Nationalisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Quoi ! Des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! Ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers ! »

 

Rouget de Lisle,
« La Marseillaise », 3° couplet, 1792.

 

 Refrain: Ils ne le dompteront pas [le Lion de Flandre],
tant qu’un Flamand vivra,
Tant que le Lion pourra griffer,
tant qu’il aura des dents.

V. La vengeance a sonné, et, las des harcèlements,
L’œil en feu, furieux, il saute sur l’ennemi,
Déchire, détruit, écrase, couvre de sang, de boue
Et, triomphant, ricane sur le corps tremblant de l’ennemi.

 Chant « Vlaamse Leeuw »,
Hippoliet Peene, 1847.

 « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis (…)  Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. »

Ernest Renan, 1882.
conférence « Qu’est-ce qu’une nation? ».

 

« On soutient que le désarmement moral doit précéder le désarmement matériel. On soutient aussi, avec raison, que le plus grand obstacle à l’ordre international, c’est le nationalisme poussé à l’extrême, qui porte aussi le nom sympathique de patriotisme, dont on a mésusé. Cette idole a acquis, dans les cent cinquante dernières années, une puissance sinistre et extrêmement funeste (…)
Vous appelez tout cela [le sionisme] du nationalisme – et non tout à fait à tort. Mais un effort pour créer une communauté, sans laquelle nous ne pouvons ni vivre ni mourir dans ce monde hostile, peut toujours être désigné de ce vilain nom. C’est en tout cas un nationalisme qui ne recherche pas la puissance, mais la dignité et le recouvrement de la santé. Si nous n’étions pas obligés de vivre parmi des hommes intolérants, bornés et brutaux, je serais le premier à rejeter tout nationalisme en faveur de l’humanité universelle. »

A. Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 75, 135-136.

« Nous sommes très sensibles aux émotions, mais en même temps très capables d’être sélectifs dans notre attribution de l’âme. Comment les Nazis ont-ils pu se convaincre qu’il était juste de tuer les Juifs ? Pourquoi les Américains voulaient-ils tant « nettoyer les jaunes » pendant la guerre du Viêt-Nam ? Il semble que des émotions d’un type particulier – le patriotisme – puissent servir de vanne régulatrice, contenant les autres émotions qui nous permettent de nous identifier, de nous projeter – de voir notre victime comme (un reflet de) nous-mêmes. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 122.

 

Nanotechnologies

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« L’objectif de l’Institut Foresight  [prévoyance] est d’encadrer les technologies émergentes afin qu’elles servent à l’amélioration de la condition humaine. Foresight fait porter tous ses efforts sur la nanotechnologie qui permettra bientôt de construire des matériaux et des produits avec une précision atomique ; l’institut s’intéresse aux systèmes qui faciliteront l’échange d’informations et les discussions fondamentales, permettant ainsi d’améliorer la prise de décision dans le domaine public mais aussi privé. »

 Kim E. Drexler et Christine Peterson
(1986) fr.wikipedia.org/wiki/

 

«  Poussant à ses extrémités la logique du biomimétisme, Éric Drexler a eu l’idée de l’assembleur universel, soit une nano-usine capable de fabriquer n’importe quel nanorobot pourvu qu’on lui fournisse les spécifications adéquates, à commencer par la capacité de créer d’autres assembleurs, donc capable d’autoréplication, propriété majeure du vivant (…)
Les plus merveilleux matériaux nano sont sans doute les graphènes : la forme la plus mince existant dans l’univers, constituée d’une simple couche d’atomes de carbone sur laquelle les électrons se déplacent à des vitesses de six ordres supérieures à celle du cuivre (…) perdent leur masse effective, ce qui les amène dans un domaine quantique (décrit par l’équation de Dirac) faisant basculer la recherche sur un territoire vierge et un « système électronique unique » (…)
À côté des nanomatériaux dits passifs, on conçoit aujourd’hui des nanostructures actives capables de se modifier en fonction de l’environnement (température, choc, contact, avec un autre corps) … des nanoparticules capables de stopper les hémorragies en cas de blessure  … »

Geneviève Ferone et Jean-Didier Vincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 12-13 et 42.

« D’ores et déjà, deux craintes font surface : premièrement, les nanopoudres – du fait de leur finesse – peuvent se diffuser dans tous les espaces corporels, alvéoles pulmonaires, sang et même à travers la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau. Le toxicologue britannique Vyvyan Howard a mis en évidence le problème, en démontrant que des nanoparticules d’or peuvent franchir la barrière placentaire et donc transporter des composés de la mère au fœtus. Deuxièmement, la forme des nanoproduits peut être à l’origine d’effets toxiques. Ainsi, à l’instar des fibres d’amiante, les nanotubes de carbone pourraient se ficher dans les alvéoles pulmonaires et provoquer des cancers. Ce qui complique la caractérisation des éventuels impacts sanitaires, c’est qu’on ne connaît pas bien les nanoproduits que l’on fabrique. »

Dorothée Benoît-Browaeys,
« Nanotechnologies, le vertige de l’infiniment petit »,
Le Monde diplomatique, mars 2006.

« … l’une des premières applications qu’on pourra demander à une IA d’ingénierie ultra rapide, et les militaires ne s’en priveront pas, sera de concevoir des nanotechnologies, des dispositifs qui permettent d’assembler des objets (n’importe quel objet) et des machines (n’importe quelle machine) atome par atome, avec une vitesse et une précision incroyables (…) Les nanotechnologies, c’est la possibilité de construire des matériaux, des structures, des systèmes, des calculateurs, des robots et même des usines entières, dont la taille entière sera de l’ordre du nanomètre, c’est-à-dire le millième de l’épaisseur d’un cheveux. »

Serge Boisse,
« L’esprit, l’IA et la singularité », Lulu.com, 2007, p. 415 et 444.

