Sagesse

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … l’activité de l’âme, accompagnée d’actions raisonnables selon le Bien et le Beau (…) est par elle-même la plus élevée ; l’esprit occupe la première place et, parmi ce qui relève de la connaissance, les questions qu’embrassent l’esprit sont les plus élevées. Ajoutons aussi que son action est la plus continue ; il nous est possible de nous livrer à la contemplation d’une façon plus suivie qu’à aucune forme de l’action pratique. Et, puisque nous croyons que le plaisir doit être associé au bonheur, la plus agréable de toutes les activités conformes à la vertu se trouve être, d’un commun accord, celle qui est conforme à la sagesse. »

 Aristote (384- 322 av. J.-C.), « Éthique à Nicomaque », Ed. Garnier.

 

 « Pour qui règle sa vie d’après la vraie sagesse, la suprême richesse est de savoir vivre content de peu, de posséder l’égalité de l’âme. De ce peu, en effet, il n’y a jamais de manque. Mais les hommes recherchent la puissance et les dignités, espérant donner ainsi à leur fortune une base solide. Ils s’imaginent que le chemin de la richesse est celui du bonheur et qu’on ne peut être heureux sans elle Mais que leur attente est vaine ! Que cette route est périlleuse ! À peine se croient-ils au faîte que l’envie, comme la foudre, les précipite souvent, voués au mépris, dans les abîmes du Tartare. »

Lucrèce (1er s. av. J.-C.) « De la nature », V.

 

« Il n’y a d’autre savoir que de savoir qu’on ne sait rien, mais on ne le sait qu’après avoir tout appris. »

Maurice Chapelan (1906-1992)

 

« … toute la différence est entre les téméraires qui croient qu’ils savent et les sages qui savent qu’ils croient. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 15.

 

« Il se produit, depuis un siècle, dans tous les domaines, des accroissements effectifs de connaissances qui anéantissent purement et simplement les vieilles manières de philosopher. »

Jean-François Revel,
« Pourquoi des philosophes », J-J. Pauvert, 1957, p. 88.

 

« La sagesse sera toujours conjecturale. C’est en vain, depuis le Bouddha et Socrate, que l’homme s’est acharné à en faire une science. C’est en vain aussi que l’on tenterait d’extraire du savoir qui est devenu démontrable une morale et un art de vivre. La sagesse ne repose sur aucune certitude scientifique et la certitude scientifique ne conduit à aucune sagesse. »

Jean-François Revel et Mathieu Ricard,
« Le moine et le philosophe »,
NiL Pocket, 1999, p. 406.

 

 « Si on ne désire que ce qu’on n’a pas, on n’a jamais ce qu’on désire. Nous voilà séparés du bonheur par l’espérance même qui le poursuit – séparés du présent, qui est tout, par l’avenir, qui n’est pas (…) Désirer ce qui dépend de nous (vouloir), c’est se donner les moyens de le faire. Désirer ce qui n’en dépend pas (espérer), c’est se vouer à l’impuissance et au ressentiment. Cela dit assez le chemin. Le sage est un homme d’action, quand le sot se contente d’espérer en tremblant. »

André Comte-Sponville,
« L’esprit de l’athéisme », Éd. Albin Michel, 2006, p. 64-65.

 

« Quelle que fût la cause de l’extinction de nos prédécesseurs, elle est plus que probablement liée à une forme d’échec face à une épreuve naturelle. Dans notre cas, l’extinction serait due à une raison différente : un succès excessif. Le problème se trouve dans nos gènes. Nous sommes les produits de la sélection naturelle, victimes d’une bizarrerie génétique qui nous a donné suffisamment d’intelligence et d’adresse pour conquérir le monde, mais pas assez de sagesse pour gérer les fruits de nos victoires. »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 172.

 

Rire

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

1327 : un moine franciscain enquête, dans une abbaye, sur des crimes liés à un ouvrage d’Aristote,  » La Comédie »…
« — Mais qu’est-ce qui t’a fait peur dans ce discours sur le rire ? Tu n’élimines pas le rire en éliminant ce livre ?
— Le rire est la faiblesse, la corruption, la fadeur de notre chair. C’est l’amusette pour le paysan, la licence pour l’ivrogne, même l’Église dans sa sagesse a accordé le moment de la fête, du carnaval, de la foire, cette pollution diurne qui décharge les humeurs et entrave d’autres désirs et d’autres ambitions (…) Mais ici, ici…
À présent Jorge frappait du doigt sur la table, près du livre que Guillaume tenait devant lui. « Ici on renverse la fonction du rire, on l’élève à un art, on lui ouvre les portes du monde des savants, on en fait un objet de philosophie, et de perfide théologie (…) Le rire libère le vilain de la peur du diable, parce que, à la fête des fols, le diable même apparaît comme pauvre et fol (…) Que le rire soit le propre de l’homme est le signe de nos limites de pécheurs. Mais combien d’esprits corrompus comme le tien tireraient de ce livre l’extrême syllogisme, selon quoi le rire est le but de l’homme ! Le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. Et de ce livre pourrait partir l’étincelle luciférienne qui allumerait dans le monde entier un nouvel incendie : et on désignerait le rire comme l’art nouveau, inconnu même de Prométhée, qui anéantit la peur (…) Mais si un jour quelqu’un, agitant les paroles du Philosophe, et donc parlant en philosophe, amenait l’art du rire à une forme d’arme subtile…
Oh ! ce jour-là, toi aussi et toute ta science, Guillaume, vous serez mis en déroute ! »

Umberto Eco,
« Le Nom de la Rose », Grasset et Fasquelle, 1982.

« Mais il y avait là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les autres animalcules philosophes ; il dit qu’il savait tout le secret, que tout cela se trouvait dans la Somme de saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l’homme. À ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l’un sur l’autre en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère, est le partage des dieux ; leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau que le Sirien avait sur son ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. »

Voltaire, « Micromégas », 1752.

