Humanisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Né et développé à la Renaissance avec la redécouverte de la civilisation gréco-romaine, l’humanisme reste-t-il pertinent pour penser le monde qui vient dans lequel le concept d’humanité est peut-être dépassé ?
Que faut-il en garder ? Faut-il parler de posthumanisme, de transhumanisme ou, comme le suggère l’artiste-philosophe québécois Hervé Fischer, d’hyperhumanisme ? Longtemps force de progrès et de résistance à l’obscurantisme religieux, l’humanisme vieillissant de notre temps, s’il n’y prend pas garde, s’expose paradoxalement à devenir une force conservatrice et anti-scientifique alliée aux forces rétrogrades des Eglises et des intégrismes qui ont pourtant toujours été ses ennemis (…)
Le pire n’est pas forcément à venir. Mais encore faut-il que l’humanisme contemporain, s’il veut se survivre et innerver de ses valeurs l’organisation future des sociétés, sache adopter les bonnes lignes de conduite intellectuelle. La première est d’entendre ce que nous dit la science et comprendre les possibles vers lesquels elle nous mène. La deuxième est de revisiter ses fondamentaux afin de les distinguer des postures figées l’empêchant de penser les temps présents et à venir à l’aune de ses véritables valeurs, basées sur la rationalité, la connaissance, l’éducation, l’ouverture à l’autre, le libre arbitre et la dignité égale de tous les êtres humains. »

Présentation par Paul Baquiast du livre de
Jean-Paul Baquiast, « Ce monde qui vient »,
L’Harmattan, 2015, www.automatesintelligents.com

Dans la civilisation occidentale, l’humanisme a pris deux visages antinomiques. Le premier est celui de la quasi-divinisation de l’humain, voué à la maîtrise de la nature. C’est en fait une religion de l’homme se substituant au dieu déchu (…) C’est cette face de l’humanisme qui doit disparaître. Il faut cesser d’exalter l’image barbare, mutilante, imbécile, de l’homme autarcique surnaturel, centre du monde, but de l’évolution, maître de la Nature.
L’autre humanisme a été formulé par Montaigne en deux phrases : « Je reconnais en tout homme mon compatriote » ; « On appelle barbares les peuples d’autres civilisations ». Montaigne a pratiqué son humanisme dans la reconnaissance de la pleine humanité des indigènes d’Amérique cruellement conquis et asservis (…)
La possibilité de la métamorphose technoscientifique transhumaniste appelle nécessairement et instamment la métamorphose psychologique, culturelle et sociale qui naîtrait d’une voie nouvelle nourrie par un humanisme régénéré. »

Edgar Morin,
« Les deux humanismes »,
Le monde diplomatique, supplément, oct. 2015

Vieillesse

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Vieillir, c’est comme gravir une montagne. Plus vous progressez, plus vous manquez d’énergie, mais combien votre vision s’est élargie ! »

Anonyme

« J’ai revu un ami, l’autre jour. Il avait tellement changé qu’il ne m’a pas reconnu. »

Tristan Bernard (1866-1947)

 

 « Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s´ensommeillent,
leurs pianos sont fermés,
le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter.
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides,
leur monde est trop petit,
du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit.»

Jacques Brel,
chanson « Les vieux », 1963.

 

« S’il est, pour l’humanité, certaines menaces qu’elle peut espérer de conjurer (décadence génétique, surpopulation), en revanche, on n’imagine pas qu’elle puisse se soustraire à l’implacable dilemme : croître, ou vieillir. À partir du moment – qui ne peut manquer d’arriver tôt ou tard – où elle réduirait son taux de natalité, par la « pilule » ou par tout autre moyen, le nombre des personnes âgées irait fatalement en augmentant par rapport à celui des jeunes : d’où une sénilisation – une « gérontisation » de l’espèce. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 82-83.

 

 « Vieillir mal – et il est rare qu’on vieillisse bien – c’est sentir monter en soi la haine contre cet étranger qui s’installe et prend peu à peu la place du jeune homme ou de la jeune fille qu’on a à peine eu le temps d’être. »

Robert Escarpit,
« Lettre ouverte au diable », Albin Michel, 1972, p. 63.


« C´est vrai qu´j´attends la mort
c´est pas qu´je sois morbide
c´est qu´j´ai cent ans dans l´corps
et qu´j´suis encore lucide (…)
Il y´a que moi qui veille
qui vis, qui vis encore
je tombe de sommeil
mais qu´est-ce qu´elle fait la mort ? »

Linda Lomay,
chanson « La Centenaire », 2002.

Vide

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« On façonne l’argile pour faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend son usage. »

Lao-Tseu, (VI e s. av. J.-C.),
« Philosophes taoïstes »,
bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1993.

 

 « L’univers est constitué de corps et de vide. S’il n’y avait pas ce qu’on appelle vide, espace ou nature impalpable, les corps n’auraient où se placer. Ils ne pourraient pas non plus se mouvoir, ce qu’ils semblent bien faire. Et il est tout à fait impossible de concevoir, par le concept ou d’une manière analogue, des substances existant en dehors de ces réalités, si ce n’est comme manifestations ou accidents de ces dernières. »

Épicure, (V e s. av. J.-C.)
« Lettre à Hérodote ».

