Libre arbitre

(voir aussi Responsabilité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Qu’une chose infime dévie un rien de sa ligne, qui serait capable de s’en rendre compte ? Mais si tous les mouvements étaient enchaînés dans la nature, si toujours d’un premier naissait un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur clinamen, les atomes ne provoquaient pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité, et qui empêche que les causes ne se succèdent à l’infini, d’où viendrait donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants ; d’où viendrait cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? »

Lucrèce (1er s. av. J.-C.)
« De Natura Rerum » II, 219.

 

« Il nous est toujours libre de nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu, ou d’admettre une vérité évidente, pourvu seulement que nous pensions que c’est un bien de témoigner par là la liberté de notre franc arbitre. »

René Descartes, « Lettre à Mesland »,1645.

 

 « … un petit enfant croit désirer librement le lait, un jeune garçon en colère vouloir se venger, et un peureux s’enfuir. Un homme ivre aussi croit dire d’après un libre décret de l’esprit ce que, revenu à son état normal, il voudrait avoir tu ; de même le délirant, le bavard, l’enfant et beaucoup de gens de même farine croient parler selon un libre décret de l’esprit, alors que pourtant ils ne peuvent contenir leur envie de parler. L’expérience elle-même n’enseigne donc pas moins clairement que la Raison que les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »

Spinoza, « Éthique », III, pr.1. 1677.

« Vous voulez monter à cheval ; pourquoi ? C’est, dira un ignorant, parce que je le veux. Cette réponse est un idiotisme ; rien ne se fait ni ne se peut faire sans raison, sans cause : votre vouloir en est donc une. Quelle est-elle ? L’idée agréable de monter à cheval qui se présente dans votre cerveau, l’idée dominante, l’idée déterminante. Mais, direz-vous, ne puis-je résister à une idée qui me domine ? Non, car quelle serait la cause de votre résistance ? aucune. Vous ne pouvez obéir par votre volonté qu’à une idée qui vous dominera davantage.
Or vous recevez toutes vos idées ; vous recevez donc votre vouloir, vous voulez donc nécessairement… »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome V, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 273.

 « Puisque c’est moi qui agis ainsi, celui qui peut agir autrement n’est plus moi ; et assurer qu’au moment où je fais ou dis une chose, j’en puis dire ou faire une autre, c’est assurer que je suis moi et que je suis un autre ! »

Denis Diderot,
« Entretien entre d’Alembert et Diderot », Garnier-Flammarion, 1965, p. 157.

 

« Il croyait qu’un homme s’acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l’ignominie, qu’une boule qui aurait la conscience d’elle-même suit la pente d’une montagne ; et que, si l’enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d’un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu’à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu’il n’a fait que ce qu’il était nécessaire de faire. »

Denis Diderot,
« Jacques le fataliste », 1796.

 

 « Ce serait donc par la vertu de son intelligence que chaque homme deviendrait ce qu’il est : il arriverait en ce monde à l’état de zéro moral (…) Mis en présence d’une chose, il commencerait par la reconnaître pour bonne, en suite de quoi il la voudrait ; tandis qu’en fait, il la veut d’abord, et alors la déclare bonne. À mon sens d’ailleurs, c’est [le libre-arbitre d’indifférence] prendre en tout le contrepied du véritable rapport des choses. »

Arthur Schopenhauer,
« Le monde comme volonté et représentation », (1819) Burdeau, 1912, t. I, p. 106.

 

«  Tout évolue, tout réagit : la pierre et l’homme. Il n’y a pas de matière inerte. Je n’ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté individuelle à mon activité que je n’en attribue aux transformations plus lentes d’un cristal. Ma vie résulte d’une lutte incessante entre mon organisme et le milieu où je baigne : j’agis donc, à chaque instant, selon mes réactions particulières, c’est-à-dire pour des raisons qui n’appartiennent qu’à moi seul : ce qui donne aux autres l’illusion que je suis libre de mes actes. Mais en aucun cas je n’agis librement : aucune de mes déterminations ne pourrait être différente de ce qu’elle est. Le libre-arbitre équivaudrait au pouvoir d’accomplir un miracle, de dévier les rapports des causes aux effets. C’est une conception métaphysique qui prouve simplement l’ignorance où nous avons été si longtemps, et où nous sommes encore, des lois auxquelles nous obéissons. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 348-349.


« De même que le futur revient sur le présent et le passé pour l’éclairer, de même c’est l’ensemble de nos projets qui revient en arrière pour conférer au mobile sa structure de mobile. »

Jean-Paul Sartre,
« L’Être et le Néant », Gallimard, 1943, p. 512.

 

« Il faut aussi savoir se servir de ce cerveau et, par conséquent, vouloir et savoir être libre. »

Paul Chauchard,
« La morale du cerveau », Flammarion, 1962.