 

« — Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !
Et il rit encore.
— Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir… »

Antoine de Saint-Exupéry,
« Le Petit Prince », Gallimard, 1946, p. 87-88.

 

 

« On peut rire de tout, de tout-le-monde, d’un roi, du pape, d’un prophète. On peut rire de la mort et même mourir de rire. Mais on doit surtout pouvoir rire de soi. »

Yves Thelen

 

 

« Le rire est nécessaire. Il nous vide, nous nettoie. Certains hôpitaux d’Inde l’utilisent comme thérapie avec leurs patients. Rire déride et aide toutes sortes d’émotions à remonter à la surface. Quelqu’un qui ne rit jamais est malade. »

Dominique Loreau,
« L’art de la simplicité », Marabout, R. Laffont, 2005, p. 310.

«  Parce qu’il traduit une contestation radicale de son autorité ou de sa légitimité, le rire désarme l’adversaire au lieu de lui donner l’excuse attendue pour réprimer. C’est incontestablement un défi qui lui est lancé, mais sur un terrain qui le paralyse. En dissipant les peurs et en désamorçant la haine, il affaiblit les forces de l’ordre, introduisant chez elles le doute, la discorde, l’humanité et parfois l’empathie. Pas facile de frapper ou d’arrêter quelqu’un qui vous fait rire, qui ne vous craint ni ne vous méprise, mais qui semble au contraire vous respecter puisqu’il vous invite à rire avec lui (…) Ce rire-là, qui n’est pas l’ironie blessante, le mépris ou la condescendance mais plutôt l’ouverture à l’autre, l’appel à l’intelligence et au bon sens, à l’humanité dans l’autre, est aussi un appel à la réconciliation par-delà les rôles sociaux et les intérêts antagoniques. En provoquant le rire de l’adversaire, l’action réduit la tension dramatique inhérente au conflit, fait tomber les masques sociaux, qui enferment dans des rôles si éloignés de notre humanité profonde et redonne ainsi une chance au dialogue. »

Les Désobéissants et Xavier Renou,
« Désobéir par le rire », éditions le passager clandestin, 2010.

Révolution

Révolution

 

« La révolution veut changer les institutions. La révolte consiste à refuser de se laisser gouverner par des institutions. »

Johann Kaspar Schmidt dit Max Stirner (1806-1856)

 

 « Pour moraliser la société actuelle, nous devons commencer d’abord par détruire de fond en comble toute cette organisation politique et sociale fondée sur l’inégalité, sur le privilège, sur l’autorité divine et sur le mépris de l’humanité ; et après l’avoir reconstruite sur les bases de la plus complète égalité, de la justice, du travail, et d’une éducation rationnelle uniquement inspirée par le respect humain, nous devons lui donner l’opinion publique pour garde et, pour âme, la liberté la plus absolue.
« La révolution sociale anarchiste (…) surgit d’elle même, au sein du peuple, en détruisant tout ce qui s’oppose au débordement généreux de la vie populaire, afin de créer ensuite, à partir des profondeurs mêmes de l’âme populaire, les nouvelles formes de la vie sociale libre. »

Michel Bakounine, « Catéchisme révolutionnaire », 1865. 

 

 

« Quand les fils de pauvres seront le nombre, quand ils auront assez manqué de pain pour savoir que vous ne leur en donnerez pas, nous les rassemblerons sur la place et nous leur dirons : « Mes fils ! Allez et taillez-vous chez les riches, taillez-vous à coups de couteau de quoi manger plus que vous-mêmes et plus que vos pères n’ont mangé… Frappez-les au visage afin qu’ils apprennent que vos droits, que votre justice et que vos principes sont plus forts que les leurs. » »

Charles-Louis Philippe, « Le Canard sauvage », 1903.

 

« … quand une civilisation n’a pas dépassé le stade où la satisfaction d’une partie de ses participants a pour condition l’oppression des autres, peut-être de la majorité, ce qui est le cas pour toutes les civilisations actuelles, il est compréhensible qu’au cœur des opprimés grandisse une hostilité intense contre la civilisation rendue possible par leur labeur, mais aux ressources de laquelle ils ont une trop faible part. »

Sigmund Freud, « L’avenir d’une illusion », (1927), PUF, 1999.

 

« À vouloir étouffer les révolutions pacifiques, on rend inévitables les révolutions violentes. »

John Fitzgerald Kennedy

«  La révolution n’est [donc] pas affaire idéale, destinée à produire ses effets demain, en permettant aujourd’hui les pires exactions de la part de ces prétendus révolutionnaires animés la plupart du temps par le ressentiment doublé d’une forte passion pour la pulsion de mort, mais possibilité, hic et nunc, de changer les choses (…)
Avec un socialisme libertaire actionné selon la mécanique des microrésistances concrètes, on voit alors le féministe sur le papier, l’antiraciste sous les calicots, l’écologiste des banderoles, l’antifasciste au mégaphone, le révolutionnaire au balcon, tenus d’être féministes dans leurs relations amoureuses, antiracistes au quotidien, écologistes dans leurs habitudes, leurs comportements, leurs faits et gestes, antifascistes dans toutes leurs relations intersubjectives – avec leurs enfants, leurs proches, leurs familles, leurs collègues de travail, leurs voisins de table, de transport en commun, leurs congénères dans la rue et toute autre situation concrète… »

Michel Onfray, « Manifeste hédoniste », Éd. Autrement, J’ai lu, 2011, p. 62-63.

 

« … que ces trois filles, belles de leur insolence, aient eu le courage de s’en prendre, en toute connaissance de cause, au pouvoir et à l’église russes réunies aura été un feu de joie dans la grisaille de cet hiver 2012 (…) féministes, écologistes, militantes de la cause homosexuelle, liées à des collectifs d’artistes contestataires…., si Nadejda Tolokonnikova, Ekaterina Samoutsevitch et Maria Alekhina sont coupables, c’est d’être révoltées, moins en tant qu’artistes qu’à vouloir, semble-t-il, « changer la vie », vraiment. Et c’est peut-être cela qui est ici difficile à imaginer, quand la plupart de nos artistes, champions de la subversion subventionnée se livrent à tous les détournements et recyclages possibles, pour en fin de compte chacun trouver sa place dans l’entreprise de neutralisation en cours. À l’inverse, on ne peut qu’être impressionné par la façon dont ces Pussy riot se seront réappropriées l’insurrection Punk, pour lui redonner la charge de révolte dont le marché du disque des années soixante-dix avait su immédiatement la dépouiller. »

Les billets d’Annie Le Brun, « Changer la vie » ou le plus difficile à imaginer, le 12 août 2012.