 

« Takuan (Maître Zen du XVIIième s.) nous dit que la perfection de l’art de l’épée est que le cœur de l’épéiste n’est plus troublé par aucune pensée de moi ou de toi, de l’adversaire et de son épée, de sa propre épée et de la manière d’en user, par aucune pensée de vie ou de mort. « Ainsi, pour toi, il n’y a partout que vide-toi-même ; l’épée que tu as tirée, les bras qui la conduisent, mieux encore, même l’idée du vide a disparu.  » « D’un tel vide absolu naît le plus merveilleux épanouissement de l’acte pur », constate Takuan. »

Eugen Herrigel,
« Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc »,
Dervy-Livres, Paris, 1970, p. 99.

 

 « Le vide quantique est, je crois, une merveilleuse facette de la Réalité, qui nous montre que nous ne devons pas nous arrêter aux « illusions » créées par notre propre échelle. Les quanta, les vibrations, qu’ils soient « réels » ou « virtuels », sont partout. Le vide est « plein » des vibrations. Il contient potentiellement toute la Réalité. L’Univers entier a peut-être été tiré du néant par une « gigantesque fluctuation du vide que nous connaissons aujourd’hui comme étant le big-bang ». »

Basarab Nicolescu,
« Nous, la particule et le monde »,
Le Mail, 1985, p. 75.

 

 

« Le plus haut degré de vacuité d’un espace vide ne correspond pas forcément à un état de néant absolu (…) l’espace vide tel qu’on l’entend généralement pourrait tout à fait être rempli d’un océan de champ de Higgs (vestige refroidi du big bang), responsable de beaucoup des propriétés des particules qui nous composent, nous et tout ce qu’il nous a jamais été donné de rencontrer. »

Brian Greene,
« La magie du cosmos », R. Laffont, 2005, p. 326 et 310.

« « Ce livre [celui que vous tenez, bien sûr] comble un vide fort nécessaire ». La plaisanterie fait son effet parce qu’on comprend en même temps les deux sens opposés. Soit dit en passant, je croyais à une boutade inventée, mais j’ai découvert à mon grand étonnement que cette formule avait bien été employée en toute innocence par des éditeurs ! »

Richard Dawkins,
« Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 439.

«Dans ce cadre [en physique quantique], point capital, il n’existe pas de différence fondamentale entre un état contenant de la matière et un état n’en contenant pas. Cela tient au fait que les objets fondamentaux de la physique quantique ne sont ni des corpuscules ni des ondes comme en physique classique, mais précisément les « champs quantiques » que nous venons d’évoquer, qui ont la propriété de s’étendre dans tout l’espace (…)
S’il n’y a plus de distinction formelle entre le vide et les autres états, il devient impossible de lui donner un statut réellement à part : il n’est plus un espace pur, encore moins un néant où rien ne se passe, mais un océan rempli de particules virtuelles capables, dans certaines circonstances, d’accéder à l’existence. Le vide apparaît ainsi comme l’état de base de la matière, celui qui contient sa potentialité d’existence et dont elle émerge sans jamais couper son cordon ombilical. La matière et le vide quantique sont de fait liés de façon insécable.»

Etienne Klein,
«Discours sur l’origine de l’Univers», Flammarion, 2010, p. 92-93.

Vertu

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Ainsi donc, la vertu est une disposition à agir d’une façon délibérée, consistant en une médiété [juste milieu] relative à nous, laquelle est rationnellement déterminée et comme la déterminerait un homme prudent. Mais c’est une médiété entre deux vices, l’un par excès et l’autre par  défaut ; et c’est encore une médiété en ce que certains vices sont au-dessous et d’autres « au-dessus » du « ce qu’il faut » dans le domaine des affections aussi bien que des actions, tandis que la vertu, elle, découvre et choisit la position moyenne. »

Aristote,
« Éthique à Nicomaque »

 

« Lorsqu’il s’agit de ces jeunes gens qui sont portés à accomplir des actes vertueux, soit par une bonne disposition naturelle, soit par habitude, soit plutôt par la faveur divine, il suffit de la discipline paternelle qui procède par avertissements. Mais il y a de jeunes impudents, enclins au vice, et qui ne se laissent pas facilement émouvoir par des paroles ; il a fallu alors recourir à la force ou à la crainte pour les détourner du mal. Cessant en effet au moins par là de mal faire, et laissant les autres vivre tranquilles, ils se trouvent finalement conduits eux-mêmes, par l’habitude qu’ils ont prise, à faire volontairement ce dont ils s’acquittaient d’abord par crainte, et à devenir vertueux. »

Saint Thomas d’Aquin (XIII e s.),
« Somme théologique ».

 

 « La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. »

« L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. »

François de La Rochefoucauld,
« Réflexions ou sentences et maximes morales », Paris, 1665.

 

« La jouissance de la vertu est toute intérieure et ne s’aperçoit que par celui qui la sent: mais tous les avantages du vice frappent les yeux d’autrui, et il n’y a que celui qui les a qui sache ce qu’ils lui coûtent. C’est peut-être là la clef des faux jugements des hommes sur les avantages du vice et sur ceux de la vertu. »

Jean-Jacques Rousseau,
« Les pensées de Jean-Jacques Rousseau »,
1764.