 

Dieu répond au mortel qui le supplie d’être délivré de son libre arbitre :
« On emploie souvent « je suis déterminé à faire ceci » pour  » j’ai choisi de faire ceci ». Cette assimilation psychologique devrait révéler que le déterminisme et le choix sont beaucoup plus proches qu’il n’y paraît. Tu pourrais évidement arguer que la doctrine du libre arbitre dit que c’est toi qui te détermines, alors que la doctrine du déterminisme semble dire que tes actes sont déterminés par quelque chose d’apparemment extérieur à nous. Mais cette confusion est due en grande partie à ta division de la réalité en « toi », d’une part, et « ce qui n’est pas toi », d’autre part. Mais où t’arrêtes-tu et où commence le reste de l’univers ? Ou encore, où s’arrête le reste de l’univers et où commences-tu ? Une fois que tu as vu ce qu’on appelle « toi » et ce qu’on appelle la « nature » comme un tout continu (…) l’embrouillamini entre le libre arbitre et le déterminisme disparaît alors. »

Raymond Smullyan, « Dieu est-il taoïste ? »,
cité par
D. Hofstadter et D. Dennett, « Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 340.

 

 « La liberté est illusoire, elle n’est que capacité à développer, à exploiter les dons reçus et acquis (…) Elle est cependant nécessaire pour que chaque homme ait le sentiment de contribuer au patrimoine culturel de son espèce… »

Philippe Meyer,
« L’illusion nécessaire », Plon-Flammarion, 1992, p. 219.

 

 « Il existe aussi une raison darwinienne de croire au libre arbitre. Une société dans laquelle l’individu se sent responsable de ses actes a de meilleures chances de travailler de concert et de perdurer pour répandre ses valeurs (…)
Le concept de libre arbitre appartient à un domaine différent de celui des lois fondamentales de la science. Si on essaie de déduire le comportement humain des lois scientifiques, on tombe dans le piège que représente le paradoxe logique des systèmes autoréférentiels. Si ce que l’on fait peut être prédit par les lois fondamentales, alors le fait d’effectuer cette prédiction peut changer ce qui va se produire. »

Stephen Hawking,
« Trous noirs et bébés univers », Odile Jacob, 1994, p. 172.

« Seul un sujet conscient d’être sujet peut lutter contre sa subjectivité (…) peut concevoir son auto-égo-centrisme et tenter de se décentrer par l’esprit, en s’inscrivant dans un circuit trans-subjectif supérieur… »

Edgard Morin,
« La complexité humaine », Champs essais, 2008, p. 309.

 

« Le libre-arbitre ? Autant prétendre se soulever soi-même en se tirant les cheveux ! Comment pourrait-on à la fois « se déterminer » et se libérer de tout déterminisme, et donc de motivation ? Et en l’absence de toute détermination, qu’est-ce qui nous déciderait à agir ? »

Yves Thelen, La liberté de l’automate

 

 

« … pour les laïques, prétendre qu’il existerait une liberté à l’échelle de l’homme, alors même que l’on reconnaîtrait à Dieu une omniscience, apparaît comme un argument irrecevable (…) Dieu ne peut ignorer le choix que posera tel ou tel homme. Le hasard de l’option de la conscience humaine est fallacieux, car le « croupier céleste » connaît à l’avance les combinaisons que jouera le client. »

 Jacques Rifflet,
« Les Mondes du Sacré », Éd. mols, 2009, p. 255.


«  Pour moi, la situation est très claire : non seulement le libre arbitre existe, mais il vient logiquement avant la science, la philosophie et notre capacité à raisonner. Sans libre arbitre, pas de raisonnement. En conséquence, il est tout simplement impossible pour la science et la philosophie de nier le libre arbitre. »

 Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard  Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, num. Nord Compo, p. 127.

Liberté

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. »

Denis Diderot,
« Encyclopédie »,Tome I, 1765.

 

« La liberté est égalité, parce que la liberté n’existe que dans l’état social, et que hors de l’égalité il n’y a pas de société.
La liberté est anarchie, parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la nécessité. »

Pierre-Joseph Proudhon,
« Qu’est ce que la propriété ?»
ch. V, 1840.

 

 « Sachent donc ceux qui l’ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu’ils prennent, qu’entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. Le droit est l’épée des grands, le devoir est le bouclier des petits. »

 Henri Lacordaire, 52ième conférence, 1848.

 

 « La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause. Donc, plus le jugement d’un homme est libre sur une question déterminée, plus grande est la nécessité qui détermine la teneur de ce jugement ; tandis que l’incertitude reposant sur l’ignorance, – qui choisit en apparence arbitrairement entre de nombreuses possibilités de décisions diverses et contradictoires –, ne manifeste précisément par là que sa non-liberté, sa soumission à l’objet qu’elle devrait justement se soumettre. »

Friedrich Engels,
« Anti-Dühring », 1878.

« Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l’homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d’aller dans le monde et de rencontrer d’autres gens en actes et en paroles (…) Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique – par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l’intimité du foyer – les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. »

Hannah Arendt,
« Qu’est-ce que la liberté ? », 1954.