 

« Un nouveau mai 68 est-il souhaitable ? Possible ? Quel peut être encore le message du situationnisme aujourd’hui ? Apprendre à vivre plus qu’à survivre ?
Il n’y a pas de retour en arrière. En revanche, la radicalité de Mai 68 commence à peine à se manifester aujourd’hui. Les situationnistes ne lançaient pas un défi mais un pari, en affirmant que le Mouvement des occupations de Mai 1968 avait sonné le glas d’une civilisation fondée sur l’exploitation de l’homme et de la nature (…) Ce n’est pas le situationnisme mais la pensée radicale des situationnistes qui a proclamé la fin du travail (destiné à être supplanté par la création), la fin de l’échange, de l’appropriation prédatrice, de la séparation d’avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l’argent, du pouvoir et de l’autorité hiérarchique, du despotisme militaire et policier, des religions et des idéologies, du mépris et de la peur de la femme, de la subordination de l’enfant, du refoulement et ses défoulements mortifères. La table sacro-sainte des valeurs patriarcales et marchandes a été brisée définitivement. Rien ne la restaurera. Il faudra bien qu’un style de vie inaugure tôt ou tard une civilisation nouvelle sur les ruines de la civilisation où tant de générations ont été réduites à survivre comme des bêtes aux abois. »

Entretien entre Raoul Vaneigem et Guy Duplat, janvier 2013.
http://www.lalibre.be › Culture › Politique.

Responsabilité

(voir aussi Libre arbitre)

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« Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. »

Antoine de Saint-Exupéry,
« Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 62.

 

 « La pensée de Schopenhauer « L’homme peut certes faire ce qu’il veut, mais il ne peut vouloir ce qu’il veut « , m’a vivement pénétré depuis ma jeunesse et a toujours été pour moi une consolation et une source inépuisable de tolérance dans le spectacle des duretés de la vie dont j’avais à souffrir. Cette connaissance adoucit d’une manière bienfaisante le sentiment de responsabilité qui produit facilement un effet paralysant, et fait que nous ne nous prenons pas nous-mêmes ni les autres trop au sérieux. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le monde »,
Flammarion, 1958, p. 6.

 

 «  Condamneriez-vous un criminel amnésique pour un acte dans lequel ni lui, ni ses proches ne reconnaitraient celui qu’il était ? »

Se reporter au film « Piège pour Cendrillon » réalisé par André Cayatte (1965),
adapté du roman éponyme de Sébastien Japrisot.

« Je considère le déterminisme laplacien — confirmé comme il semble l’être par le déterminisme des théories physiques, et par leur succès éclatant — comme l’obstacle le plus solide et le plus sérieux sur le chemin d’une explication et d’une apologie de la liberté, de la créativité, et de la responsabilité humaines. »

Karl Popper,
« L’Univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme », Hermann, Paris, 1984.

« Je ne crois pas qu’il y ait des coupables. L’homme est un être tellement mal armé pour la vie, que parler de sa culpabilité, c’est en faire presque un surhomme. Comment peut-il être coupable ? Je n’en veux pas davantage à un chef d’Etat, quel qu’il soit, d’être un orgueilleux, d’être une sorte de Rastignac, de tout sacrifier à sa petite gloriole pour se rassurer, que je n’en veux à un clochard sous les ponts de chiper, à l’occasion, un portefeuille, mon Dieu, c’est tout naturel. Pas plus que je n’en veux à un truand de Marseille ou du milieu corse monté à Paris. Tous ces gens n’ont pas le choix, ils mènent tout naturellement la vie que la Société leur a imposée dès l’origine.»

Georges Simenon,
«Tout Simenon», France Loisirs, tome 15, dos de couverture, 1991.

Réseau

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

«  Au commencement était le téléphone. Ce réseau est fondé sur la commutation de circuits pour chaque communication avec refus d’accès lorsque des canaux ne sont pas disponibles. Il requiert une gestion centralisée qui ne convient pas pour les très grands réseaux.
L’Internet fonctionne selon un mode de commutations de paquets. Un paquet est une suite de bits codant une partie de l’information à transporter et munie d’un en-tête. Ce mode de commutation s’implémente de manière efficace avec des types d’algorithmes : routage et contrôle de congestion (…) L’Internet apparaît ainsi comme un formidable outil pour échapper au totalitarisme d’une gouvernance mondiale autoritaire et offrir une alternative réaliste au capitalisme parvenu à son stade d’autodestruction. »

Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 218 et 220.

« Avec Cyborg 4.0, Kevin Warwick aborde donc directement la perspective de « l’homme du 21e siècle », comme il aime à le dire, aux capacités considérablement augmentées, grâce aux automates connectés. Il s’agira d’une des formes de super-humains ou post-humains que certains scientifiques prévoient maintenant à échéance relativement proche. Interfacer l’homme avec les puissances de calcul de plus en plus grandes des calculateurs, eux-mêmes adossées aux ressources inépuisables des réseaux, modifiera radicalement les possibilités des individus. Ce qui limite actuellement la puissance du cerveau humain, c’est qu’il ne peut procéder à des calculs en parallèle, que sa vitesse est lente et surtout, qu’il ne peut pas se mettre facilement en réseau avec les autres cerveaux, d’abord, avec les bases de connaissances existantes, ensuite. »

J.-P. Baquiast et C. Jacquemin,
«  Les « visions » du Professeur Warwick »,

www.automatesintelligents.com oct. 2003.