 

 « La nanoélectronique à maturité offre la perspective d’appareils d’une élégance chatoyante, comme les assistants personnels numériques de la taille d’une carte de crédit. Ce n’est pas qu’il soit impossible de les faire plus petits, mais ils doivent rester suffisamment grands pour être tenus en main. L’objet pourrait être un monolithe noir mat sans structures reconnaissables, la surface noire collectant la lumière solaire et la transformant en électricité ; il résisterait aux griffes et serait recouvert d’une très fine couche de diamant, sous laquelle se trouverait une couche en piézocéramique convertissant le son en électricité et vice versa afin de permettre la communication vocale.
Évidemment, il pourrait aussi transmettre des données par voie optique et hertzienne. L’objet pourrait également voir au moyen d’une lentille plate et d’une puce de conversion d’images à haute définition, s’allumerait comme un écran et servirait de magnétophone, d’appareil photo, de magnétoscope, de télévision, de téléphone mobile et, via le système de navigation européen Galileo, d’aide à l’orientation. Sur demande, il lirait, traduirait et expliquerait le menu d’un restaurant romain, passerait la commande dans un italien irréprochable et paierait ensuite l’addition. Il pourrait aussi reconnaître la voix et les empreintes digitales des personnes autorisées à l’utiliser, se protégeant ainsi tout seul contre les abus. »

Mathias Schulenburg,
« La nanotechnologie – L’innovation pour le monde de demain ».
Édité par: Commission européenne, DG Recherche, 2004, p. 28-29.

Mysticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« L’Un n’est aucune des choses qui sont en l’Intelligence ; mais de lui viennent toutes choses. Et c’est pourquoi ces choses sont des essences, car chacune d’elles a une limite et comme une forme ; l’être ne peut appartenir à l’illimité ; l’être doit être fixé dans une limite déterminée et dans un état stable : cet état stable, pour les intelligibles, c’est la définition et la forme d’où ils tirent aussi leur réalité. L’Intelligence dont nous parlons est digne d’être engendrée par le plus pur des principes et de ne pas naître d’ailleurs que du premier principe ; une fois produite, elle engendre avec elle tous les êtres, toute la beauté des Idées et tous les dieux intelligibles. »

Plotin, (III e s. ap. J.-C.) « Les Ennéades ».


« … le travail de l’homme et sa volonté d’avoir une matière extérieure à lui pour faire croître en lui l’amour de Dieu n’est qu’aveuglement de connaissance de la bonté de Dieu. Mais celui qui brûle de ce feu sans quérir matière et sans l’avoir ni la vouloir posséder, voit si clair en toutes choses qu’il perçoit les choses comme on doit les percevoir. Car cette Âme n’a nulle matière en elle qui l’empêche de voir clair, puisqu’elle est seule en lui, par la vertu de vraie humilité; et elle est commune à tous par la largesse de parfaite charité et seule en Dieu par la divine entreprise de Fine Amour. »

Marguerite Porète,

«  Le Miroir des simples âmes anéanties » (XIII e s.)
Éd. Millon J., Atopia, 2001.

 

« Or tu pourrais peut-être dire : Comment est-ce que je sais si c’est la volonté de Dieu ?
Sachez-le : si ce n’était volonté de Dieu, ce ne serait pas non plus. Tu n’as ni maladie ni rien de rien que Dieu ne le veuille. Et lorsque que tu sais que c’est volonté de Dieu, tu devrais avoir en cela tant de plaisir et de satisfaction que tu n’estimerais aucune peine comme peine ; même si cela en venait au plus extrême de la peine, éprouverais-tu la moindre peine ou souffrance, alors ce n’est pas du tout dans l’ordre ; car tu dois le recevoir de Dieu comme ce qu’il y a de meilleur. »

 Eckhart von Hochheim dit Maître Eckhart (1260-1327),
« Sermon 4 ».

 

« J’étais découragé, déçu de n’avoir pu trouver ce que je cherchais dans l’abondante littérature mystique, ce qui me confirma que seul celui qui s’est réellement détaché, comprend le détachement, que seul l’homme libre qui s’est échappé et débarrassé totalement de son moi, est prêt à se fondre dans le « Dieu plus que Dieu ». Tout ce qu’on pourrait en dire, tant que ces prémisses sont absentes, ne serait que vain bavardage, car il n’y a et ne peut y avoir d’autre voie d’accès à la vie mystique que celles des épreuves et des expériences personnelles. »

 Eugen Herrigel,
« Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc »,
Dervy-Livres, Paris, 1970, p. 26.

« Un mystique ne peut être qu’agnostique. Il tend vers mais n’aboutit pas. S’il aboutissait, il serait Dieu lui-même et alors, ce ne serait plus de la mystique, mais de la folie paranoïaque. »

Albert Jacquard,
in « Le Nouvel Observateur », 20 déc. 1989.