 

 

«  Tout se passe comme si la lutte contre le réchauffement permettait de supprimer la frontière qui sépare, dans toute démocratie, le domaine public de la sphère privée : interdire les bains, se nourrir d’aliments biologiques, régler automatiquement la température dans les bureaux et les appartements, contrôler les déplacements professionnels. On assiste à un envahissement sournois de nos dernières plages de libertés privées. L’écologie, représentée ainsi sous la forme d’un mille-feuille mélangeant sciences sociales et sciences dures, est pour certains vécue comme une escroquerie scientifique et un nouveau culte totalitaire. »

 Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 150.

« Vouloir la vivacité, la subtilité, la délicatesse, l’élégance et la grâce en (s’) interdisant radicalement la moindre once de poids dans la relation sexuée et sexuelle, amoureuse et sensuelle. Une histoire devient libertine quand elle épargne absolument la liberté de l’un et de l’autre, son autonomie, son pouvoir d’aller et de venir à sa guise, d’user de sa puissance nomade. »

 Michel Onfray,
« Théorie du corps amoureux : Pour une érotique solaire »,
Le livre de Poche, 2001.

« … nombre de pédagogues ou de managers bien formés, ou naturellement « libéraux », ne manquent pas d’en appeler eux aussi à la liberté de ceux qui sont leurs obligés pour obtenir de tels effets. C’est ainsi que les élèves ou les employés assument quotidiennement leur soumission en faisant librement ce qu’ils doivent faire. Nous avons appelé cette forme d’obéissance la « soumission librement consentie ». Elle présente la particularité non seulement d’amener les gens à faire ce qu’ils doivent faire – ce qui est le propre de toute soumission – mais encore à penser ce qu’ils doivent penser pour légitimer ce qu’ils font et même à trouver dans cette légitimité les raisons de persévérer, voire d’en faire encore davantage. Cette soumission est finalement favorisée par l’idéologie libérale qui, avec ses grandes valeurs psychologiques, apprend aux gens à se considérer et à se vivre comme des individus libres et responsables. »

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
« Influence et manipulation »
in
Jean-Vincent Holeindre, dir., « Le pouvoir », Sciences Humaines Éd., 2014, p. 106.

Laïcité

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Mais ce qu’il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c’est cette idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme ; c’est cette idée que ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit ; c’est cette idée qu’aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir et aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la raison humaine ; cette idée que l’humanité dans l’univers est une grande commission d’enquête dont aucune intervention gouvernementale, aucune intrigue céleste ou terrestre ne doit jamais restreindre ou fausser les opérations ; cette idée que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge ; que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester toujours en éveil et qu’une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ; que si l’idée même de Dieu prenait une forme palpable, si Dieu lui-même se dressait, visible, sur les multitudes, le premier devoir de l’homme serait de refuser l’obéissance et de le traiter comme l’égal avec qui l’on discute, mais non comme le maître que l’on subit. »

Jean Jaurès, discours, 1895.

 

«  La laïcité, selon Arnould Clausse, est cette opposition aux privilèges et aux privilégiés, ceux de la race, de la naissance, de la puissance économique, de la culture même, c’est-à-dire à tous ceux qui s’arrogent le droit, au nom de quelque justification que ce soit, de fixer l’homme dans les servitudes que créent la médiocrité matérielle ou morale (…)
Il existe plusieurs autres définitions de la laïcité. Elles ont un point commun. La société laïque doit assurer à chacun la liberté de la pensée, de son expression, le respect d’autrui dans ses convictions. Ceci n’est possible que pour autant qu’il y ait diverses opinions en présence. La société laïque ne peut donc être monolithique. Les laïques sont convaincus de ce que la coexistence de communautés spirituelles ayant des conceptions de vie différentes est une source d’enrichissement pour tous. Ils pensent que toutes ces communautés ont droit à la même considération et aux mêmes moyens d’action pour autant qu’elles respectent la dignité de la personne humaine non seulement pour leurs membres mais pour tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants répandus sur les deux hémisphères. »

Lucia de Brouckère,
« Le principe du libre examen et son prolongement : la laïcité »,
Université libre de Bruxelles, 1979, p. 10-11.

« Peut-il exister un sacré « laïque » ?
Oui, affirment des humanistes non croyants, s’il est issu de l’émotion humaine, s’il naît de l’immanence. Un sacré dont le contenu est adogmatique, librement examiné et, partant, toujours révisable et individualisé. Pour ces humanistes, ce sacré-là n’obéit à aucun absolu qui ne soit tamisé au filtre vigilant de la raison, toujours en arrière-garde de l’émotif (…)
La vraie laïcité, disent ses fidèles, se doit de veiller, en permanence, à n’être ni oppressive, ni dogmatique, ni permissive. »

Jacques Rifflet,
« Les Mondes du Sacré », Éd. mols, 2009, p. 39 et 432.

 

 

Justice

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Chez le chef, la justice est une vertu d’organisation : elle commande et prescrit ce qui est juste ; tandis que chez les sujets, c’est une vertu d’exécution et de service. »

Thomas d’Aquin,
« La Justice », t.2, Desclée et Cie, 1932, p. 81.