« Aujourd’hui, le réseau est devenu l’objet d’un culte en tant que technique et le sujet d’un discours idéologique universel. Cette idéologie contemporaine, véritable « rétiologie« , est le résultat d’une inflation d’images enveloppant les technologies réticulaires, accompagnant les propagandes industrielles et les discours visionnaires sur le futur de la « société en réseaux« . Idéologie à prétention utopique, qui, en fait, se réduit au fétichisme du réseau technique, qui institue celui-ci en « dieu caché« , créateur de nouveaux liens sociaux, de nouvelles communautés, sinon d’une nouvelle société. La combinaison de la rationalité et d’un imaginaire réticulaire fait du réseau une des grandes figures de la société contemporaine, voire une représentation de la société à venir, comme l’illustrent les fictions de la cyberculture et du cyberspace (…)
Fictions littéraires, futurologie ou analyse socio-économique de la société en réseaux, la rétiologie ne cesse d’annoncer la « révolution » des réseaux et par les réseaux. Le réseau technique devient fin et moyen pour penser et réaliser la transformation sociale. Façon, en somme, de faire l’économie des utopies de la transformation sociale et d’opérer un transfert – au sens psychanalytique – du politique sur la technique. »

 Pierre Musso
in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Durand dir., Éd. Aden, 2007, p. 260.


« … d’un côté des réseaux instrumentaux extraordinairement dynamiques et flexibles, qui articulent les activités dominantes dans toutes les sociétés : marchés financiers mondiaux, production globalisée de biens et de services, médias, à la fois globaux et focalisés sur des audiences spécifiques, science et technologie, information de toutes sortes, et aussi institutions politiques, constituées en réseaux transnationaux. D’un autre côté, des réactions d’autonomie et des mouvements alternatifs constituent leur sens en dehors de ces réseaux, même si souvent ils utilisent aussi les technologies Internet (…)
La société en réseaux est fondée sur le contrôle, la manipulation et l’utilisation de l’information et de la connaissance. Le contrôle le plus puissant concerne l’attribution de sens à partir de la production des codes culturels dominants. Les réseaux sont neutres : ils mettent en œuvre très efficacement leurs programmes, rien de personnel. Donc, si la valeur dominante est l’accroissement de la valeur financière marchande (ce qui est le cas actuellement), ce sera la valeur dominante en dernière instance. Si dans la tête des gens, préserver la nature, respecter les droits humains, deviennent des valeurs essentielles, non négociables, des processus de programmation des réseaux en ce sens se mettront en marche… »

Interview de Manuel Castells,
auteur de « La société en réseau », Fayard, 2001,
par Serge Lellouche (06/2000),
http://www.scienceshumaines.com

« L’initiative citoyenne sous toutes ses formes, en particulier les centaines de milliers d’associations qui couvrent tous les champs d’activité, s’est à l’évidence constituée aujourd’hui en cinquième pouvoir  dans les démocraties. La dernière génération de mouvements citoyens que symbolise WikiLeaks a le mérite de présenter  de ce cinquième pouvoir un visage extrême et inquiétant qui interroge sur ses limites (…)
En poussant sa logique au plus loin, il est possible d’imaginer que l’activité de ce cinquième pouvoir peut, à terme, rendre les démocraties impossibles à réformer et peut-être même à gouverner, les secrets impossibles à protéger, l’autorité, même émanant de la loi et garantie par la justice, impossible à exercer.
Par-delà l’intérêt de ses révélations, le mérite de WikiLeaks est de rendre ce débat nécessaire. Jusqu’où le citoyen est-il fondé à aller contre l’État dans un régime démocratique ? À partir de quel seuil passe-t-on de la mobilisation utile à la menace contre le contrat social ? »

Jean-Christophe Rufin,
« Wikileaks ou la troisième révolte »,
www.lemonde.fr, 2010.

« … Internet a vite semblé être le vecteur principal de la redistribution des pouvoirs au sein de sociétés dites « en réseaux », au fonctionnement plus horizontal et décentralisé. Il a même représenté un modèle d’auto-organisation sociale, fondé sur la libre circulation de l’information (…)
Sous l’effet de la massification des usages tout d’abord, et en vertu des nouveaux services apparus sur le Web – en particulier les réseaux socionumériques ou « médias sociaux » –, les valeurs initialement associées au réseau ont du être révisées. D’une part, les inégalités de race, de classe, d’éducation ou encore de genre perdurent dans un monde « virtuel » qui garde finalement un solide ancrage avec le monde hors-ligne. D’autre part, de nouvelles injonctions sont nées avec la sociabilité en ligne : celles consistant à développer stratégiquement son « capital social » sur les réseaux, à s’activer et à s’exprimer toujours plus afin d’assurer, pour soi ou pour une institution, une visibilité suffisante (…)
Ainsi, Internet ne semble pas de lui-même garantir un affranchissement des relations de pouvoir, mais entraîne plutôt des reconfigurations profondes, qui oscillent entre deux     extrêmes : d’un côté une plus grande capacité d’émancipation individuelle face aux institutions, de l’autre un contrôle accru des individus par les puissances instituées. »

Benjamin Loveluck, « Internet, un nouveau pouvoir ? »
in
Jean-Vincent Holeindre, dir.,
« Le pouvoir », Sciences Humaines Éd., 2014, p. 224-234.

« Le Web a renouvelé la manière dont on travaille dans presque tous les métiers, redéfini les modes opératoires du commerce, de la finance, du marché immobilier, du journalisme, du tourisme, mais aussi des relations diplomatiques internationales, du prosélytisme religieux, de la recherche scientifique, il a modifié le statut de l’artiste et la notion de copyright, renversé la télévision de son piédestal (la télé représentait la première occupation après le sommeil, elle n’est plus qu’un cas particulier du Web), frappé de caducité les registres et les anciennes bases de données, il est en train de bouleverser les relations affectives et sexuelles, d’abolir la séparation entre les sphères publiques et privées… En fait, on ne saurait clore une telle énumération, tant les effets du réseau sont nombreux et touchent à l’ensemble des activités humaines. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p.17.