 

« « En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’Homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.  » (Jn 6, 53)
Pour beaucoup de Chrétiens les moments après la communion sont profondément mystiques. Ils goûtent et savourent le pain de vie. Ils prennent conscience de l’union extraordinaire d’amour qui existe entre le Seigneur et eux. Quand Paul s’écrie « Ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi.  » (Gal 2 :20), alors ils savent que la vraie vie se trouve cachée avec le Christ en Dieu. Alors ils sentent qu’ils sont transformés afin que Jésus vienne à voir avec leurs yeux, entendre avec leurs oreilles, bénir avec leurs mains, aimer avec leur cœur. Je dis maintenant tout haut ce qu’ils ressentent; mais leur expérience peut être une de parfait silence, une présence intensément ressentie, une union d’amour, une extase mystique. »

Cardinal Jean Margeot, http://www.jeanmargeot.com

« Si la pensée humaine est à jamais incapable de saisir la grande harmonie de l’organisation des choses, le corps, qui est nécessairement relié à l’ensemble de tous les objets de l’univers, offre la possibilité d’un saisissement. Celui-ci se fait au détriment de la forme habituelle du Moi, au bénéfice du sentiment étendu d’appartenance à tout. Incompatible avec le langage (et le langage serait bien pauvre à le décrire), il est une expérience de l’intime…
Les circonstances de ce possible saisissement sont à trouver dans la prime enfance, la drogue, une expérience de méditation profonde ou la folie, en tout cas dans le défaut d’activation des défenses constitutives de la psyché et de la conscience, dans l’indifférenciation de Soi d’avec le monde. »

Vincent Mignerot,
« Essai sur la raison de tout »,
Editions Solo, 2014, p. 222 et 223.

 

 

Morale

(voir aussi Immoralisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, madame ! Que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! Que celle d’un sourd différerait encore de celle d’un aveugle, et qu’un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite. »

Denis Diderot, « Lettre sur les aveugles », 1749.

 

« Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres, et le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne saurait être sain d’esprit ni bien constitué qu’autant qu’il est bon. »

Jean-Jacques Rousseau, « Émile », IV, 1762.

 

 « La moralité s’oppose à la formation de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit. »

Frédéric Nietzsche, « Aurore », aphorisme 19, (1886) Éd. Hachette, 2004.

 

« Toutes les fois que nous délibérons pour savoir comment nous devons agir, il y a une voix qui parle en nous et qui nous dit : voilà ton devoir (…) C’est la société qui, en nous formant moralement, a mis en nous ces sentiments qui nous dictent si impérativement notre conduite, ou qui réagissent avec cette énergie, quand nous refusons de déférer à leurs injonctions. Notre conscience morale est son œuvre et l’exprime ; quand notre conscience parle, c’est la société qui parle en nous. »

Émile Durkheim, « L’Éducation morale », P.U.F. 1903.

« La morale biologique nous montre que le mal, c’est tout ce qui s’oppose à la montée de la conscience et à la libération en soi et en tous les hommes ; inversement, le bien, c’est ce qui favorise cette montée. Le mal, c’est ce qui nous rapproche de l’automatique et de l’inconscient, de l’animal ; c’est aussi ce qui nous sépare des autres, ce qui fait de chacun de nous un privilégié ; le bien, ce qui accroît notre promotion humaine et ce qui nous rend plus solidaire des autres. »

Paul Chauchard,
« Évolution de la Conscience et Conscience de l’Évolution », Revue scientifique, 91, 1953.

« Le droit comme la morale a toujours sanctionné les relations et conditions existantes, de façon à les immobiliser et à les incliner dans le sens de la domination des classes économiquement privilégiées. »

Henri Lefebvre,
« Le marxisme », PUF, Que sais-je ?, 1966, p. 53.

 

« Démoralisant, de moraliser l’homme par la chimie ?… Mais pourquoi s’abstiendrait-on de corriger, par la chimie concertée du laboratoire, la chimie involontaire de la nature ? »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 31.

 

« À chaque instant, la morale dominante est sécrétée par des milliards de pensées subjuguées et d’actes arrêtés dans leur accomplissement (…) jadis, elle apparaissait beaucoup plus clairement dans un monde fortement tranché. D’un côté les salauds, c’est-à-dire l’appareil d’État, les tribunaux, la flicaille, les curetons, le drapeau tricolore et la propriété privée des moyens de production. De l’autre, les victimes. Au milieu, les petits bourgeois, classe ondoyante de sous-salauds qui avaient la vomissure dans le sang et qui finissait toujours, fût-ce à travers des remords de conscience, par choisir le parti de l’ordre.
Depuis que le prolétariat nous a lâchés, les choses ont cessé d’être simples. Les valeurs ne se heurtent plus avec l’évidence qui opposait l’instituteur au curé (…) Une moralité moyenne a digéré les antagonismes. Tout le monde s’arrête au même feu rouge et absorbe la même émission imbécile de la télévision. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 20-21.

 

« Nos sociétés tentent encore de vivre et d’enseigner des systèmes de valeurs déjà ruinés, à la racine, par cette science même (…) la science attente aux valeurs. Non pas directement, puisqu’elle n’en est pas juge et doit les ignorer ; mais elle ruine toutes les ontogénies mythiques et philosophiques sur lesquelles la tradition animiste, des aborigènes australiens aux dialecticiens matérialistes, faisait reposer les valeurs, la morale, les devoirs, les droits, les interdits. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 186-187.

 

« N’avons-nous pas affaire à des techniques de manipulation, dans la mesure où il s’agit d’obtenir d’autrui qu’il fasse de lui-même ce qu’on souhaite le voir faire en utilisant des moyens détournés ? (…) La règle fondamentale de toute éthique professionnelle impose, en effet, de mettre en œuvre (et donc de reconnaître) – qu’il plaise ou non – tout moyen rendu possible par les connaissances scientifiques actuelles lorsqu’on a pour mission d’éviter que des gens soient atteints dans leur intégrité psychologique ou physique. Un professionnel a-t-il le droit, pour satisfaire aux valeurs portées par l’air du temps, d’enfreindre cette règle d’éthique qui est aussi la première exigence de toute morale ? »

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens »,
PUG, 2002, introd., p. 10-11.

