Finalisme

(voir aussi Hasard, Pourquoi ? et Sens)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« … c’est bien la fin qui est cause de la matière et non la matière qui est cause de la fin. Et la fin est ce que la nature a en vue et c’est de la définition et de la notion que la nature part. Il en est comme dans les ouvrages de l’art où, la maison étant telle, il faut que nécessairement telles choses soient faites ou existent… »

Aristote (384-322), « Physique » B.

  « La cinquième voie [pour démontrer l’existence de Dieu] se prend du gouvernement des choses. Nous voyons en effet que des êtres qui n’ont pas de connaissance, à savoir les corps naturels, opèrent en tendant vers une fin, ce qui apparaît du fait que toujours ou très souvent ils opèrent de la même manière, de façon à réaliser ce qui est le meilleur. D’où il ressort avec évidence que ce n’est pas par hasard, mais par le fait d’une intention qu’ils parviennent à leur fin. Or les êtres qui n’ont pas de connaissance ne tendent vers une fin que s’ils sont dirigés par quelque être connaissant et intelligent, comme la flèche par l’archer. Il existe donc un être intelligent par lequel toutes les choses naturelles sont ordonnées vers une fin ; et cet être, nous l’appelons Dieu. »

Saint Thomas d’Aquin (XIII e s.), « Somme théologique ».

 « Les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin (…) Et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des causes, jusqu’à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile d’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés de stupeur, et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un ouvrage aussi parfait, ils concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, de telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie… »

Spinoza (XVII e s.), « Éthique », appendice.

« Newton croyait aux causes finales ; j’ose y croire comme lui ; car enfin la lumière sert à nos yeux, et nos yeux semblent faits pour elle. »

Voltaire« Lett. Dionis du Séjour », 18 janv. 1775.

  « Quelques partisans des causes finales ont imaginé que la lune avait été donnée à la terre pour l’éclairer pendant les nuits ! »

Pierre-Simon Laplace, Exp. IV, 5.

 « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifiera la fin ?»

Albert Camus (1913-1960)

 

« Ils [certains organes « trop efficaces pour être l’œuvre du hasard pur« ] nous apparaissent comme des œuvres d’artisans poursuivant un but, et le réalisant par une invention ; c’est l’examen des plus petits détails, faits pour une fonction, qui prouve leur finalité. »

Lucien Cuénot, « Invention et finalité en biologie », Flammarion, 1941.

« À considérer sans idée préconçue les phénomènes évolutifs dans leur ensemble, tels que nous les pouvons reconstituer d’après les données de la morphologie comparée et de la paléontologie, on n’a, en aucune manière, l’impression qu’ils aient visé à un but unique et que, dans la prodigieuse diversité des formes animales, il faille voir ébauche, tentative, préparation, en vue d’un suprême chef-d’œuvre (…) Dans l’immense fouillis de l’animalité, il fallait bien qu’il y eût un meilleur, un « premier ». Ce premier, c’est nous qui le sommes, et c’est tout ce que nous avons le droit de dire de nous-mêmes. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 48-49.

« … l’apparition, l’évolution, le raffinement progressif de structures de plus en plus intensément téléonomiques sont dus à des perturbations survenues dans une structure possédant déjà la propriété d’invariance, capable par conséquent de « conserver le hasard » et par là d’en soumettre les effets au jeu de la sélection naturelle. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 37.

  « Les « machines avec un but » modernes, ou machines programmées, utilisent des extensions du principe de base de la réponse négative pour arriver à des comportements beaucoup plus compliqués. Les missiles, par exemple, semblent rechercher activement leur but (…) Ils font appel à des systèmes variés de réponse négative, de réponse à l’avance et autres principes employés d’une manière courante en mécanique et reconnus pour être largement appliqués dans le fonctionnement des corps vivants. Il n’est pas nécessaire de postuler une idée de conscience, aussi lointaine soit-elle, même si le profane, considérant le comportement intentionnel et réfléchi d’un projectile guidé, trouve difficile de croire que celui-ci n’est pas sous le contrôle direct d’un pilote humain. »

Richard Dawkins, « Le Gène égoïste », Éd. Mengès, 1976.