« Durant les dernières décennies, l’économie réelle s’est fortement interconnectée grâce à la mise en place d’un gigantesque réseau de chaînes d’approvisionnement qui facilite le flux continu de biens et de services (…) Comme pour la finance, la moindre perturbation peut désormais provoquer des dégâts considérables et se propager comme une traînée de poudre à l’ensemble de l’économie (…)
Le choc, par exemple l’insolvabilité d’un fournisseur, se propage verticalement, puis horizontalement en déstabilisant les concurrents. Pour couronner le tout, les chaînes d’approvisionnement sont d’autant plus fragiles qu’elles dépendent de la bonne santé du système financier qui offre les lignes de crédit indispensables à toute activité économique. »

 P. Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

 

Religion

 (voir aussi Foi et Fondamentalisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Allah! Pas de divinité à part Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même »
C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à des interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur!  » Mais, seuls les doués d’intelligence s’en rappellent. »

islamfrance.free.fr/coran.html Sourate 3

 

« La Bible est un cadeau précieux qui vient de Dieu. C’est comme une lettre d’un bon père à ses enfants. Elle nous apprend la vérité sur Dieu, qui il est, et comment il voit les choses. Elle nous explique comment trouver une solution à nos problèmes et comment être vraiment heureux. Seule la Bible nous dit ce que nous devons faire pour plaire à Dieu. »

Psaume 1:1-3 ; Isaïe 48:17, 18.
Site Internet officiel de la Watchtower Society, les Témoins de Jéhovah.

 

« Un Papiste est aussi satisfait de sa religion, un Turc de la sienne, un Juif de la sienne, que nous de la nôtre (…) Les plus fausses religions ont leurs martyrs, leurs austérités incroyables, un esprit de faire des prosélytes qui surpasse bien souvent la charité des orthodoxes et un attachement extrême pour leurs cérémonies superstitieuses. »

Pierre Bayle, « Commentaire philosophique »,1686.

 

« Nous ne désirons que le bien du monde et le bonheur des nations. Cependant, on nous suspecte d’être des semeurs de discorde et de sédition, dignes de la captivité et du bannissement… Que toutes les nations deviennent unes dans la foi et que tous les hommes soient des frères ; que les enfants des hommes renforcent leurs liens d’affection et d’unité, que la diversité des religions cesse, et les différences de races s’annulent… quel mal y a-t-il à cela ?… Cela sera, malgré tout ; ces luttes stériles, ces guerres ruineuses passeront, et la paix suprême viendra… »

Bahá’u’lláh, « Prayers and Méditations of Bahá’u’lláh »,
Wilmette, Bahá’í Publishing Trust, 1938, p. 104.


« La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »

Karl Marx, « Critique de  » La philosophie du droit « de Hegel »,
Annales franco-allemandes », n°1, 1844.

 

« Les idées religieuses, qui professent d’être dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, c’est-à-dire la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité. Le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé – protégé en étant aimé –, besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un autre père, à un père cette fois tout puissant (…) La religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité, comme celle de l’enfant, elle serait issue du complexe d’Oedipe, de la relation au père.»

Sigmund Freud, « L’avenir d’une illusion », (1927) PUF, 1999.

 

« Le meilleur dans la religion, c’est qu’elle engendre des hérétiques. »

Ernst Bloch (1885-1977)

« Le religieux conduit à l’émasculation, il vise la castration des énergies, leur inclusion dans des instances qui les stérilisent. L’État et L’Église excellent dans ces entreprises. La religion produit des communautés et celles-ci s’évertuent à fonctionner de manière autonome, instruisant leur dossier pour produire, ensuite, des lois, des ordres, des règles, des commandements auxquels il s’agit de se subordonner. Abdiquer sa souveraineté au profit d’une sécurité obtenue par le groupe, c’est toute l’alchimie du contrat social auquel voudrait nous faire croire ses partisans.»

Michel Onfray, « La sculpture de soi », LGF, 1996.

 

 « Où la misère et la souffrance progressent, la religion renifle avec avidité. N’est-ce pas là que s’applique le mieux son vieux remède : donner du prix à la mort et à la douleur en dépréciant la vie au nom de l’esprit qui la désincarne ? »

Raoul Vaneigem, « De l’inhumanité de la religion », Éd. Denoël, 2000.

 

 

« … les valeurs chrétiennes fondamentales, dépouillées de leurs aspects culturels, ne sont pas des valeurs occidentales mais viennent du Moyen-Orient. Elles ont les mêmes racines que l’islam et le judaïsme. Les chrétiens sont d’ailleurs plus nombreux en Asie et en Afrique que dans le monde occidental. Et il y a beaucoup d’hindous, de bouddhistes et de musulmans dans le monde occidental. »

H. Yawnghwe, représentant Aung San Suu Kyi,
« Paix des âmes, paix des cœurs »,
J. Hopkins dir., J’ai Lu, 2001, p. 160.

 

« D’un côté un Occident judéo-chrétien libéral, au sens économique du terme, brutalement capitaliste, sauvagement marchand, cyniquement consumériste, producteur de faux biens, ignorant toute vertu, viscéralement nihiliste (…) De l’autre, un monde musulman pieux, zélé, brutal, intolérant, violent, impérieux et conquérant. »

Michel Onfray, « Traité d’athéologie », Grasset, Poche, 2005, p. 274.