« Les vertus (telles que le zèle, l’obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont la plupart du temps préjudiciables à leurs détenteurs, en tant que des impulsions qui règnent entre eux avec une violence et une convoitise excessives, et qui ne veulent absolument pas que la raison les tienne en équilibre par rapport aux autres impulsions. Si tu as une vertu, une vertu réelle, entière (et pas simplement la velléité impulsive d’une vertu !) – tu es sa victime ! Mais c’est pourquoi aussi le voisin loue ta vertu ! »

Frédéric Nietzsche, « Le gai savoir », 1882.

 

 « Aujourd’hui, les petites gens sont les maîtres, tous prêchent la résignation, l’accommodation, et la prudence, et le labeur (…) Surmonter, je vous en prie, ô mes frères, ces petites vertus, ces petites astuces, ces scrupules gros comme un grain de sable, ce fourmillement de fourmis, cette misérable satisfaction de soi, ce bonheur du plus grand nombre. »

Frédéric Nietzsche,
« Ainsi parlait Zarathoustra », (1883)
Aubier, 1962, p. 553-555.

 

 « On peut faire du laid et du monstrueux avec n’importe quoi, y compris la vertu. »

Robert Escarpit, « Lettre ouverte au diable », Albin Michel, 1972, p. 75.

Vérité

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux. »

Bernard Le Bouyer de Fontenelle,
« Histoire des oracles », 1686.

 

 « Le Sirien (…) leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu’il fût un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à Paris à l’Académie des Sciences ; mais, quand le secrétaire l’eut ouvert, il ne vit rien qu’un livre tout blanc : « Ah ! dit-il, je m’en étais bien douté« . »

Voltaire,
« Micromégas », 1752.

 

 « La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. »

Antoine de Saint-Exupéry,
« Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 230.

 

 « Bertrand Russell rêve que, sur l’un des papiers qu’il a déposé sur sa table de nuit, il lit ces mots : « Ce qui est écrit de l’autre côté n’est pas vrai ». Il retourne alors la feuille et lit : « Ce qui est écrit de l’autre côté n’est pas vrai ». »

Jorge Luis Borges (1899-1986)

 

 « Impossible, pour moi, de croire à une Vérité qui serait derrière nous. La seule vérité à laquelle je crois en est une qui se découvre lentement, graduellement, péniblement, et qui imperceptiblement s’augmente chaque jour (…)
Que l’insatisfaction de l’esprit soit notre lot, qu’il faille nous résigner à vivre – et à mourir – dans l’anxiété et dans le noir, telle est une de mes certitudes. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 18 et 76.

 

 « Tous les concepts et mots formés dans le passé par interaction entre le Monde et nous-mêmes ne sont pas nettement définis quant à leur signification ; c’est-à- dire que nous ne savons pas exactement jusqu’à quel point ils nous aideront à découvrir notre explication du Monde. Nous savons seulement qu’on peut les appliquer à une large variété d’expériences intérieures ou extérieures, mais nous ne connaissons pratiquement jamais avec précision les limites de leur domaine d’application. Cela est vrai même pour les concepts les plus simples et les plus généraux comme « existence » et « espace-temps ». Par conséquent, on ne pourra jamais parvenir par la raison pure à une vérité absolue. »

Werner Heisenberg,
« Physique et philosophie », Albin Michel, 1961, p. 105-106.

 

« Il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’exerce pas, par rapport au discours, un rôle d’exclusion analogue à celui que peut jouer l’opposition de la folie et de la raison, ou le système des interdits. Autrement dit, il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’est pas aussi profondément historique que n’importe quel autre système d’exclusion ; si elle n’est pas arbitraire comme eux en sa racine ; si elle n’est pas modifiable comme eux au cours de l’histoire. » Dans une démarche comme celle de Foucault, la grande découverte, due pour l’essentiel à Nietzsche, consiste justement en ce que l’utilisation de la distinction vrai-faux serait elle-même le résultat d’une sorte de violence originaire commise envers la réalité, qui la « falsifie » de façon essentielle : « Si la connaissance se donne comme connaissance de la vérité, c’est qu’elle produit la vérité par le jeu d’une falsification première et toujours reconduite qui pose la distinction du vrai et du faux.  »

Michel Foucault, « Leçons sur la volonté de savoir »,
Gallimard-Seuil, Paris, 2011 (1re éd. : 1971).
http://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/BOUVERESSE/54934

 « L’inconvénient de la vérité, c’est qu’elle ne fait jamais le détail. Un morceau de vérité est un mensonge. »

Robert Escarpit,
« Lettre ouverte au diable », Albin Michel, 1972, p. 154.

« Les « vérités religieuses » ont cédé la place aux connaissances scientifiques, porteuses d’aucune motivation morale (…) L’expérience d’une relation avec l’au-delà – dans le sens le plus général du terme – semble être un des besoins les plus fondamentaux de l’être humain (…) Le désarroi de l’homme moderne privé de cette relation, son besoin de combler ce vide douloureux se manifestent par une prolifération de religions nouvelles, sectes, ésotérisme, nés généralement – et cela est significatif – dans la région californienne, un haut lieu de la science mondiale. »

Hubert Reeves,
« L’heure de s’enivrer – l’univers a-t-il un sens ? », Seuil, 1986, p. 219.