 

« … loin d’aller au-delà du prescrit légal en matière de relations du travail, l’invocation de l’éthique par les entreprises dissimule au contraire le non-respect des normes encore existantes (…) L’éthique n’y [dans le monde des affaires] est invoquée qu’au titre de paravent du processus de privatisation du droit… »

Jean-Renaud Seba,
in « Les nouveaux mots du pouvoir », Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 193-194.

 

«  Je défends un athéisme athée qui, en plus de nier l’existence de Dieu et de proposer le démontage des fictions afférentes, affirme la nécessité d’une éthique post-chrétienne qui dévoile la nature toxique d’une morale impraticable qui, dès lors, génère des culpabilités inévitables (…)
Mon éthique prend en considération Auschwitz et le Goulag, les fascismes bruns, rouges et verts, les génocides industriels ou artisanaux (Hiroshima ou Kigali), le déchaînement de la pulsion de mort dans le XXe siècle. Une morale chrétienne conduit à l’abattoir. L’amour de qui n’est pas aimable n’est pas souhaitable ; la joue tendue à celui qui va nous gazer ou nous couper le cou n’est pas pensable (…) sans parler de l’inanité de sacrifier à l’idéal ascétique, autrement dit de mourir de notre vie ici et maintenant, de sacrifier cette vie dont nous sommes sûrs, sous prétexte qu’une fois morts nous vivrons éternellement… »

Michel Onfray,
« Manifeste hédoniste », J’ai lu, 2011, p. 29-30.

Mondialisation

(voir aussi Alter-mondialisme et Croissance)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Aujourd’hui les numéros consomment une sous-culture à diffusion mondiale instantanée. À Vannes, à San Francisco, à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité universelle, l’enchaînement du quotidien est atterrant de similitude (…) Quelque part en un point de la circonférence, quelqu’un lance un air de twist ou un motet d’Albinoni, et les cinq continents se trouvent programmés (…) Tout cela file de cervelle en cervelle, à hauteur d’homme, comme un nuage de flèches qui encercle la terre (…) ça jaillit, ça circule dans les boîtes crâniennes de l’infernale champignonnière, dans la fosse commune des agités vivants. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 67-68.

 

 « À notre époque de mondialisation libérale, le marché est l’instrument par excellence de l’unique pouvoir digne de ce nom, le pouvoir économique et financier. Celui-ci n’est pas démocratique puisqu’il n’a pas été élu par le peuple, n’est pas géré par le peuple, et surtout parce qu’il n’a pas pour finalité le bonheur du peuple. »

José Saramago,
« Que reste-t-il de la démocratie ? », http://www.monde-diplomatique.fr/2004.

«  La situation est simple : les forces du marché prennent en main la planète (…) Si cette évolution va à son terme, l’argent en finira avec tout ce qui peut lui nuire, y compris les États, qu’il détruira peu à peu (…) tout sera privé, y compris l’armée, la police et la justice. L’être humain sera alors harnaché de prothèses, avant de devenir lui-même un artefact, vendu en série à des consommateurs devenant eux-mêmes artefacts (…)
Enfin, si la mondialisation peut être contenue sans être refusée, si le marché peut être circonscrit sans être aboli, si la démocratie peut devenir planétaire tout en restant concrète, si la domination d’un empire sur le monde peut cesser, alors s’ouvrira un nouvel infini de liberté, de responsabilité, de dignité, de dépassement, de respect de l’autre. »

Jacques Attali,
« Une brève histoire de l’avenir »,
Fayard, 2006, avant-propos, p. 9-11.

« Au nombre des répertoires topiques associés à la mondialisation, on comptera ainsi la soumission du politique à l’économique, avec pour présupposé leur artificielle dissociation ; la domination sans faille d’une idéologie « ultra- » ou « néo-libérale » ou, plus classiquement, libérale ; la disparition de la classe dominante au profit de flux financiers « sans visages » ; l’avènement de « transnationales » mondiales à l’actionnariat géographiquement éclaté et au management apatride ; ou encore la condamnation d’un capitalisme « parasitaire« , celui des fonds de pension anglo-saxons, et la reconnaissance a contrario d’un capitalisme « sain« , celui de l’industrie, des biens et services (…)
… alors même que le politique est donné pour chancelant, impuissant pour ne pas dire absent, l’économique est perçu, à son tour, comme immatériel, impalpable, sinon même étranger dans tous les sens du terme (…)
… un constat s’impose donc : la négation de tout rattachement des entreprises à une quelconque puissance nationale est bien faite, consciemment ou non, pour empêcher toute réflexion sur les relations organiques entre État et capital ; et pour évacuer, par la même occasion, la problématique des responsabilités proprement politiques dans l’évolution actuelle du monde. »

Geoffrey Geuens
in « Les nouveaux mots du pouvoir », Durand dir.,
Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 258-260.

 

 « La mondialisation actuelle a certes des précédents, mais elle est singulière. Elle est la combinaison de trois « globalisations » : globalisation des firmes, globalisation de la finance et globalisation numérique. Nous la caractérisons comme une généralisation des compétitions : mise en compétition généralisée de l’ensemble des territoires et des sédentaires qui les habitent par les firmes globales, des acteurs nomades par excellence ; mise en compétition généralisée des firmes globales par les investisseurs institutionnels de la finance globale de marché. Ce processus aggrave fortement certaines inégalités et en réduit spectaculairement d’autres (…) La mondialisation favorise les émergences rapides et provoque des fragmentations. Elle n’unifie pas le monde, elle le morcelle. »

Pierre-Noël Giraud, « La Mondialisation, émergences et fragmentations »
Sciences Humaines Éditions, 2012, conclusion, p. 8.