« … ce serait une religion qui pourrait comprendre les autres religions et les aider à retrouver leur source (…) qui serait en rupture avec les religions du salut céleste comme avec les religions du salut terrestre, avec les religions à dieux comme avec les idéologies ignorant leur nature religieuse (…) Ce serait une religion sans dieu, mais où l’absence de dieu révélerait l’omniprésence du mystère (…) Ce serait une religion sans providence, sans avenir radieux, mais qui nous lierait solidairement les uns aux autres dans l’Aventure inconnue (…) Ce serait une religion, comme toute religion, avec foi, mais, à la différence des autres religions qui refoulent le doute par le fanatisme, elle reconnaîtrait en son sein le doute et dialoguerait avec lui. Ce serait une religion qui assumerait l’incertitude (…) Il n’y a donc pas de salut si le mot signifie échapper à la perdition. Mais si salut signifie éviter le pire, trouver le meilleur possible, alors notre salut personnel est dans la conscience, dans l’amour et dans la fraternité, notre salut collectif est d’éviter le désastre d’une mort prématurée de l’humanité et de faire de la Terre, perdue dans le cosmos, notre « havre de salut ». »

Edgar Morin, « La complexité humaine », Champs essais, 2008, p. 365-367.

« Dieu est mécontent des hommes. Le jour où Il sera mécontent de Lui, je commencerai à croire à son existence. »

Jean Daniel


« Quand une personne souffre de délire, on appelle cela de la folie. Quand un grand nombre de personnes souffrent de délire, on appelle cela une religion ».

Robert M. Pirsig,
cité par Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Laffont, 2008.

Raison

(voir aussi Sens)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« …raisonner est l’emploi de toute ma maison
et le raisonnement en bannit la raison »

Molière, « Les femmes savantes », 1672.

« Je vois par exemple que deux fois deux font quatre, et qu’il faut préférer son ami à son chien; et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l’esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, et tout ce qu’il y a d’intelligences. »

Nicolas Malebranche,
« 
 De la Recherche de la vérité », 1675.

« Comme, en effet, il est naturel à l’homme de prendre pour guide de ses actes sa propre raison, il arrive que les défaillances de l’esprit entraînent facilement celles de la volonté ; et c’est ainsi que la fausseté des opinions, qui ont leur siège dans l’intelligence, influe sur les actions humaines et les vicie (…) Ce n’est pas vainement que Dieu a fait luire dans l’esprit humain la lumière de la raison; et tant s’en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de l’intelligence ; au contraire, elle la perfectionne et, en augmentant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations. »

Pape Léon XIII, 1879.

 

« Si j’analyse le processus qu’exprime la proposition « je pense », j’obtiens toute une série d’affirmations téméraires qu’il est difficile, peut être impossible de fonder ; par exemple, que c’est moi qui pense, qu’il faut qu’il y ait un quelque chose qui pense, que la pensée est le résultat de l’activité d’un être conçu comme cause, qu’il y a un « je », enfin que ce qu’il faut entendre par pensée est une donnée déjà bien établie, – que je sais ce qu’est penser. Car si je n’avais déjà en mon for intérieur tranché la question, quel critère me permettrait de décider si cet acte intérieur n’est pas « vouloir » ou « sentir » ? ».

Frédéric Nietzsche, « Par delà le bien et le mal », 1886.

 

 « Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience (…) Sur la foi de ces découvertes [celles de Freud], un courant d’opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l’explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu’il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L’imagination est peut-être en train de reprendre ses droits. »

André Breton, « Manifeste du surréalisme », Kra, 1924.

 

« … la science instruit la raison. La raison doit obéir à la science (…) la doctrine traditionnelle d’une raison absolue et immuable n’est qu’une philosophie. C’est une philosophie périmée. »

Gaston Bachelard, « La philosophie du non », PUF, 1940.

 

 « Il est curieux de constater – et la relativité n’est pas la seule à nous le montrer – qu’à mesure que le raisonnement progresse, il prétend de moins en moins être à même de prouver. Autrefois la logique était censée nous apprendre à raisonner ; à présent, elle enseigne plutôt à s’abstenir de raisonner. »

Bertrand Russel, « ABC de la relativité », 10/18 n° 233, p. 181.

 

 « Je ne crois pas que l’homme ait à sa disposition d’autre moyen de connaître que sa raison. Moyen imparfait, sans nul doute ; et je conviens que peut-être les jugements où elle nous porte sont, par construction, entachés d’erreur (…) Mais ces risques, nous ne saurions faire autrement que de les courir, et je doute que nous ayons quoi que ce soit à gagner à faire d’emblée intervenir l’irrationnel dans le champ de ce qui nous paraît être le connaissable. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 16-18.

« Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la connaissance. La raison fut une aide ; la raison est l’entrave. »

Sri Aurobindo, « Aperçus et Pensées », 1956.

 

 « Une des affirmations favorites de Marvin Minsky, c’est : « La logique ne s’applique pas au monde réel« . D’une certaine façon, c’est vrai. C’est d’ailleurs un des obstacles qui se dressent devant les chercheurs en intelligence artificielle : il faut qu’ils se rendent compte que l’on ne peut fonder aucune intelligence sur le seul raisonnement ; ou plutôt que le raisonnement isolé est impossible, parce que le raisonnement dépend de l’organisation préalable de tout un système de concepts (…) La faculté de raisonner doit être disposée à accepter les premières caractérisations d’une situation qui lui est présentée par la faculté de percevoir, mais ensuite, si elle a des doutes sur ces données, la faculté de perception doit à son tour être prête à accepter ces doutes et à revenir en arrière pour réinterpréter la situation, ce qui crée une boucle continue entre les niveaux. C’est justement de cette interaction entre les sous-êtres qui perçoivent et les sous-êtres qui raisonnent que naît un être entier, un Mortel.»

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, 1987, p. 345.

 

« L’argument du rêve, l’exemple de l’hallucination, ou toute autre manière plus ou moins sophistiquée d’insister sur le fait que la certitude de la représentation n’implique jamais celle du représenté, pointent notre incapacité à sortir de nous-mêmes pour constater de l’extérieur, et comme « de profil », que le perçu existe bien en dehors de la perception que nous en avons (…) La raison se prend ici à son propre piège : cherchant une certitude absolue qu’elle ne saurait trouver ailleurs que dans la pensée, elle fait de tout ce qui n’est pas elle quelque chose d’incertain, ce qui la situe aux parages de la folie. La raison qui trouve en elle-même le seul moyen de satisfaire son désir de certitude absolue est aussi bien en passe de définitivement se perdre. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 13-14.

Racisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Tout concourt à prouver que le genre humain n’est pas composé d’espèces essentiellement différentes entre elles, qu’au contraire il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la Terre a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques… »

G-L. Buffon,
« Histoire naturelle », impr. Du Roy, 1749, p. 530-531.

 

« Dans un avenir assez prochain si nous comptons par siècles, les races humaines civilisées auront très certainement exterminé et remplacé les races sauvages dans le monde entier. Il est à peu près hors de doute que, à la même époque, ainsi que le fait remarquer le professeur Schaaffhausen, les singes anthropomorphes auront aussi disparu. La lacune sera donc beaucoup plus considérable encore, car il n’y aura plus de chaînons intermédiaires entre la race humaine, qui, nous pouvons l’espérer, aura alors surpassé en civilisation la race caucasienne, et quelque espèce de singe inférieur, tel que le Babouin, au lieu que, actuellement, la lacune n’existe qu’entre le nègre ou l’Australien et le Gorille. »

Charles Darwin,
« La descendance de l’homme et la sélection sexuelle » (1871),
Reinwald éd. 1891, p. 170-171. 

 

 « Nous possédons encore aujourd’hui, dans notre peuple allemand, de grandes réserves d’hommes de la race germanique du nord dont le sang est resté sans mélange et que nous pouvons considérer comme le trésor national le plus précieux pour notre avenir. Aux tristes époques où les lois de la race étaient inconnues, quand on voyait en tout homme, pris en soi, un être tout pareil à ses semblables, on n’apercevait pas les différences de valeur existant entre les divers éléments primitifs. »

Adolf Hitler,
« Mein Kampf », 1924.

 

« Notre racisme n’est agressif qu’à l’égard de la race juive. Nous parlons de race juive par commodité de langage, car il n’y a pas, à proprement parler, et du point de vue de la génétique, de race juive (…) La race juive est avant tout une race mentale (…) Une race mentale, c’est quelque chose de plus solide, de plus durable qu’une race tout court. Transplantez un Allemand aux États-Unis, vous en faites un Américain. Le Juif, où qu’il aille, demeure un juif. C’est un être par nature inassimilable. »

Martin Bormann,
« Testament politique d’Adolf Hitler », 1945. Fayard, 1959, p. 83.

 

 « Demain, peut-être, verrons-nous surgir un nouveau racisme, qui prétendra lire la primauté raciale dans la longueur de tel chromosome ou dans l’ordre de séquence des bases qui forment tel acide nucléique. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 38.

 

« Le racisme est une manière de déléguer à l’autre le dégoût qu’on a de soi-même. »

Robert Sabatier (1923-2012)

 

 « Je suis, de toute façon, moins intéressé par la taille et les circonvolutions du cerveau d’Einstein que par la quasi-certitude que des individus d’un talent égal ont vécu et sont morts dans les champs de coton et les mines. »

Stephen Jay Gould,
« Le Pouce du panda
 : les grandes énigmes de l’évolution », 1980.

 

« Le séquençage comparé d’échantillons d’ADN mitochondrial humain récoltés dans diverses parties du monde a permis de reconstituer cette généalogie jusqu’à une femelle ancestrale unique – l’ « Ève mitochondriale », comme on l’appelle – qui vécut quelque part en Afrique il y a environ 200 000 ans. Des études similaires sur le chromosome Y, prérogative mâle, ont conduit de la même façon à un « Adam Y », qui vivait en Afrique à peu près à la même époque (…) Au cours du temps, toutes les lignées de même sexe, sauf une, ont été interrompues par l’absence de filles dans les lignées femelles ou de fils dans les lignées mâles, ne laissant finalement que deux lignées ininterrompues, l’une femelle et l’autre mâle, remontant à deux individus qui n’avaient probablement rien à voir l’un avec l’autre. Adam Y ne s’est probablement jamais accouplé avec Ève mitochondriale.

Selon ces découvertes, tous les êtres humains existants sont des descendants de cette seule branche africaine. »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 128-129.

 

Propriété

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … de nos jours la rage de posséder est allée si loin qu’il n’y a plus rien de profane ou de sacré dans la nature qui ne soit devenu une source de revenus, non seulement chez les princes, mais aussi chez les prêtres. Autrefois même sous les tyrans – ils étaient alors fort rudimentaires et n’avaient pas encore bien saisi la nature de la tyrannie – il existait des choses communes à tous, comme les mers, les fleuves, les voies publiques, les bêtes sauvages. Aujourd’hui certains aristocrates, se prenant pour seuls êtres humains qui soient, ou plutôt pour des dieux, prétendent tout s’approprier. »

Desiderius Erasmus,
« Les Adages » (1500) coord. J.-C. Saladin, Les Belles Lettres, 2011, 611, v.1.

 

«  Mien, tien. « Ce chien est à moi », disaient ces pauvres enfants.  » C‘est là ma place au soleil.  » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. »

Blaise Pascal, « Pensées », 1670, § 295.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau (1754),
« Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes », sec. partie.

 

«  Si j’avais à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que l’esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse : c’est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d’ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassinat. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu’est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c’est le vol, sans avoir la certitude de n’être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ? »

Pierre-Joseph Proudhon,
« Qu’est ce que la propriété ? »
ch. I, 1840.

« À qui appartient l’espace ? La question n’est qu’un petit pas pour l’Homme mais certes un pas de géant pour les avocats. Alors qu’une entreprise américaine réclame la propriété d’un astéroïde, des futés vendent des terrains sur la Lune et sur Mars.
Les aspects nobles de la conquête spatiale ne font pas longtemps le poids face au mercantilisme humain. Sur Internet, un vendeur de voiture californien fait déjà de bonnes affaires en vendant des terrains sur la Lune et sur Mars à des naïfs qui ont de l’argent à perdre (…)
Alors que l’homme cherche en vain des traces d’intelligence sur d’autres planètes, il y a des jours où on en cherche même sur Terre…
Toutes les tentatives pour s’approprier la propriété de corps célestes ne sont pas aussi loufoques. La firme SpaceDev, détenue par le magnat du logiciel James William Benson, a annoncé en septembre 97 son intention d’envoyer une sonde privée sur un astéroïde d’ici trois ans et réclame des droits de propriété sur ce caillou (…) des droits d’exploitation minière qui pourront être mis en vigueur lorsque la technologie le permettra. »

Michel Marsolais,
« Terrains à vendre sur Mars », Le Journal de Montréal, 11 janv. 1998.