 

 « Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Jean de la Fontaine,
« Fables – Les animaux malades de la peste », 1668.

 
 

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique (…) Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. »

Blaise Pascal, « Pensées », 1670.

 

 « Le monde est un mélange confus de bien et mal ; il s’ensuit évidemment qu’il n’a pas été créé par un être infiniment parfait (…) Il n’y a point de bonté souveraine pour récompenser les justes et les innocents, point de justice souveraine pour punir les méchants. Il n’y a point de Dieu. Mais il y a l’homme, il y a la terre, il y a la vie, il y a le sentiment de l’équilibre et de la justice, et c’est sur cette terre qui lui appartient, dans cette vie qui est sienne, que l’homme doit réaliser la justice, le bonheur, la solidarité et la fraternité universelles. »

 « Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, curé d’ Étrépigny », 1729. 

 

 « La propriété privée, en établissant la distinction du tien et du mien, non seulement infiltra l’idée de justice dans la tête de l’homme, mais glissa dans son cœur des sentiments qui s’y sont tellement enracinés que nous les croyons innés et que je vous scandaliserais en les mentionnant. Cependant il est bien établi que l’homme ignore la jalousie et l’amour paternel tant qu’il vit dans un milieu communiste ; les femmes et les hommes sont alors polygames, la femme prend autant de maris que cela lui plaît et l’homme autant de femmes qu’il peut, et les voyageurs nous rapportent que tous ces braves gens vivent contents et plus unis que les membres de la triste et égoïste famille monogamique. Mais, dès que la propriété privée s’installe, l’homme achète sa femme et réserve pour lui seul la jouissance de son animal reproducteur : la jalousie est un sentiment propriétaire transformé. Le père ne songe à s’inquiéter de son enfant que lorsqu’il a une propriété privée à transmettre.
Les idées de justice qui encombrent les têtes des civilisés et qui sont basées sur le mien et le tien, s’évanouiront comme un mauvais rêve, dès que la propriété commune aura remplacé la propriété privée. »

Paul Lafargue,
Discours prononcé début 1895, débat organisé à la Sorbonne entre J. Jaurès et P. Lafargue.
« La Jeunesse socialiste », nº 1 et 2.

« … la justice humaine ne se contentera pas de les enfermer pour défendre et préserver la société menacée, elle poursuivra les coupables, infligera un châtiment au crime. La justice divine exerce encore la vindicte d’une manière plus sûre et plus rigoureuse. Si, après cette vie terrestre, il en existe une autre bienheureuse ou malheureuse, ce n’est évidemment pas pour l’amélioration de l’individu, mais pour sa récompense ou sa punition, ni pour l’utilité ou la défense de la société menacée, mais pour la satisfaction plénière aux exigences de l’éternelle justice. »

Albert Farges,
« La liberté et le devoir », Berche et Tralin, 1902, p. 31.

 

« … quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. »

John Rawls, « Théorie de la justice », 1971.

 

 « Rien n’alarme davantage le citoyen que d’imaginer la justice injuste. De penser que la balance peut pencher selon la naissance ou la fonction et non, souverainement, selon l’impartialité de la loi (…)
Il a été démontré à de multiples reprises que les couches sociales les plus démunies constituent une population-cible à haut risque d’incarcération. Appuyons-nous seulement sur le jugement des chiffres, qui reste… sans appel.
Près de 60 % des personnes incarcérées en France pour délits le sont pour vol ou recel. Parmi les détenus, 12,3 % sont illettrés, 33,1 % savent juste lire et écrire, 40 % n’ont qu’un niveau d’études primaires ; 33,8 % sont classés dans la catégorie socioprofessionnelle des ouvriers et 45 % comme pensionnés, sans profession ou chômeurs (…)
Les préjugés sociaux des juges ne sont pas seuls en cause. Le système pénal fonctionne, en effet, avec des filtres dont les interstices sont larges pour les délinquants financiers et étroits pour les autres. Les délits économiques et financiers sont peu visibles. Leur découverte ne se fait qu’après de longues et complexes enquêtes. Les victimes (sociétés, banques) ont généralement peu intérêt à porter plainte, de peur que le scandale ne les éclabousse aussi.
À l’inverse, la délinquance quotidienne — le droit commun — apparaît aux yeux de tous. Faute de pouvoir obtenir réparation de l’auteur du délit — généralement insolvable, — la victime n’aura d’autre exutoire que sa condamnation. »

François Guichard et Jean-Paul Jean,
« La justice comme amplificateur des clivages sociaux »
in
Le Monde diplomatique, août 1988.

Ironie

(voir aussi Rire)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Qui est le premier à rire de lui-même ne prête à rire à personne. »

 Publilius Syrus, « Sentences », (1er s. ap. J.-C.)

 

 « On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir (…) Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »

Montesquieu,
« L’Esprit des lois », chap. V, Livre XI, 1748.

 

« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau, 1755.