 

Moi

(voir aussi Conscience, Multivers et Solipsisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. »

Fronton du temple de Delphes

« Étudier le Dharma de Bouddha, c’est s’étudier soi-même. S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. »

Eihei Dôgen, « Shôbôgenzô », (XIII e s.)

  « Posséder le « je » dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre (…) Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être après un an) à dire je ; avant, il parle de soi à la troisième personne ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense. »

Emmanuel Kant,
« Anthropologie d’un point de vue pragmatique », 1798

« Un homme de cinquante ans n’est réellement point le même individu que l’homme de vingt ; il n’a plus aucune des parties qui formaient son corps ; et s’il a perdu la mémoire du passé, il est certain que rien ne lie son existence actuelle à une existence qui est perdue pour lui.
Vous n’êtes le même que par le sentiment continu de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ; vous n’avez le sentiment de votre être passé que par la mémoire : ce n’est donc que la mémoire qui établit l’identité, la mêmeté de votre personne. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 91.

.

«  Dieu et l’Humanité n’ont basé leur cause sur rien, sur rien qu’eux-mêmes ! Je baserai de même ma cause sur moi : je suis pour moi tout, je suis l’Unique. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 « Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n’est là, pour le dire en termes modérés, qu’une hypothèse, une allégation, surtout ce n’est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c’est déjà trop dire que d’affirmer que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui-même. On raisonne selon la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc. »  »

Frédéric Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal » (1886)

« Nous ne pouvons voir notre propre visage sans l’intervention d’objets extérieurs qui nous présentent notre image, et une image n’est jamais tout à fait la même chose que l’original. Nous pouvons nous approcher de la vision et de la compréhension objectives de nous-mêmes, mais chacun de nous est piégé dans un puissant système doté d’un point de vue unique, et cette puissance est en même temps une garantie de limitation. Et cette vulnérabilité – cet auto-hameçon – est peut-être également la source de notre indéracinable sens du « Moi ». »

D Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 282.

 « … il n’existe pas de « Moi total » qui serait le spectateur désincarné de notre vie mentale, car il n’y a pas dans le cerveau de point unique correspondant à un prétendu « siège » de notre pensée ou de notre personnalité, mais seulement de multiples flux d’activité localisés dans des zones très diverses du cerveau. »

Daniel C. Dennett,
« De beaux rêves, obstacles philosophiques à une science de la conscience »,
Éd. de l’Eclat, 2008.

 «  Votre alter ego est simplement une prédiction de l’inflation éternelle, qui s’accorde avec toute la phénoménologie actuelle et est implicitement employée comme fondement de la majeure partie des calculs et des simulations présentés lors des congrès de la cosmologie (…) en plus de vos copies conformes infiniment nombreuses ici et là dans l’espace, il y en a une qui parle français, s’épanouit sur une planète identique à la Terre et dont la vie est en tous points parfaitement indiscernable de la vôtre. Cette personne ressent subjectivement les mêmes choses que vous (…) dans un espace infini créé par l’inflation, tout ce qui peut se produire en accord avec les lois de la physique doit se produire. Et ceci se produira un nombre infini de fois (…)
Cela semble tout simplement insensé. Totalement absurde.»

Max Tegmark,
« Notre univers mathématique – En quête de la nature ultime du Réel »,
Dunod, Poche, 2014, p. 158-163.

« L’avènement de la cognition quantique bouleverserait l’idée que nous nous faisons de notre propre identité, notre « moi » devenant le regroupement d’une multiplicité de personnalités avec des désirs différents. Un « moi » multiple, en interdépendance permanente avec l’extérieur, bien éloigné du « moi » classique, parfaitement individualisé, centralisé et déterminé, au cœur de la philosophie occidentale. Ce qui éclairerait d’un nouveau jour nos propres certitudes et incertitudes, notre libre arbitre, notre conscience. Voire nos rêves. »

 Mathilde Fontez et Hervé Poirier,
« On pense tous quantique »,
Science&Vie, octobre 215, p. 65

Métaphysique

(voir aussi Pourquoi ?)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Enfin Micromégas leur dit : Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en-dedans. Dites-moi ce que c’est que votre âme, et comment vous formez vos idées. Les philosophes parlèrent tous à-la-fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l’autre prononçait le nom de Descartes ; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : l’âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance d’être ce qu’elle est. C’est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de l’édition du Louvre. Il cita le passage. Je n’entends pas trop bien le grec, dit le géant. Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? C’est, répliqua le savant, qu’il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu’on entend le moins. »

Voltaire, « Micromégas », 1752.

« Par métaphysique, j’entends tout ce qui a la prétention d’être une connaissance dépassant l’expérience, c’est-à-dire les phénomènes donnés, et qui tend à expliquer par quoi la nature est conditionnée dans un sens ou dans l’autre, ou, pour parler vulgairement, à montrer ce qu’il y a derrière la nature et qui la rend possible.
Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence, c’est pour tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas (…) De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l’homme seul. »

Arthur Schopenhauer,
ch. XVII du supplt. au « Monde comme volonté et comme représentation », 1913.

 

 « … il est vain d’échafauder, pour expliquer l’inconnaissable, des hypothèses qui n’ont aucun base expérimentale. Il est temps que nous nous guérissions de notre délire métaphysique, et que nous renoncions enfin aux pourquoi sans réponse que notre hérédité mystique nous incite encore à poser. »

Roger Martin du Gard, « Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 350.

