johanson [le scientifique expose sa théorie sur la nature des êtres sous-marins qui menacent l’humanité]. Chez eux, tout travail intellectuel est collectif et ancré dans les gènes. Ils vivent à toutes les époques en même temps. Les humains, eux, ne connaissent pas le passé et ignorent l’avenir. Notre existence entière est basée sur l’individu et sa vie à l’instant T. Nous sacrifions la raison supérieure à nos objectifs personnels. Nous ne pouvons pas nous survivre au-delà de la mort, alors nous nous immortalisons par des manifestes, des livres et des opéras (…) Nous ne voulons pas être un animal. D’un côté, notre corps est notre temple, de l’autre, nous ne lui accordons que peu d’importance en lui donnant un simple rôle fonctionnel (…)
— Et chez les Yrr, cette séparation n’existe pas, conclut Li, qui, pour une raison inexplicable, semblait très satisfaite. Leur corps est pur esprit, et vice versa. Aucun Yrr n’agira isolément contre les intérêts de la communauté. La survie est dans l’intérêt de l’espèce et non de l’individu, et l’action est toujours décidée par l’ensemble. Grandiose ! (…)
— C’est de l’évolution pure, renchérit Karen. Une pensée évolutive. »

Frank Schätzing,
« Abysses », roman de science-fiction, Presses de la Cité, 2008, p. 267.