Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
1327 : un moine franciscain enquête, dans une abbaye, sur des crimes liés à un ouvrage d’Aristote, » La Comédie »…
« — Mais qu’est-ce qui t’a fait peur dans ce discours sur le rire ? Tu n’élimines pas le rire en éliminant ce livre ?
— Le rire est la faiblesse, la corruption, la fadeur de notre chair. C’est l’amusette pour le paysan, la licence pour l’ivrogne, même l’Église dans sa sagesse a accordé le moment de la fête, du carnaval, de la foire, cette pollution diurne qui décharge les humeurs et entrave d’autres désirs et d’autres ambitions (…) Mais ici, ici…
À présent Jorge frappait du doigt sur la table, près du livre que Guillaume tenait devant lui. « Ici on renverse la fonction du rire, on l’élève à un art, on lui ouvre les portes du monde des savants, on en fait un objet de philosophie, et de perfide théologie (…) Le rire libère le vilain de la peur du diable, parce que, à la fête des fols, le diable même apparaît comme pauvre et fol (…) Que le rire soit le propre de l’homme est le signe de nos limites de pécheurs. Mais combien d’esprits corrompus comme le tien tireraient de ce livre l’extrême syllogisme, selon quoi le rire est le but de l’homme ! Le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. Et de ce livre pourrait partir l’étincelle luciférienne qui allumerait dans le monde entier un nouvel incendie : et on désignerait le rire comme l’art nouveau, inconnu même de Prométhée, qui anéantit la peur (…) Mais si un jour quelqu’un, agitant les paroles du Philosophe, et donc parlant en philosophe, amenait l’art du rire à une forme d’arme subtile…
Oh ! ce jour-là, toi aussi et toute ta science, Guillaume, vous serez mis en déroute ! »
Umberto Eco,
« Le Nom de la Rose », Grasset et Fasquelle, 1982.
« Mais il y avait là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les autres animalcules philosophes ; il dit qu’il savait tout le secret, que tout cela se trouvait dans la Somme de saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l’homme. À ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l’un sur l’autre en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère, est le partage des dieux ; leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. »
Voltaire, « Micromégas », 1752.
« — Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !
Et il rit encore.
— Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir… »
Antoine de Saint-Exupéry,
« Le Petit Prince », Gallimard, 1946, p. 87-88.
« On peut rire de tout, de tout-le-monde, d’un roi, du pape, d’un prophète. On peut rire de la mort et même mourir de rire. Mais on doit surtout pouvoir rire de soi. »
Yves Thelen
« Le rire est nécessaire. Il nous vide, nous nettoie. Certains hôpitaux d’Inde l’utilisent comme thérapie avec leurs patients. Rire déride et aide toutes sortes d’émotions à remonter à la surface. Quelqu’un qui ne rit jamais est malade. »
Dominique Loreau,
« L’art de la simplicité », Marabout, R. Laffont, 2005, p. 310.
« Parce qu’il traduit une contestation radicale de son autorité ou de sa légitimité, le rire désarme l’adversaire au lieu de lui donner l’excuse attendue pour réprimer. C’est incontestablement un défi qui lui est lancé, mais sur un terrain qui le paralyse. En dissipant les peurs et en désamorçant la haine, il affaiblit les forces de l’ordre, introduisant chez elles le doute, la discorde, l’humanité et parfois l’empathie. Pas facile de frapper ou d’arrêter quelqu’un qui vous fait rire, qui ne vous craint ni ne vous méprise, mais qui semble au contraire vous respecter puisqu’il vous invite à rire avec lui (…) Ce rire-là, qui n’est pas l’ironie blessante, le mépris ou la condescendance mais plutôt l’ouverture à l’autre, l’appel à l’intelligence et au bon sens, à l’humanité dans l’autre, est aussi un appel à la réconciliation par-delà les rôles sociaux et les intérêts antagoniques. En provoquant le rire de l’adversaire, l’action réduit la tension dramatique inhérente au conflit, fait tomber les masques sociaux, qui enferment dans des rôles si éloignés de notre humanité profonde et redonne ainsi une chance au dialogue. »
Les Désobéissants et Xavier Renou,
« Désobéir par le rire », éditions le passager clandestin, 2010.
[…] (voir aussi Rire) […]
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