« Dans une dictature, la caricature et l’ironie sont les derniers refuges des esprits libres. »

Jean Jaurès (1859-1914)

 

« J’ai administré la preuve par le spermatozoïde que je pouvais endosser le rôle deux fois vert d’écologiste au désespoir et d’humaniste empli d’espérance.
J’ai semé la petite graine. Non seulement j’ai jugé l’épisode exquis et renouvelable, mais ce fut mon pari de Pascal… »

Yves Paccalet,
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Arthaud, 2013, p.70.

« L’ironie du sort : l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo a dépassé les 200 000 abonnés, contre 10 000 avant l’attentat du 7 janvier qui a décimé sa rédaction, a annoncé mardi son cogérant Eric Portheault. »

http://www.lavenir.net/cnt/DMF2015

Intuition

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre (…) c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit le double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent… »

Blaise Pascal, «Pensées », 1670.

 

« L’Analyse pure met à notre disposition une foule de procédés dont elle nous garantit l’infaillibilité ; elle nous ouvre mille chemins différents où nous pouvons nous engager en toute confiance ; nous sommes assurés de n’y pas rencontrer d’obstacles ; mais, de tous ces chemins, quel est celui qui nous mènera le plus promptement au but ? Qui nous dira lequel il faut choisir ? Il nous faut une faculté qui nous fasse voir le but de loin, et, cette faculté, c’est l’intuition. Elle est nécessaire à l’explorateur pour choisir sa route, elle ne l’est pas moins à celui qui marche sur ses traces et qui veut savoir pourquoi il l’a choisie. »

 Henri Poincaré, « La valeur de la science », 1905.

 

« L’intuition est une fonction très naturelle, parfaitement normale et nécessaire ; elle s’occupe de ce que nous ne pouvons ni sentir, ni penser, parce que cela manque de réalité, comme le passé qui n’en a plus et l’avenir qui n’en a pas autant que nous le pensons. Nous devons être très reconnaissants au ciel de posséder une fonction qui nous octroie certaines lumières sur ce qui est « par delà les choses ». »

C. Jung,
« L’homme à la découverte de son âme » (1928), Albin Michel, 1987.

« L’intuition représente l’attention que l’esprit se prête à lui-même. Cette attention peut être méthodiquement cultivée et développée. Ainsi se constituera une science de l’esprit, une métaphysique véritable… »

Henri Bergson, «  La pensée et le mouvant », 1934.

« Mais le renard revint à son idée :
(…) Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu as les cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé…
(…) Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Antoine de Saint-Exupéry,
« Le Petit Prince », Gallimard, 1946, p. 68-72.

 

 « … dans les civilisations qui possèdent le caractère traditionnel, l’intuition intellectuelle est au principe de tout ; en d’autres termes, c’est la pure doctrine métaphysique qui constitue l’essentiel (…) En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde (…) il existe seulement un « point de vue profane », qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance (Pour s’en convaincre, il suffit d’observer des faits comme celui-ci : une des sciences les plus « sacrées », la cosmogonie, qui a sa place comme telle dans tous les Livres inspirés, y compris la Bible hébraïque, est devenue, pour les modernes, l’objet des hypothèses les plus purement « profanes ») C’est pourquoi la « science profane », celle des modernes, peut à juste titre, être regardée comme un « savoir ignorant ». »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 79, 98 et 99.

« C’est le pouvoir de l’intuition possédé par l’esprit et capable de comprendre la vérité spirituelle qui nous montrera tous les secrets de la vie, nous procurant ainsi comme une sorte d’équivalent de ce que fut l’Illumination pour le Bouddha. Il ne s’agit pas d’un processus intellectuel ordinaire de raisonnement, mais d’un pouvoir qui saisira instantanément et par la voie la plus directe ce qu’il y a de plus fondamental. »

D.T.Suzuki,
« Essai sur le Bouddhisme zen », 1ère série, Albin Michel, 1972, p. 86.

« Le seul principe qui n’entrave pas le progrès est : tout est bon.  Des théories ne deviennent claires et « raisonnables » qu’après un usage prolongé de leurs parties incohérentes. Tel préalable, absurde, déraisonnable et non méthodique, se transforme alors en une pré-condition inévitable pour la clarté et le succès empirique.
La séparation de l’État et de l’Église doit être complétée par la séparation de l’État et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. »

 Paul-Karl Feyerabend,
« Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance », Seuil, 1979.

 

 « Là où la pensée grecque saisit la chance offerte par un Prométhée mythique et déclenche le mouvement de la pensée scientifique, l’Asie bouddhique des origines glisse dans un redoutable rejet de tout raisonnement au profit du culte de l’intuition affinée par les heures infinies de méditation. »

 Jacques Rifflet,
« Les Mondes du Sacré », Éd. mols, 2009, p. 582.

 

«  Nous vivons une époque extraordinaire : sous nos yeux, la physique découvre que notre intuition la plus profonde, à savoir que les objets ne peuvent « interagir » à distance, n’est pas correcte. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard », Odile Jacob, 2012, num. Nord Compo, p. 16.