« Rien n’est plus dangereux que la vérité dans un monde qui ment. »

Nawal el Saadawi ( contribution de Nicolas Deru)

 

« Gödel l’a montré, en logique : aucune affirmation ne peut être prouvée sans référence à un corps de doctrine plus large, la recherche d’une preuve définitive ne peut s’arrêter que si l’on admet comme absolument vraie une parole initiale. Les religions semblent en être conscientes et se tirent du piège en prétendant être dépositaires d’une révélation ; dès qu’une parole est supposée avoir été dictée par Dieu, il n’est plus possible de mettre en doute sa valeur. Si l’on refuse ce confort intellectuel, on doit accepter, en morale comme en logique, de faire place à de l’indécidable. »

Albert Jacquard,
« Petite philosophie à l’usage des non-philosophes »,
Le livre de Poche, 1999.

« Comme leur nom l’indique, les truthers sont en quête de vérité. En ce sens, ils partent d’un présupposé jamais interrogé, d’une croyance implicite : ils sont convaincus que quelque chose comme la Vérité existe, et qu’elle est cachée.
La caractéristique la plus frappante de la vision des choses de Philippe [un thruther] est son extrême cohérence : à l’écouter, depuis l’exécution de Jacques de Molay en 1314 jusqu’à nos jours, rien n’est jamais arrivé en vain ; tous les événements ont été planifiés, voulus, mis en scène en vue d’atteindre une fin dernière. L’Histoire n’est pas fortuite, mais dirigée par une entité secrète et unique, qui a sa propre logique et qui tire les fils de nos destins. Ce qui anime le truther, c’est moins une idéologie politique précise que cette foi, qu’il a chevillée au corps et dont il ne doute jamais, lui qui rejette tous les dogmes officiels. Les conspirationnistes ne se sont toujours pas remis de la mort de Dieu, annoncée jadis par Zarathoustra ; ils n’acceptent pas d’être précipités dans un monde absurde, chaotique, qui ne porte en lui-même aucune signification. C’est pourquoi ils tiennent tant à affirmer qu’il existe un ordre mondial. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 206-207.

 

 

Utopie

(voir aussi Collectivisme et Optimisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. Il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux, mais pas assez pour conduire à l’épuisement.
Les hommes et les femmes ordinaires, deviendront plus enclins à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre disparaîtra, parce que celle-ci exigera de tous un travail long et acharné. La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galériens. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. »

Bertrand Russell,
« Éloge de l’oisiveté » (1932)

« Créée en 1968, Auroville émane d’un rêve, celui de Mira Alfassa, plus connue sous le nom de la « Mère » qui fut la compagne spirituelle du philosophe indépendantiste Sri Aurobindo. « Il devrait y avoir quelque part sur terre un lieu qu’aucune nation ne pourrait revendiquer pour sa propriété exclusive, où tous les êtres humains de bonne volonté, sincères dans leur aspiration, pourraient vivre librement en citoyens du monde, obéissant à une seule autorité, celle de la Suprême Vérité… « 
Auroville, située à 10 km de Pondichéry, est, aujourd’hui, sous la protection du gouvernement indien et de l’UNESCO.
Auroville est unique : pas de religion, pas de nationalité, pas de politique ; cette ville internationale se propose d’avoir un jour 50.000 habitants. Actuellement un peu plus de 2200 Aurovilliens originaires de 51 pays vivent et travaillent dans cette ville-forêt. Ces terres sont devenues une base d’expérimentation en matière d’intégration sociale, de reforestation, de préservation de l’eau, d’énergie solaire, de conservation des sols et d’agriculture organique. Mais ce qui unit fondamentalement ses habitants c’est ce que Satprem (Bernard Enginger) nomme : l’aventure de la conscience… »

http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-«-inde-auroville-»-2014.

 

« N’avons-nous pas trop vite oublié que nous sommes avant tout des êtres biologiques installés sur une planète elle-même   vivante ? Pour retrouver nos repères, il nous faudrait en premier lieu réaménager un environnement de proximité conçu lui aussi comme un organisme vivant, sorte d’étape intermédiaire entre la planète et nous. Mais pour ce faire, nous devons encore trouver de nouvelles matières premières dépouillées le plus possible des artifices de l’industrialisation car le tribu à payer pour ce type de développement conduit inexorablement à l’appauvrissement de la terre.
Le développement de cités archiborescentes aurait de grandes répercussions sur la qualité de notre environnement par la suppression de toute pollution, mais de plus nous bénéficierions d’un puissant moyen de régénérer notre atmosphère en piteux état (…)
Pour arriver à maîtriser l’ensemble des techniques nécessaires à la réalisation d’une cité archiborescente, il est nécessaire de développer de nouvelles connaissances en biotechnologie ; connaissances non encore approfondies par manque d’intérêt de la part des décideurs. »

Luc Schuiten,
http://www.archiborescence.net/archiborescence/concept.htm

 