 

« Nous appelons métaphysique [en effet], l’étude des processus individuels qui ont donné naissance à ce monde-ci comme totalité concrète et singulière. En ce sens, la métaphysique est à l’ontologie comme l’histoire à la sociologie. »

Jean-Paul Sartre,
« L’être et le néant », Gallimard, 1943, p. 683.

« … depuis deux cents ans, les philosophes continuent à s’agiter « comme si » la Critique de la Raison pure n’avait jamais été formulée ni démontrée (…) Comment se fait-il, demande-t-il [Kant, 1871], que la métaphysique, en vingt siècles d’existence, n’ait pu produire aucune certitude admise par tous et irréfutablement démontrée, se bornant à multiplier des écoles qui s’excommunient entre elles (…)
L’erreur des métaphysiciens, argumente Kant, a été, à toutes les époques, de confondre la cohérence interne des raisonnements, l’impression de rigueur que peut donner une déduction de concepts, impeccables quant à la forme, avec la connaissance des réalités extérieures à l’esprit humain et de leurs lois. Une construction intellectuelle peut se présenter comme une démonstration convaincante pour la raison humaine, sans néanmoins qu’aucun objet connaissable ni même existant n’y corresponde. La raison a cette capacité de s’illusionner elle-même en se figurant connaître un objet parce qu’elle a édifié une théorie. Cette capacité engendre des dogmes, non des connaissances, et c’est pourquoi Kant la nomme pensée dogmatique. »

Jean-François Revel,
« Histoire de la philosophie occidentale», Nil, Pocket, 1994, p. 515-516.

Matérialisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … l’esprit et l’âme naissent et meurent avec le corps (…) quand l’effort puissant des années a courbé le corps, émoussé les organes et épuisé les forces, le jugement chancelle et l’esprit s’embarrasse comme la langue : tout manque et fait défaut à la fois. Il est donc naturel que l’âme se décompose aussi et se dissipe comme une fumée dans les airs, puisque nous la voyons, comme le corps, naître, s’accroître et succomber à la fatigue des ans. »

Épicure (341-270 av. J.-C.)
in Jean Brun, « Épicure et les épicuriens », PUF, 1997, p. 106.

« La terre, l’eau, le feu et l’air sont de nature périssable ; il doit donc en être de même de la nature entière. En effet, les parties d’un tout ayant été formées par l’union et la rencontre de la matière première, c’est-à-dire d’éléments mortels, le tout qui est composé de ces parties est assujetti aux mêmes lois de destruction. Puisqu’on voit que les vastes parties du monde se détruisent et se réparent successivement, on peut dire que le ciel et la terre, ayant eu un commencement, auront une fin. »

Lucrèce (99-55 av. J.-C.), « De la nature », V.

 

« Que l’homme cesse donc de chercher hors du monde qu’il habite des êtres qui lui procurent un bonheur que la nature lui refuse : qu’il étudie cette nature, qu’il apprenne ses lois, qu’il contemple son énergie et la façon immuable dont elle agit ; qu’il applique ses découvertes à sa propre félicité, et qu’il se soumette en silence à des lois auxquelles rien ne peut le soustraire ; qu’il consente à ignorer les causes entourées pour lui d’un voile impénétrable ; qu’il subisse sans murmurer les arrêts d’une force universelle qui ne peut revenir sur ses pas, ou qui jamais ne peut s’écarter des règles que son essence lui impose.
On a visiblement abusé de la distinction que l’on a faite si souvent de l’homme physique et de l’homme moral. L’homme est un être purement physique ; l’homme moral n’est que cet être physique considéré sous un certain point de vue, c’est-à-dire, relativement à quelques-unes de ses façons d’agir, dues à son organisation particulière. »

Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach, (1770),
« Système de la nature ou des lois du monde physique et du monde moral ».

« Le lien entre matérialisme et insécurité permet d’expliquer pourquoi des pays aussi différents que les États-Unis et la Chine présentent un tel niveau de matérialisme. L’insécurité y est endémique. Le génie de ce système fondé sur l’insécurité est qu’il est auto-alimenté. Plus on ressent de l’insécurité, plus on est matérialiste ; et plus on est matérialiste, plus on ressent de l’insécurité. Kasser a démontré que les valeurs matérialistes (en augmentation chez les adolescents des deux côtés de l’Atlantique) engendrent de l’angoisse, nous rendent plus sujets à la dépression et moins coopératifs.
Des études ont montré que les gens savent parfaitement quelles sont leurs véritables sources d’un épanouissement durable – construire des relations solides, s’accepter tel qu’on est, appartenir à une communauté –, mais une redoutable alliance d’intérêts politiques et économiques s’efforcent de les en détourner dans le seul but de les faire travailler plus et dépenser plus. »

Madeleine Bunting,
article paru dans « The Guardian » à propos du livre
« The High Price of Materialism » de Tim Kasser.

 

 « … les biologistes, qui postulaient que l’esprit humain avait un rôle privilégié dans la hiérarchie de la nature, ont évolué, bon gré, mal gré, vers le matérialisme à tout crin qui caractérisait la physique du XIX e siècle. Dans le même temps, les physiciens, confrontés à des preuves expérimentales écrasantes, se sont éloignés des modèles strictement mécaniques de l’univers pour adopter un point de vue qui fait de l’esprit une partie intégrante de tous les événements physiques. C’est comme si ces deux disciplines étaient montées dans des trains à grande vitesse roulant dans des directions opposées et s’ignorant mutuellement. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit »,
InterÉditions, 1987, p. 43.