« …l’évolution nous a légué l’intuition uniquement pour ces aspects familiers de la physique ayant eu une utilité pour la survie de nos lointains ancêtres, conduisant à la prédiction que chaque fois que nous tirons parti de la technologie pour entrevoir la réalité située au-delà de l’échelle humaine, notre intuition héritée de l’évolution vole en éclat. »

Max Tegmark,
« Notre univers mathématique», Dunod, Poche, 2014, p. 468.

Individualisme

(voir aussi Solipsisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« …Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature (…) Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez-là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? (…) quand vous donnez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… »

Denis Diderot, « Le rêve de d’Alembert », 1769.

 

« Du jour où nous avons compris qu’un être, à deux instants de sa courbe, ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce fait tous les points d’appui que l’illusion individualiste des hommes avaient échafaudés pour soutenir la gageure du libre arbitre ; et nous ne pouvons plus concevoir un être qui jouirait d’une liberté absolue. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 126.


« L’individualisme est un système de mœurs, de sentiments, d’idées et d’institutions qui organise l’individu sur ces attitudes d’isolement et de défense (…) des institutions réduites à assurer le non empiétement de ces égoïsmes, ou leur meilleur rendement par l’association réduite au profit : tel est le régime de civilisation qui agonise sous nos yeux (…)
… la personne ne croît qu’en se purifiant incessamment de l’individu qui est en elle. »

 Emmanuel Mounier,
« Le Personnalisme »,
PUF, 1950.

« …c’est tous les individus qui se trouveraient lésés si la collectivité s’accordait le droit de toujours, et en toute circonstance, sacrifier l’intérêt de chacun à l’intérêt de tous.
Je crois, enfin, que l’individualité spirituelle de chacun devra être jalousement préservée pour le plus grand avantage de l’ensemble. L’intelligence, la sensibilité humaine ne pourraient que perdre à l’homogénéisation, à l’unification des esprits. Pendant un très long temps, et peut-être toujours, il y aura assez d’incertitude dans les jugements et dans les goûts pour que l’humanité trouve profit à ce que les hommes pensent, sentent et croient différemment. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 92.

 

« Le mot grégaire est faible. Jamais les êtres n’ont été si pareils. Je ne suis pas suspect de m’attendrir sur le folklore, mais je dois dire qu’autrefois, dans les campagnes cloisonnées par la distance à pied, les caractères étaient plus marqués. Dans le secret des fermes, pour le meilleur et pour le pire, l’individu se modelait différent de son voisin. Il était coléreux, ou novateur, ou facteur Cheval, ou malhonnête, ou républicain. Sur le terreau de l’isolement, germaient de fortes personnalités, des avares colossaux, des brutes explosives et aussi des autodidactes (…) L’obsession cheminait dans la boue de septembre et l’hiver s’enlisait, haineux, interminable, au cœur de l’idée fixe. Mais on accordera que l’esclavage du travail à la main n’engendrait pas des numéros.
Aujourd’hui les numéros consomment une sous-culture à diffusion mondiale instantanée. À Vannes, à San Francisco, à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité universelle, l’enchaînement du quotidien est atterrant de similitude. »

Raymond Borde, « L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 65-67.

 

« Un mythe tout à fait courant veut que chaque personne soit une unité, un genre d’organisation unitaire ayant sa propre volonté. Or, c’est tout à fait le contraire : une personne est un amalgame d’une multitude de sous-personnes qui ont chacune leur volonté. Ces « sous-personnes » sont nettement moins complexes que la personne globale, ce qui fait qu’elles ont beaucoup moins de problèmes de discipline interne (…) les forces internes en opposition réalisent différentes sortes de compromis (…) le style de résolution de conflits internes est très révélateur d’une personnalité. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, Paris, 1987, p. 344.


« — C’est pourquoi les Yrr s’en sortent sans doute mieux que nous dans leur espace vital, poursuivit Johanson [le scientifique expose sa théorie sur la nature des êtres sous-marins qui menacent l’humanité]. Chez eux, tout travail intellectuel est collectif et ancré dans les gènes. Ils vivent à toutes les époques en même temps. Les humains, eux, ne connaissent pas le passé et ignorent l’avenir. Notre existence entière est basée sur l’individu et sa vie à l’instant T. Nous sacrifions la raison supérieure à nos objectifs personnels. Nous ne pouvons pas nous survivre au-delà de la mort, alors nous nous immortalisons par des manifestes, des livres et des opéras (…) Nous ne voulons pas être un animal. D’un côté, notre corps est notre temple, de l’autre, nous ne lui accordons que peu d’importance en lui donnant un simple rôle fonctionnel (…)
— Et chez les Yrr, cette séparation n’existe pas, conclut Li, qui, pour une raison inexplicable, semblait très satisfaite. Leur corps est pur esprit, et vice versa. Aucun Yrr n’agira isolément contre les intérêts de la communauté. La survie est dans l’intérêt de l’espèce et non de l’individu, et l’action est toujours décidée par l’ensemble. Grandiose ! (…)
— C’est de l’évolution pure, renchérit Karen. Une pensée évolutive. »

Frank Schätzing,
« Abysses », roman de science-fiction, Presses de la Cité, 2008, p. 267.