« L’utopie n’est rien d’autre, au fond, que la poussée au bout du principe espérance qui est au cœur de toute entreprise politique. Sans l’espérance, sans l’hypothèse qu’un autre monde est possible, il n’y a pas de politique, il n’y a que la gestion administrative des hommes et des choses. Les « utopies meurtrières » du XX e siècle (nazisme, communisme, maoïsme, « pol-potisme ») ne doivent pas alors fonctionner uniquement comme repoussoir, inhibant toute espérance (…)
Dans la mesure où il s’agit de mettre la notion de « décroissance » (ou ce que cette notion recouvre) en politique, il faut s’attaquer d’abord à la question des régulations qui permettront l’arbitrage entre des intérêts hétérogènes ou contradictoires, la délibération, la décision, l’action et l’évaluation de l’action (…)
Certains courants écologiques radicaux pensent, plus ou moins ouvertement, que les menaces sur les ressources, la biodiversité, le climat requièrent des mesures énergiques impopulaires que les régimes démocratiques sont incapables de prendre. À la limite, étant donné la nature des menaces, et face à la question de la survie collective, un pouvoir autoritaire serait un moindre mal (…)
Le premier argument qui plaide en faveur de la démocratie est en forme de preuve négative : les plus grands dommages à l’environnement, le pillage des ressources, sont le fait des régimes dictatoriaux et totalitaires. »

Geneviève Decrop,
« Redonner ses chances à l’utopie »,
revue Entropia n°1, 08/01/2006.

 

« … l’utopie parfois peut rejoindre le mythe, ce qui arrive d’après Ruyer, dans les utopies plus récentes du XX e siècle qui semblent transposer sur un plan scientifique les aspirations mythiques classiques : l’immortalité, la toute puissance, la création d’êtres vivants, la divinisation de l’humanité. En ce sens, quand la science se trouve dans l’état le plus proche de l’utopie, elle semble vouloir réaliser les rêves ancestraux qui s’expriment dans les mythes. De plus quand l’utopie étend ses frontières, elle arrive à assumer des traits eschatologiques et s’apparente étroitement à la mythologie et la religion. »

Marina Maestrutti,
« Imaginaires des nanotechnologies. Mythes et fictions de l’infiniment petit »,
Vuibert, 2011.

 

« Les contre-utopies (ou dystopies) ne sont pas le contraire des utopies, mais des utopies en sens contraire. Elles en récupèrent fidèlement le schéma général, les thèmes et les lieux communs, pour démontrer que chacun des bienfaits de l’utopie finit par se retourner contre son bénéficiaire, par menacer ce qui constitue proprement son humanité. Et elles le prouvent toujours de la même manière, en poussant la logique jusqu’à son terme, en imaginant l’utopie enfin achevée, close, parfaite, et en soulignant quelles seraient les conséquences, grotesques ou terribles, de cette « perfection ». Par le biais de la caricature, elles démasquent le double jeu de l’utopie, les cauchemars dissimulés sous les merveilles promises.
(…) On en découvre un premier exemple saisissant dans Les Voyages de Gulliver de Swift (1726), qui comportent au moins deux contre-utopies. Sur l’île de Laputa, la raison et la géométrie règnent en maîtresses despotiques. Tout y est subordonné à l’obsession du progrès, mais tout va de travers : maisons en ruines, champs désertés, population misérable. Contre-utopie « primaire » qui, sur un mode bouffon, rappelle que la raison pure, lorsqu’elle se mêle de régenter le monde, touche à la folie et au ridicule (…)
C’est surtout avec l’avènement des régimes totalitaires que la contre-utopie prend tout son sens, et son importance. Des œuvres aussi diverses que Nous autres de Zamiatine, 1984 d’Orwell, Sur les falaises de marbre de Jünger, Le Meilleur des mondes de Huxley dénoncent en effet, avec une vigueur et une prescience saisissantes, la parenté foncière existant entre totalitarisme et utopie.
La génération d’après-guerre prend le relais (R. Bradbury, Farenheit 451 ; H. Harrison, Soleil vert ; I. Levin, Un bonheur insoutenable) et parvient, avec le recul, aux mêmes conclusions : l’utopie où l’on force les hommes à être heureux, par la propagande incessante, l’eugénisme, la lobotomie… est incontestablement totalitaire. Réciproquement, le totalitarisme qui organise l’amnésie collective et l’abolition du passé sous le contrôle « bienveillant » de Big Brother est terriblement utopique, si grimaçante soit la perfection qu’il propose. »

Source : http://expositions.bnf.fr/utopie/zooms/z12.htm

Force

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir. »

Thucydide (460-395 av. J.-C.)

 

 « La matière possède un pouvoir d’inertie, qui impose à chaque corps de demeurer dans son état initial d’immobilité ou de mouvement rectiligne uniforme.
Cette force est toujours proportionnelle au corps et ne se distingue que par la façon d’exprimer l’inertie de la matière. L’inertie de la matière fait en sorte que chaque corps ne puisse que difficilement quitter son état d’immobilité ou de mouvement, raison pour laquelle cette force propre à la matière peut porter le nom caractéristique de force d’inertie. Cette force ne s’exerce, par conséquent, que dans le cas d’une modification de la nature du mouvement, qui doit être provoquée par une autre force exercée sur le corps. »

Isaac Newton,
«  Newton’s Mathematische Principien der Naturlehre », Berlin, J. Ph. Wolfers, 1872.

« On concédera aux partisans de la douceur que la violence peut gêner le progrès économique et même qu’elle peut être dangereuse pour la moralité, lorsqu’elle dépasse une certaine limite. Cette concession ne peut point être opposée à la doctrine exposée ici, parce que je considère la violence seulement au point de vue de ses conséquences idéologiques. Il est certain, en effet, que pour amener les travailleurs à regarder les conflits économiques comme des images affaiblies de la grande bataille qui décidera de l’avenir, il n’est point nécessaire qu’il y ait un grand développement de la brutalité et que le sang soit versé à flots. Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre ; son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétarienne, à marquer la scission des classes qui est la base de tout le socialisme. »

Georges Sorel, « Réflexions sur la violence », 1908, ch. 6.