« … la science des XVIII° et XIX° siècles avait abouti au triomphe du matérialisme mécaniste, qui expliquait tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules et indivisibles, agencement réglé par diverses forces d’interaction qu’ils exerçaient entre eux (…) Le fait que ces morceaux de matière se soient révélés n’être en réalité que des abstractions mathématiques, non locales, c’est-à-dire pouvant s’étendre sur tout l’espace, et de plus n’obéissant pas au déterminisme, a porté un coup fatal à ce matérialisme  » classique« . Certes, le matérialisme est encore possible, mais un matérialisme  » quantique«  qu’il faudrait appeler «  matérialisme fantastique«  ou «  matérialisme de science-fiction « .

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques »,
La Découverte/Poche, 2007, p. 125.

Masochisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même s’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. »

 Donatien A.F. de Sade,
« Histoire de Juliette, sa soeur »
, 1789.

 

 « … elle se mit à espérer le fouet comme une délivrance, la douleur et les cris comme une justification. Mais les mains de Sir Stephen ouvrirent son ventre, forcèrent ses reins, la quittèrent, la reprirent, la caressèrent jusqu’à ce qu’elle gémît, humiliée de gémir, et de défaite.
Et si humiliée qu’elle fût, ou plutôt parce qu’elle était humiliée, n’y avait-il pas aussi la douceur de n’avoir de prix que par son humiliation même, que par sa docilité à se courber, par son obéissance à s’ouvrir ?
Il saisit le regard d’O, qui rougit : c’étaient bien ces mêmes mains, dures et insistantes, qui s’étaient emparées de son corps, et que maintenant elle redoutait, et espérait.
Elle eut le sentiment qu’il voulait l’insulter, par son dédain, par son silence, par ce qu’il y avait de détachement dans son attention. Pourtant il la désirait tout à l’heure, maintenant encore il la désirait… Que ne la prenait-il, fût-ce pour la blesser ! O se détesta de son propre désir, et détesta Sir Stephen pour l’empire qu’il avait sur lui-même. Elle voulait qu’il l’aimât, voilà la vérité : qu’il fut impatient de toucher ses lèvres et de pénétrer son corps, qu’il la saccageât au besoin, mais qu’il ne pût devant elle garder son calme et maîtriser son plaisir. »

Pauline Réage,
« Histoire d’O », J.-J. Pauvert, 1954.

« Selon le système de l’exaspération, rien n’est meilleur que de se gratter. C’est choisir son mal ; c’est se venger de soi sur soi. L’enfant essaie cette méthode d’abord. Il crie de crier ; il s’irrite d’être en colère et se console en jurant de ne pas se consoler, ce qui est bouder. Faire peine à ceux qu’on aime et redoubler pour se punir. Les punir pour se punir. Par honte d’être ignorant, faire serment de ne plus rien lire. S’obstiner à être obstiné. Tousser avec indignation. Chercher l’injure dans le souvenir ; aiguiser soi-même la pointe ; se redire à soi-même, avec l’art du tragédien, ce qui blesse et ce qui humilie. Interpréter d’après la règle que le pire est le vrai. Supposer des méchants afin de se condamner à être méchant. Essayer sans foi et dire après l’échec : « Je l’aurais parié ; c’est bien ma chance. » Montrer partout le visage de l’ennui et s’ennuyer des autres. S’appliquer à déplaire et s’étonner de ne pas plaire. Chercher le sommeil avec fureur. Douter de toute joie ; faire à tout triste figure et objection à tout. De l’humeur faire humeur. En cet état, se juger soi-même. Se dire: « Je suis timide ; je suis maladroit ; je perds la mémoire ; je vieillis. »
Se faire bien laid et se regarder dans la glace. Tels sont les pièges de l’humeur. »

Alain,
« Propos sur le bonheur », Éd. Gallimard, folio-essais, 1928, p. 52.

« Il arrive, encore que très rarement, que le cours indépendant et imprévisible des événements compense de lui-même les privations et les frustrations du passé en nous laissant tomber tout rôti dans le bec ce que nous recherchions si désespérément. Mais le vrai professionnel ne se laisse pas démonter pour si peu. La célèbre formule : « Trop tard ! Je n’en ai plus envie maintenant » lui permet de demeurer dans la tour d’ivoire de son indignation pour continuer à entretenir ses vieilles blessures en les léchant sans cesse. »

Paul Watzlawick,
« Faites vous-même votre malheur », Seuil, 1984, p. 26.

Mariage

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un profond sommeil, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit de la chair dans son côté, puis il referma. Avec ce qu’il avait pris à l’homme, il forma une femme et il l’amena vers l’homme.
L’homme dit alors :
« Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair. On l’appellera : femme. À cause de cela l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’une seule chair.  » »

Genèse, 2 :24

 

« — Le mariage est-il dans la nature ?
— Si vous entendez par le mariage la préférence qu’une femelle accorde à un mâle sur tous les autres mâles, ou la préférence qu’un mâle accorde à une femelle sur toutes les autres femelles : préférence mutuelle, en conséquence de laquelle il se forme une union plus ou moins durable, qui perpétue l’espèce par la reproduction des individus, le mariage est dans la nature
— Je le pense comme vous ; car cette préférence se marque non seulement dans l’espèce humaine, mais encore dans les autres espèces d’animaux : témoin ce nombreux cortège de mâles qui poursuivent une même femelle au printemps dans nos campagnes, et dont un seul obtient le titre de mari. »

Denis Diderot,
« Œuvres philosophiques », Librairie philosophique T. III, 1829, p. 114.