Indéterminisme

(voir aussi Temps imaginaire)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Il règne, dans l’univers atomique, une indétermination fondamentale que les perfectionnements des méthodes de mesure et d’observation ne pourront jamais dissiper. La part du caprice dans le comportement des atomes ne peut pas être imputée à l’intelligence grossière de l’homme. Elle s’enracine dans la nature des choses, comme l’a montré Heisenberg en 1927 dans le célèbre énoncé d’une loi physique connue sous le nom de « principe d’incertitude ». »

Lincoln Barnett,
« Einstein et l’univers », nrf, Gallimard, 1951, p. 42.

 

 « L’interprétation de la Mécanique ondulatoire de Bohr et Heisenberg a de nombreuses conséquences qui ouvrent des perspectives philosophiques nouvelles. Le corpuscule n’est plus un objet bien défini dans le cadre de l’espace et du temps ; il n’est plus qu’un ensemble de potentialités affectées de probabilités, il n’est plus qu’une entité qui se manifeste à nous de façon fugitive, tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre (…)
La question qui se pose est finalement de savoir si cette interprétation est complète (…) ou cache derrière elle, comme les anciennes théories statistiques de la Physique Classique, une réalité parfaitement déterminée et descriptible dans le cadre de l’espace et du temps qui nous seraient cachées, c’est-à-dire qui échapperaient à nos déterminations expérimentales. »

 Louis De Broglie, « La physique quantique restera-t-elle indéterministe ? »,
revue d’histoire des sciences et de leurs applications, 1952, p. 302-310.

 

 « On a tenté quelquefois de porter à l’actif de l’indéterminisme le fait qu’il serait capable, sans se fonder sur aucun présupposé, de tirer les lois de la physique expérimentale de l’absence de lois, l’ordre du désordre et le cosmos du chaos. Mais je ne crois pas qu’on puisse lui attribuer ce tour de force. Même les lois statistiques se fondent sur des présupposés très précis. On sait que les principes du calcul des probabilités reposent sur des relations déterminées par les cas d’égale probabilité (…)
Rien ne peut sortir de rien et ceux qui espèrent peut-être faire de l’indéterminisme de principe la base unique de la physique théorique vont sans doute au-devant d’une désillusion. »

Max Planck,
« L’image du monde dans la physique moderne »,
Gonthier, Médiations, 1963, p. 40.

« La bonne façon d’interpréter le principe de Heisenberg [dit principe d’indétermination] consiste non pas à dire qu’il est impossible de déterminer simultanément la position et l’impulsion des particules, mais bien plutôt à affirmer que ces dernières ne possèdent jamais ces deux attributs simultanément. Plus précisément, la représentation formelle que la physique quantique se fait des particules ne leur attribue jamais ces deux caractéristiques à la fois. Pris ensemble, c’est-à-dire affectés au même moment à un objet donné, ces deux concepts n’ont plus de sens. Quant à la notion de trajectoire, définie comme la juxtaposition à tout instant d’une vitesse et d’une position, elle n’a plus de sens non plus. »

Etienne Klein, « Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 52.

« La physique quantique introduit donc au sein de la science un élément de hasard et d’imprévisibilité. Einstein a longtemps combattu cette idée, en dépit de l’importance de son rôle dans le développement de cette théorie [il reçut même le prix Nobel en récompense de sa contribution à la théorie quantique] Malgré tout, il ne parvint jamais à admettre que le hasard puisse jouer un rôle dans l’évolution de l’Univers ; sa conviction peut se résumer dans la célèbre formule : « Dieu ne joue pas aux dés avec le monde ». »

Stephen Hawking,
« Une belle histoire du temps », Flammarion, 2005, p. 108.

 

« Épicure fut le premier à dresser les termes du dilemme auquel la physique moderne a conféré le poids de son autorité. Successeur de Démocrite, il imaginait le monde constitué par des atomes en mouvement dans le vide. Il pensait que les atomes tombaient tous avec la même vitesse en suivant des trajets parallèles. Comment pouvaient-ils alors entrer en collision ? Comment la nouveauté, une nouvelle combinaison d’atomes, pouvait-elle apparaitre ? (…)
Enraciner l’indéterminisme et l’asymétrie du temps dans les lois de la physique est la réponse que nous pouvons donner aujourd’hui au dilemme d’Épicure. Sinon, ces lois sont incomplètes, aussi incomplètes que si elles ignoraient la gravitation ou l’électricité (…)
La nature nous présente l’image de l’imprévisible nouveauté. Notre univers a suivi un chemin de bifurcations successives ; il aurait pu en suivre d’autres. Peut-être pouvons-nous en dire autant pour la vie de chacun d’entre nous (…)
Les lois ne gouvernent pas le monde, mais celui-ci n’est pas non plus régi par le hasard. Les lois physiques correspondent à une nouvelle forme d’intelligibilité qu’expriment les représentations probabilistes irréductibles (…) elles décrivent les événements en tant que possibles, sans les réduire à des conséquences déductibles et prévisibles de lois déterministes. »

Ilya Prigogine,
« La fin des certitudes », Odile Jacob, 2009.