« Le rôle du plus fort est de dominer et non point de se fondre avec le plus faible. »

 Adolf Hitler (1889-1945)

 

« Le propre des hommes forts n’est pas d’ignorer les hésitations et les doutes qui sont le fonds commun de la nature humaine mais seulement de les surmonter plus rapidement. »

Maurice Druon,
« Le roi de fer »,
Le livre de Poche, 1970, p. 246.

 
 

« La Force est ce qui donne au Jedi son pouvoir. C’est un champ d’énergie créé par tous les êtres vivants. Elle nous entoure et nous pénètre. C’est ce qui lie la galaxie en un tout uni. »

George Lucas, « Star Wars », épisode IV, 1977.

« Pourvu que les générations aient le temps d’évoluer, le prédateur, pour survivre, adapte sa conduite à sa proie qui, en retour, modifie son propre comportement, et ainsi de suite… Je connais plus d’une force qui n’exerce pas le pouvoir autrement. Prenez les religions… »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, p. 521.

« … comme le montre l’étude des institutions scolaires auxquelles Bourdieu et son équipe ont consacré de nombreuses années, l’école contribue à la reproduction des inégalités sociales. Mais cette fonction objective est dissimulée par une idéologie méritocratique qui assure l’adhésion de tous en euphémisant la violence des rapports de force. »

 Sébastien Roux in « ABéCédaire de Pierre Bourdieu »,
J.-P. Cazier, dir., Éd. Sils Maria, 2006, p. 118-119.

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Transhumanisme

(voir aussi Eugénisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« — Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper (…) Les livres et les bruits intenses, les fleurs et les secousses électriques, déjà, dans l’esprit de l’enfant, ces couples étaient liés de façon compromettante ; et, au bout de deux cents répétitions de la même leçon ou d’une autre semblable, ils seraient mariés indissolublement (…) Ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer.
— Ils grandiront avec ce que les psychologues appelaient une haine « instinctive » des livres et des fleurs. Des réflexes inaltérablement conditionnés. Ils seront à l’abri des livres et de la botanique pendant toute leur vie (…)
— Nous conditionnons les masses à détester la campagne, dit le Directeur pour conclure, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l’emploi d’appareils compliqués. De sorte qu’on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport. D’où ces secousses électriques.
— Je comprends, dit l’étudiant ; et il resta silencieux, éperdu d’admiration. »

 Aldous Huxley,
« Le Meilleur des mondes
 », 1932.

 

 « Il faut passer à une espèce supérieure. Les hommes sont des êtres de transition. »

« La vraie solution est la création d’un type nouveau qui sera à l’homme ce que l’homme est à l’animal. »

Mère (Mirra Alfassa),
« Carnet de laboratoire », 1952.

 

 « Si, par un moyen ou un autre, la science réussissait à surhumaniser notre espèce, je pense que, dans tous les domaines de l’esprit, d’imprévisibles nouveautés se feraient jour, et par quoi seraient bouleversées nos façons de voir et de penser encore plus qu’elles ne le furent dans le champ de la physique par les découvertes d’Einstein. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 114.

 

« 1. L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous devons envisager la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications telles que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique et l’abolition de la souffrance, moyens qui le rendront apte à explorer l’univers.
4. Les transhumanistes prônent le droit moral, pour ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives afin d’être davantage maîtres de leur propre vie. Ils souhaitent s’épanouir en transcendant les limites biologiques actuelles. »

 « Déclaration transhumaniste », 2002. http://www.transhumanism.org/i

 

« Pour les Transhumanistes, l’approche qui prévaut en général est celle du matérialisme. L’Humain n’est qu’un composé complexe de la matière. Il est le fruit d’une longue évolution biologique, mais de même qu’il ne se situe pas à l’origine de l’évolution, il n’en constitue probablement pas la fin ! Il n’y a pas de raison pour que l’évolution qui est devant nous soit moins longue, et moins riche en péripéties que celle qui est derrière nous. Pour les Transhumanistes, il n’y a pas un « être » humain intemporel. Ils se placent donc radicalement dans le camp des partisans d’une « mutabilité » de l’Humain. »

Chateauraynaud Francis, coord.,
« Chimères nanobiotechnologiques et post-humanité »,
vol. 1, 2012, p. 243.

 

 «  Le projet, qui suscite des réactions d’effroi, vise à artificialiser la nature en la mécanisant, afin d’y accueillir un esprit débarrassé de ses scories transcendantales et affectives, un esprit consubstanciel d’une chair régénérée par les nanotechnologies. Celles-ci s’inscrivent dans le droit-fil de la logique du vivant exprimée dans le paradigme de l’évolution. Il s’agit d’intervenir sur la matière, atome par atome, de façon à la reconfigurer selon un dessein (design) préconçu, mais en laissant la sélection naturelle jouer au gré de la contingence de façon à ne retenir que le mieux adapté. En somme, refaire l’évolution du vivant, mais en infiniment accéléré (…)
L’adversaire d’une telle entreprise est la religion sous toutes ses formes. Aucune divinité de devrait plus polluer une nature artificielle qui tiendra sa création de l’homme seul et d’une intelligence « augmentée », également artificielle, permettant de franchir les limites imposées par les techniques actuelles grâce à des supports produits par la bioélectronique. »

