Morale

(voir aussi Immoralisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, madame ! Que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! Que celle d’un sourd différerait encore de celle d’un aveugle, et qu’un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite. »

Denis Diderot, « Lettre sur les aveugles », 1749.

 

« Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres, et le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne saurait être sain d’esprit ni bien constitué qu’autant qu’il est bon. »

Jean-Jacques Rousseau, « Émile », IV, 1762.

 

 « La moralité s’oppose à la formation de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit. »

Frédéric Nietzsche, « Aurore », aphorisme 19, (1886) Éd. Hachette, 2004.

 

« Toutes les fois que nous délibérons pour savoir comment nous devons agir, il y a une voix qui parle en nous et qui nous dit : voilà ton devoir (…) C’est la société qui, en nous formant moralement, a mis en nous ces sentiments qui nous dictent si impérativement notre conduite, ou qui réagissent avec cette énergie, quand nous refusons de déférer à leurs injonctions. Notre conscience morale est son œuvre et l’exprime ; quand notre conscience parle, c’est la société qui parle en nous. »

Émile Durkheim, « L’Éducation morale », P.U.F. 1903.

« La morale biologique nous montre que le mal, c’est tout ce qui s’oppose à la montée de la conscience et à la libération en soi et en tous les hommes ; inversement, le bien, c’est ce qui favorise cette montée. Le mal, c’est ce qui nous rapproche de l’automatique et de l’inconscient, de l’animal ; c’est aussi ce qui nous sépare des autres, ce qui fait de chacun de nous un privilégié ; le bien, ce qui accroît notre promotion humaine et ce qui nous rend plus solidaire des autres. »

Paul Chauchard,
« Évolution de la Conscience et Conscience de l’Évolution », Revue scientifique, 91, 1953.

« Le droit comme la morale a toujours sanctionné les relations et conditions existantes, de façon à les immobiliser et à les incliner dans le sens de la domination des classes économiquement privilégiées. »

Henri Lefebvre,
« Le marxisme », PUF, Que sais-je ?, 1966, p. 53.

 

« Démoralisant, de moraliser l’homme par la chimie ?… Mais pourquoi s’abstiendrait-on de corriger, par la chimie concertée du laboratoire, la chimie involontaire de la nature ? »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 31.

 

« À chaque instant, la morale dominante est sécrétée par des milliards de pensées subjuguées et d’actes arrêtés dans leur accomplissement (…) jadis, elle apparaissait beaucoup plus clairement dans un monde fortement tranché. D’un côté les salauds, c’est-à-dire l’appareil d’État, les tribunaux, la flicaille, les curetons, le drapeau tricolore et la propriété privée des moyens de production. De l’autre, les victimes. Au milieu, les petits bourgeois, classe ondoyante de sous-salauds qui avaient la vomissure dans le sang et qui finissait toujours, fût-ce à travers des remords de conscience, par choisir le parti de l’ordre.
Depuis que le prolétariat nous a lâchés, les choses ont cessé d’être simples. Les valeurs ne se heurtent plus avec l’évidence qui opposait l’instituteur au curé (…) Une moralité moyenne a digéré les antagonismes. Tout le monde s’arrête au même feu rouge et absorbe la même émission imbécile de la télévision. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 20-21.

 

« Nos sociétés tentent encore de vivre et d’enseigner des systèmes de valeurs déjà ruinés, à la racine, par cette science même (…) la science attente aux valeurs. Non pas directement, puisqu’elle n’en est pas juge et doit les ignorer ; mais elle ruine toutes les ontogénies mythiques et philosophiques sur lesquelles la tradition animiste, des aborigènes australiens aux dialecticiens matérialistes, faisait reposer les valeurs, la morale, les devoirs, les droits, les interdits. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 186-187.

 

« N’avons-nous pas affaire à des techniques de manipulation, dans la mesure où il s’agit d’obtenir d’autrui qu’il fasse de lui-même ce qu’on souhaite le voir faire en utilisant des moyens détournés ? (…) La règle fondamentale de toute éthique professionnelle impose, en effet, de mettre en œuvre (et donc de reconnaître) – qu’il plaise ou non – tout moyen rendu possible par les connaissances scientifiques actuelles lorsqu’on a pour mission d’éviter que des gens soient atteints dans leur intégrité psychologique ou physique. Un professionnel a-t-il le droit, pour satisfaire aux valeurs portées par l’air du temps, d’enfreindre cette règle d’éthique qui est aussi la première exigence de toute morale ? »

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens »,
PUG, 2002, introd., p. 10-11.

 

« … loin d’aller au-delà du prescrit légal en matière de relations du travail, l’invocation de l’éthique par les entreprises dissimule au contraire le non-respect des normes encore existantes (…) L’éthique n’y [dans le monde des affaires] est invoquée qu’au titre de paravent du processus de privatisation du droit… »

Jean-Renaud Seba,
in « Les nouveaux mots du pouvoir », Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 193-194.

 

«  Je défends un athéisme athée qui, en plus de nier l’existence de Dieu et de proposer le démontage des fictions afférentes, affirme la nécessité d’une éthique post-chrétienne qui dévoile la nature toxique d’une morale impraticable qui, dès lors, génère des culpabilités inévitables (…)
Mon éthique prend en considération Auschwitz et le Goulag, les fascismes bruns, rouges et verts, les génocides industriels ou artisanaux (Hiroshima ou Kigali), le déchaînement de la pulsion de mort dans le XXe siècle. Une morale chrétienne conduit à l’abattoir. L’amour de qui n’est pas aimable n’est pas souhaitable ; la joue tendue à celui qui va nous gazer ou nous couper le cou n’est pas pensable (…) sans parler de l’inanité de sacrifier à l’idéal ascétique, autrement dit de mourir de notre vie ici et maintenant, de sacrifier cette vie dont nous sommes sûrs, sous prétexte qu’une fois morts nous vivrons éternellement… »

Michel Onfray,
« Manifeste hédoniste », J’ai lu, 2011, p. 29-30.