 

 

Inconscient

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« … aussi bien chez l’homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d’autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l’homme sain, et tout ce qu’on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d’idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l’origine, et de résultats de pensée dont l’élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu’il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d’actes psychiques… »

Sigmund Freud, « L’Inconscient » (1915), Gallimard, 1968.

 

 

« … quand Freud a émis pour la première fois l’hypothèse de l’existence de processus mentaux inconscients, elle n’a suscité que protestations et incompréhension. Ce n’était pas seulement une atteinte au bon sens : il était contradictoire en soi d’affirmer qu’il pouvait y avoir des croyances et des désirs inconscients, des sentiments de haine inconscients, des plans d’autodéfense et de vengeance inconscients (…) Nous acceptons désormais sans le moindre sursaut d’incompréhension une foule d’affirmations selon lesquelles des processus compliqués de vérification d’hypothèses, de recherche de souvenirs et d’inférence – en bref de traitement de l’information – ont lieu en nous alors qu’ils sont totalement étanches à l’introspection. Il ne s’agit pas d’activité inconsciente réprimée du genre de celle découverte par Freud, d’activité « invisible » à la conscience, mais seulement d’activité mentale située totalement en deçà ou au-delà de la portée de la conscience. »

Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 22.

 

 « Quand on a passé 40 ans de sa vie à observer les faits biologiques et quand la biologie générale vous a conduit à travers l’étude du système nerveux vers celle des comportements, un certain scepticisme vous envahit à l’égard de toutes relations d’une expérience vécue exprimée dans un langage conscient. La seule certitude que nous pouvons en retirer c’est que toute pensée, tout jugement nous concernant ou concernant ceux que nous avons rencontrés sur notre route, toute analyse logique de notre vécu n’exprime que nos désirs inconscients, nos automatismes culturels, la recherche plus souvent d’une valorisation de nous-mêmes à nos yeux et à ceux de nos contemporains. »

Henri Laborit,
« La vie antérieure »
, Grasset, 1989, introduction.

 

 

Immoralisme

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Les premiers principes de ma philosophie, Juliette, continua Mme Delbène, qui s’attachait plus particulièrement à moi depuis la perte d’Euphrosine, sont de braver l’opinion publique ; tu n’imagines pas à quel point, ma chère, je me moque de tout ce qu’on peut dire de moi. Et que peut faire au bonheur, je t’en prie, cette opinion de l’imbécile vulgaire ? Elle ne nous affecte qu’en raison de notre sensibilité ; mais si, à force de sagesse et de réflexion, nous sommes parvenues à émousser cette sensibilité au point de ne plus sentir ses effets, même dans les choses qui nous touchent le plus, il deviendra parfaitement impossible que l’opinion bonne ou mauvaise des autres puisse rien faire à notre félicité (…)
— Eh bien ! me dit Clairwil, qui revient la première de notre mutuel égarement, tu vois, Juliette, si la nature s’irrite des prétendus crimes de l’homme : elle pouvait nous engloutir, nous fussions mortes toutes deux dans le sein de la volupté… L’a-t-elle fait ? Ah ! Sois tranquille, il n’est aucun crime dans le monde qui soit capable d’attirer la colère sur nous : tous les crimes la servent, tous lui sont utiles, et quand elle nous les inspire, ne doute pas qu’elle n’en ait besoin. »

Donatien A. F. de Sade, « Histoire de Juliette », 1798.

 

« Dieu, la conscience, les devoirs, les lois sont des bourdes dont on nous a bourré la cervelle et le cœur. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 

 « … alors que nous autres immoralistes cherchons, de toutes nos forces, à faire disparaître de nouveau du monde l’idée de culpabilité et de punition, ainsi qu’à en nettoyer la psychologie, l’histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, il n’y a plus à nos yeux d’opposition plus radicale que celle des théologiens qui continuent, par l’idée du « monde moral », à infester l’innocence du devenir, avec le « péché » et la « peine ». Le christianisme est une métaphysique de bourreau… »

Frédéric Nietzsche« Le Crépuscule des idoles », 1888.

« L’immoralisme, chez Nietzsche, suppose une lecture du monde par-delà le bien et le mal sans souci de la « moraline », cette toxine chrétienne qui infecte tout ce qu’elle touche. La volonté de puissance, qui nomme la force qui veut la vie dans la vie et rien d’autre n’aspire qu’à se répandre sans souci de vice ou de vertu, de bien ou de mal, de péché ou de mérite. La sexualité est ; la société la réprime ; les pathologies s’ensuivent. Freud y consent : la sienne [sa morale] propose de s’adapter à cet état de fait ; Gross s’y refuse : la sienne se veut révolutionnaire sur le terrain sexuel et politique. L’immoralité n’est pas l’amoralité, mais le refus de penser en regard de la morale judéo-chrétienne. »

Michel Onfray,
« Les freudiens hérétiques : Contre-histoire de la philosophie », vol. 8 Grasset, 2013,