G. Ferone et J.-D. Vincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 12-13 et 42.

 

 

« Chaque muscle, chaque nerf de Cerclonniens était coincé-pincé dans cet étau que vissaient en sens contraire le culte de la performance et la loi du moindre effort. Mais il y avait un dépassement dialectique ! On avait trouvé une synthèse à la contradiction : si nous voulions un corps performant et qu’il refusait l’effort, ne fallait-il pas changer de corps ? Lui substituer, pièce par pièce, méthodiquement, de la fibre élastique, des greffes de matériau, des implants informatiques, bref de la technologie efficace qui supplée à ses insuffisances ?
Depuis trente ans, appelée par cette logique, avait émergé une science : celle des technogreffes. Elle postulait ceci : tout corps, aussi sain et robuste soit-il, est toujours fondamentalement handicapé ; que par conséquent, tout citoyen qui se veut performant a besoin de se faire enkyster un petit boîtier dans la colonne vertébrale pour s’impulser, aux moments désirés, des décharges électriques dans le système nerveux ! (…)
Ces infra-technologies, je les redoutais plus que tout. Si on les laissait coloniser nos organes, la Volte ne servirait plus à rien, plus rien ne servirait plus à rien… L’espèce humaine aurait atteint son ultime déchéance. Evidée de nos viscères, il ne resterait de nous qu’une charpente d’os et de peau – sorte de carrosserie hitech pour un moteur informatique nous pilotant de l’intérieur à la manière de pantins, et exploitant, pour transmettre ses données, nos nerfs comme autant de microcâbles supraconductifs. Nous serions agis ! Sentis ! Devenus matière première ! J’en avais la nausée. »

Alain Damasio,
« La zone du dehors », Gallimard,
Folio science-fiction, 2007, p.128.

« Sisyphe, parce qu’il refuse la mort est condamné à pousser éternellement un rocher dont l’inertie équivaut à cette mort non négociable. La répétition automatique du geste exprime bien cette évacuation de la vie qui, seule, apporte l’événement, le nouveau. Elle évoque aussi un monde qui serait régi par des machines au fonctionnement sans surprise, ce monde que les technologies nous préparent peut-être, en voulant stabiliser l’environnement et confier à des automatismes les tâches qui exigeaient jadis initiative et réflexion. Sisyphe a gagné la vie éternelle, mais elle n’a pas de sens (…)
Les transhumanistes partagent avec Sisyphe le refus de mourir. Leur rébellion contre les lois divines est certes moins ostentatoire. Certains retiennent cependant de la gnose l’idée que Dieu n’a pas pu mener à bien sa création jusqu’au bout. Ils proclament que les forces du mal seront bientôt vaincues par les sciences et les techniques (…)
Le châtiment infligé à Sisyphe procède de ce dégoût commun de la vie et de la mort qui inflige la répétition éternelle à celui qui croyait pouvoir aimer la première en expulsant la seconde. Par-delà la vie et la mort qu’ils refusent tout autant, les transhumanistes promettent un bonheur qui ne permettrait pas même d’imaginer Sisyphe heureux. »

Jean-Michel Besnier,
« Sisyphe, triste champion de l’immortalité »
in « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines », Janv. 2015.

Tolérance

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Aucun homme ne doit être contraint à renoncer à son opinion ou à consentir à l’opinion adverse, parce qu’une telle contrainte ne peut jamais produire la réalité de l’effet en vue duquel elle a été mise en œuvre. Elle ne peut en effet changer les pensées des hommes ; elle peut seulement les contraindre à être hypocrites ; en sorte que, agissant ainsi, le magistrat, au lieu d’amener les hommes à embrasser la vérité de son opinion, il les contraint plutôt à mentir pour la leur. En outre, une telle injonction ne conduit ni à la paix, ni à la sûreté du gouvernement car, si en recourant à la contrainte, le magistrat est incapable d’obtenir que quiconque se rapproche d’un iota de sa propre opinion, il fait que chacun devient d’autant plus son ennemi. »

John Locke,
« Lettre sur la tolérance », 1689.

 

 « Tu (Dieu de tous les êtres) ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution. »

Voltaire,
« Traité sur la tolérance », Ch. XXIII, 1763.

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire !… »

citation apocryphe attribuée à Voltaire

 

 « L’indifférence est aussi intolérable que l’intolérance. »

Michelle Bovy

Suicide

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Étant donné qu’il y a des gens pour qui, en certaines circonstances, la mort est préférable à la vie, il te paraît peut-être étonnant que ceux pour qui la mort est préférable ne puissent sans impiété se rendre à eux-mêmes ce bon office et qu’ils doivent attendre un bienfaiteur étranger (…) c’est que ce sont des dieux qui s’occupent de nous et que, nous autres hommes, nous sommes un des biens qui appartiennent aux dieux. Ne crois-tu pas que cela soit vrai ?
— Je le crois, dit Cébès.
— Toi-même, reprit Socrate, si l’un des êtres qui sont à toi se tuait lui-même, sans que tu lui eusses notifié que tu voulais qu’il mourût, ne lui en voudrais-tu pas, et ne le punirais-tu pas, si tu avais quelque moyen de le faire ?
— Certainement si, dit Cébès.
— Si l’on se place à ce point de vue, peut-être n’est-il pas déraisonnable de dire qu’il ne faut pas se tuer avant que Dieu nous en impose la nécessité, comme il le fait aujourd’hui pour moi. »