« — Mon cher ami, vous n’êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune fille. Nous savons fort bien l’un et l’autre de quoi il s’agit, et nous pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous désirez m’épouser. Il ne s’attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit niaisement :
— Mais oui.
— En avez-vous parlé à votre père et à votre mère ?
— Non, je voulais savoir si vous m’accepteriez. Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne avec élan :
— Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais n’oubliez point, que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.
— Oh ! Pensez-vous que ma mère n’a rien prévu et qu’elle vous aimerait comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous ?
— C’est vrai, je suis un peu troublée. Ils se turent. Et il s’étonnait, lui, au contraire, qu’elle fût si peu troublée, si raisonnable. Il s’attendait à des gentillesses galantes, à des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d’amour mêlée à la pêche, dans le clapotement de l’eau ! Et c’était fini, il se sentait lié, marié, en vingt paroles. Ils n’avaient plus rien à se dire puisqu’ils étaient d’accord… »

Guy de Maupassant, « Pierre et Jean », 1887.

 

« Les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter ; parfois trois. »

Sacha Guitry (1885-1957)

 

 « La forme actuelle du mariage est une œuvre diabolique de l’Église catholique, les lois matrimoniales actuelles sont immorales car cette législation garantit à la femme un droit sur son mari, lequel, bien entendu, ne peut se satisfaire toute sa vie d’une même femme et est contraint à la fidélité et à l’hypocrisie (…) Avec sa propre épouse, l’homme cesse d’avoir des enfants, et avec sa maîtresse il n’ose le faire. »

 Heinrich Himmler
in « La morale des seigneurs », Hans Peter Bleuel, Belfond, 1974, p. 169.

 

 «  L’amour vrai ne peut exister, ne se conçoit pas sinon parfaitement libre (…) Jusqu’à présent, les unions sexuelles ont tellement subi la pression de la violence brutale, de la nécessité économique, des préjugés religieux et des prescriptions légales qu’il n’est pas possible de déduire quel sera le mode de relations sexuelles qui répondra le mieux au bien physique et moral de l’individu et de l’espèce. »

Errico Malatesta,
« Le problème de l’amour », L’Unique, n°5, nov. 1945.

« Le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales. »

Simone de Beauvoir,
« La force de l’âge », Gallimard, 1986.

 

 « Plutôt que la dévotion fanatiquement monogame que nous avons fortement tendance à avoir, à y regarder de plus près, une sorte de « polyamour » est plus rationnel. Nous acceptons volontiers l’idée que l’on peut aimer plus d’un enfant, parent, frère ou sœur, ami ou animal de compagnie. Quand on regarde les choses sous cet angle, est-ce que l’exclusivité totale que l’on attend de l’amour conjugal n’est pas vraiment bizarre ? (…)
Les psychologues évolutionnistes conviennent avec elle (Helen Fischer) que le coup de foudre irrationnel pourrait être un mécanisme destiné à assurer pour un coparent unique une fidélité suffisamment stable pour que tous deux élèvent ensemble un enfant. »

 Richard Dawkins,
« Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 237.

 

 «  Voyez ce rêve actuel : le tout en un, le tout ou rien. Qu’un seul être condense la totalité de nos aspirations et qu’il soit écarté s’il ne remplit pas cette mission. La folie est de vouloir tout concilier, le cœur et l’érotisme, l’éducation des enfants et la réussite sociale, l’effervescence et le long terme. Nos couples ne meurent pas d’égoïsme ou de matérialisme, ils meurent d’un héroïsme fatal, d’une trop vaste idée d’eux-mêmes. Ils s’écorchent à cette vision grandiose comme des prisonniers aux pointes des fils de fer barbelés. Chaque femme se doit d’être à la fois maman, putain, amie et battante, chaque homme père, amant, mari et gagneur : gare à ceux qui ne remplissent pas ces conditions ! Aux raisons traditionnellement avancées pour expliquer le malheur conjugal, l’usure du temps, la fatigue des corps, il faut ajouter un autre toxique très contemporain : la démesure des ambitions (…)
Le vrai trio adultérin aujourd’hui, c’est le mari, la femme et l’avocat qui peut se retourner contre l’un ou l’autre, indifféremment, au gré de ses honoraires (…)
Le bonheur conjugal, c’est l’art du possible et non l’exaltation de l’impossible, c’est le plaisir de construire un monde commun à deux. Le couple s’accommode de nombreuses variations dès lors qu’on le soustrait au rêve de la symbiose miraculeuse qui enclorait désirs et aspirations. »

Pascal Bruckner,
« Le mariage d’amour a-t-il échoué ? », Grasset, 2010, p. 62-63, 99.

 

 « Vous avez déjà perdu.
Nous sommes trop nombreux, trop heureux de pouvoir respirer, trop impatients de pouvoir reprendre le contrôle de notre existence. La haine ne peut rien contre nous. Profitez de vos petites victoires, vos minuscules, ridicules, insignifiantes petites réussites – vous ne faites que préparer le terrain pour notre triomphe final. Nous serons les vainqueurs de cette insupportable bataille contre tout ce que vous représentez. Haine, intolérance, ignorance, rejet, égoïsme – vos petites peurs minables, vos petits conforts pathétiques qui vous donnent l’impression d’avoir accompli quelque chose. Tout ceci finira par disparaître – et vous avec. Éduquez-vous, libérez-vous de vos œillères et de vos bâillons, ou acceptez votre défaite. Vous faites déjà partie du passé.
Vous n’êtes déjà plus qu’un mauvais souvenir. »

 Jack Parker,
« Lettre ouverte aux anti-mariage pour tous »,
18 nov.2012, http://www.madmoizelle.com