 

Progrès

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … j’ignore ce que tu crois être en train d’accomplir, Édouard. De te pousser du col, ça, sûrement. Mais je te dis, moi, que tu viens de faire ici la chose la plus perverse, la plus dénaturée (…)  Je suis prêt à admettre, tu vois, qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme, non l’homme pour la pierre taillée ! Et qu’on ne veuille pas non plus les affiner plus qu’il n’est nécessaire. Je suis un libéral, Édouard, et j’ai le cœur à gauche. Jusque-là, je peux accepter. Mais ça, Édouard, ça ! Cette chose-là ! dit-il en montrant le feu, ça, c’est tout différent, et personne ne sait où ça pourrait finir. »

Roy Lewis,
« Pourquoi j’ai mangé mon père » (1960) Magnard Lycée, 2002, p. 28.

« Le progrès est devenu un problème – il pourrait sembler que le progrès nous ait conduit au bord d’un abîme et qu’il soit par conséquent nécessaire de considérer une alternative. Par exemple, s’arrêter là où nous nous trouvons ou, si c’est possible, opérer un retour. »

Léo Strauss,
« La Renaissance du rationalisme politique classique », (1989), Gallimard, 1993, p. 304.

« … le mythe du progrès, qui est au fondement de notre civilisation, qui voulait que, nécessairement, demain serait meilleur qu’aujourd’hui, et qui était commun au monde de l’Ouest et au monde de l’Est, puisque le communisme promettait un avenir radieux, s’est effondré en tant que mythe. Cela ne signifie pas que tout progrès soit impossible, mais qu’il ne peut plus être considéré comme automatique et qu’il renferme des régressions de tous ordres. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que la civilisation industrielle, technique et scientifique crée autant de problèmes qu’elle en résout. »

Edgar Morin,
Propos recueillis par Anne Rapin, Label France, n°28, 1997.


«  Paradoxalement, il faudrait savoir s’arrêter pour éviter de tomber mais c’est précisément parce que nous avons peur de la chute que nous avançons toujours plus vite et plus nombreux.
Le temps est venu pour l’apprenti sorcier de devenir sorcier. Pour cela il lui faudra s’affranchir de règles de bon sens élémentaire, cultiver l’art du déni, faire vœu de bricolage à défaut de posséder toutes les clés de la connaissance et tordre le cou aux considérations éthiques. Et surtout faire le saut de la foi. La foi dans le Progrès éternel de l’homme, en toute circonstance. Le Progrès, voilà le gros mot lâché, à nous d’en tirer les conclusions (…)
Mais notre foi dans le Progrès ne nous aidera pas beaucoup tant que nous n’aurons pas changé nos instruments de navigation et modifié radicalement certains de nos comportements. Les limites de la prospérité, aujourd’hui, sont plus dépendantes du capital naturel disponible que des prouesses technologiques. »

 Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 71 et 150.

 

« Le progrès est clairement et nettement un mot chargé de valeur. Il se distingue en cela de concepts parents comme « changement » et « croissance » – ou encore « évolution » –, qui sont ou peuvent être traités comme purement fondés sur des faits (…)
À la fictive nécessité du Progrès pourrait alors se substituer la volonté de progrès, plus précisément la volonté modeste de réaliser tel ou tel progrès dans un domaine défini, impliquant la libre évaluation des options et le libre choix parmi les possibles, dans le cadre d’une discussion publique continue réunissant en droit, selon diverses modalités, tous les citoyens sans exclusion. La notion de progrès perd dès lors l’unité et l’unicité qui la constituaient en dogme (…)
Dans cette perspective, on suppose que tout ce qui est techniquement possible n’est pas nécessairement souhaitable, ce qui engage à déterminer les limites du faisable selon des critères explicites. »

Pierre-André Taguieff,
« L’idée de progrès. Une approche historique et philosophique »,
Cahier du CEVIPOF n°32, sept. 2002, p. 5 et 74.

« Le progrès en tant que théorie politique diffère sensiblement du progrès synonyme d’amélioration ou d’avancement. Si la seconde signification du terme a perdu du terrain ces dernières années, la première en revanche a gardé toute sa puissance idéologique. Investi du sens que véhiculait autrefois la notion d’évolution sociale, ce progrès-là est forcément linéaire et irréversible, une référence normative se manifestant notamment lorsque nous qualifions une personne ou une idée de « progressiste » (…)
Le progrès n’est plus une idée innocente, mais une idéologie pour laquelle des hommes sont prêts à tuer ou à mourir. Il a acquis une signification qui implique une manière particulière de concevoir le temps et l’espace, l’histoire et la géographie, une vision dans laquelle les différentes cultures et sociétés cessent d’apparaître lointaines, mystérieuses ou intrigantes pour devenir des entités familières situées à un point déterminé sur l’échelle de l’histoire — un point par lequel les plus civilisés sont déjà passés et vers lequel les moins civilisés avancent inexorablement.
Une vaste partie de l’hémisphère Sud est volontiers perçue comme une sorte de réplique de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, mais prise à un stade moins évolué, à une étape que la marche de l’histoire a laissée derrière nous (…)
Le progrès, en somme, désigne l’infaillible processus par lequel la destinée humaine est appelée à s’accomplir. Il consiste à dépouiller chaque culture de ses possibilités d’évolution pour les dissoudre dans une vision monolithique. »

Ashis Nandy, « Réflexions sur le progrès »,
Le Monde diplomatique, supplément, oct. 2015.