Platon, « Phédon »,Philippe Remacle,
site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

« Le sage, qui sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin de les remplacer par d’autres, y trouve de quoi se retenir à la vie quand l’heure des contrariétés a sonné. Mais l’homme qui a toujours tout attendu de l’avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n’a rien dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent ; car le passé n’a été pour lui qu’une série d’étapes impatiemment traversées. Ce qui lui permettait de s’aveugler sur lui-même, c’est qu’il comptait toujours trouver plus loin le bonheur qu’il n’avait pas encore rencontré jusque-là. Mais voici qu’il est arrêté dans sa marche ; dès lors, il n’a plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue, l’inutilité d’une poursuite sans terme. »

Émile Durkheim,
« Le Suicide », 1897.

« Depuis l’époque de Kamakura, une tradition de la mort volontaire suggère les décisions à prendre, codifie les gestes à exécuter, les sentiments à manifester. Sans doute, cette tradition, limitée à la classe des guerriers (bushi, samurai), et d’ailleurs assez récente puisqu’elle ne s’établit qu’au XII e siècle, est loin de commander tous les cas de mort volontaire que l’histoire du Japon a pu connaître. À côté des suicides qui obéissent aux formes instituées, beaucoup d’autres désavouent ces modèles et s’improvisent au hasard des circonstances. Mais l’essentiel est que le Japon ne s’est jamais privé par principe de la liberté de mourir. Sur ce point, l’idéologie occidentale s’est montrée constamment réticente (…)
II est vrai que les citoyens d’Athènes et de Rome avaient adopté à l’égard de la mort volontaire deux attitudes dissymétriques, reflétant la double structure de leur société. Ils en admettaient la légitimité lorsque c’était l’un d’entre eux, un homme libre, qui se tuait, exerçant ainsi sur lui-même la souveraineté liée à son statut. Et pour peu qu’une cause publique parût justifier cet acte, la plus haute valeur lui était reconnue (…)
Lorsqu’un des sujets de l’espace domestique se tuait, le maître de maison ne pouvait estimer légitime un acte qui souvent censurait son autorité, contestait son pouvoir, et entamait son capital. Il le percevait comme une rébellion, et ne pouvait qu’en condamner le principe. »

Maurice Pinguet,
« La mort volontaire au Japon »,
Gallimard, 1984, p. 10 et 13.

 

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. »

 Albert Camus,
« Le mythe de Sisyphe »,
éditions Gallimard, collection « Folio », 1985, p. 17.

« Lorsque l’on ne dispose plus de ses moyens intellectuels, on peut vouloir en finir avec l’existence à la façon dont les Romains, les stoïciens plus particulièrement, nous invitaient à quitter la vie comme on sort d’une pièce devenue trop enfumée… Le testament de vie permet de déléguer à un être aimé la charge de décider pour soi ce qu’on aura avec lui voulu en amont pour nous : il sera sinon le bras armé du moins le facilitateur de notre mort volontaire. »

Michel Onfray,
« Manifeste hédoniste »,
Éd. Autrement, J’ai lu, 2011, p. 54-55.

«  Un suicide raté, c’est un manque de savoir-vivre ; un suicide réussi, aucun risque de le regretter ! »

Yves Thelen

« Chaque année une centaine de personnes se suicident sur les rails du chemin de fer en Belgique. Pour lutter contre ce phénomène, Infrabel est allé jusqu’au Japon pour chercher une solution. Elle sera testée dans la gare de Dave près de Namur.
La gare de Dave est un endroit sensible. Située à proximité d’un hôpital psychiatrique, les tentatives de suicide y sont nombreuses. Pour combattre cette tendance de nouveaux luminaires ont été installés dans la gare, ils diffusent une lumière bleue. Cette couleur aurait un impact positif sur l’humeur. »

RTBF, Matin première, 12 mars 2015.

«  Plusieurs études récentes indiquent que le cerveau des personnes suicidaires possèdent des taux de molécules inflammatoires plus élevés (…) l’inflammation dérègle l’axe du stress qui lui-même alimente l’inflammation.
Plus récente, une autre hypothèse remonte jusqu’aux gènes liés aux hormones de l’axe du stress (…) car le fait est aujourd’hui prouvé : sous la pression extérieure (traumatisme, famine…), le fonctionnement des gènes d’un individu peut se modifier (…)
Un autre grand rouage biologique de la vulnérabilité au suicide a été mis en évidence. Il concerne cette fois la sérotonine. Ce neurotransmetteur est chargé, dans notre cerveau, de réguler notre humeur, mais aussi notre appétit et notre sommeil. À concentration élevée, il favorise le calme, rend optimiste : c’est « la molécule du bonheur ». Des chercheurs suédois ont observé chez des personnes suicidaires des anomalies sur des gènes codant pour les protéines impliquées dans les transporteurs et les récepteurs de la sérotonine. »

Lise Barnéoud,
« Suicide : il cache une vraie maladie »,
Science
& Vie, avril 2015, p. 88-91.