 « L’intentionnalité que semblent avoir les ordinateurs est exclusivement dans les esprits de ceux qui les programment, de ceux qui les utilisent, de ceux qui leur donnent des entrées et de ceux qui interprètent leurs sorties. »

D. Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 369.

 « … si je vois l’improbabilité augmenter à mesure que je remonte dans le passé et la probabilité s’étendre à mesure que je descends vers l’avenir, s’il y a dans le cosmos un passage de l’hétérogène à l’homogène, s’il y a un progrès constant de la matière vers des états plus ordonnés, s’il y a une évolution des espèces vers une « super-espèce » (l’humanité, provisoirement peut-être), alors tout me porte à penser qu’il y a, au fond de l’univers lui-même, une cause de l’harmonie des causes, une intelligence. »

Jean Guitton, G. et I. Bogdanov, « Dieu et la science », Grasset, 1991, p. 68.

«  Il est parfaitement possible d’admettre que tout fait résulte de la volonté d’un Dieu (ou de dieux) veillant à la réalisation du programme qu’Il a (ou qu’ils ont) adopté, et intervenant, en permanence ou par impulsions, pour atteindre la fin qu’Il a (ou qu’ils ont) décidée. Rien ne peut prouver que cette hypothèse « finaliste » est fausse. Mais l’accepter est rendre vaine toute tentative d’explication rationnelle des faits observés. Entrer dans le cheminement scientifique, c’est prendre pour règle de ne pas y recourir (…)
Certains raisonnements scientifiques donnent, à vrai dire, l’impression de suivre une démarche finaliste. Tel est le cas lorsque le processus étudié est présenté comme tendant vers un certain objectif, notamment vers l’optimisation de tel ou tel paramètre (…) Chaque fois qu’un processus est expliqué par la recherche d’un optimum, le « péché de finalisme » est effectivement commis, car le raisonnement revient à admettre que la nature fait un choix entre plusieurs attitudes possibles et qu’elle dispose d’un critère faisant référence à l’état futur de la réalité. Pour rester fidèle à la règle du jeu de la science, il est essentiel de ne pas oublier le « tout se passe comme si », qui est un aveu d’ignorance, donc une incitation à poursuivre la recherche. »

 Albert Jacquard,
« La Science à l’usage des non-scientifiques », Calmann-Lévy, 2001, p. 135-139.

 « Nos intentions causent des effets dans le futur qui deviennent à leur tour les futures causes d’effets dans le présent. »

Philippe Guillemant,
«Théorie de la double causalité», Éditions du Temps, n°2, mars 2014.

Fascisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Le qualificatif de souverain, appliqué au peuple, est une sinistre plaisanterie. Imaginez-vous la guerre proclamée par référendum ? Nous affirmons l’inégalité féconde et bienfaisante des hommes qui ne peuvent devenir égaux par un fait mécanique tel le suffrage universel. »

Benito Mussolini, Préface au « Prince », 1925.

 « La démocratie n’est pas un fait. La démocratie est une idée. Cette idée inspire des lois. Et ces lois et ces institutions se révèlent de jour en jour plus désastreuses, destructives et ruineuses, plus hostiles aux tendances naturelles des mœurs, au jeu spontané des intérêts et au développement du progrès. Pourquoi ? Parce que l’idée démocratique est fausse, en ce qu’elle est en désaccord avec la nature. Parce que l’idée démocratique est mauvaise en ce qu’elle soumet constamment le meilleur au pire, le supérieur à l’inférieur : au nombre la qualité, c’est-à-dire la compétence et l’aptitude. »

Charles Maurras, « Mes idées politiques », 1937.

« Quand le nazi respecte exclusivement qui lui ressemble, il ne respecte rien que soi-même. Il refuse les contradictions créatrices, ruine tout espoir d’ascension, et fonde pour mille ans, en place d’un homme, le robot d’une termitière. L’ordre pour l’ordre châtre l’homme de son pouvoir essentiel, qui est de transformer et le monde et soi-même. La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie.
Il nous semble à nous, bien au contraire, que notre ascension n’est pas achevée, que la vérité de demain se nourrit de l’erreur d’hier, et que les contradictions à surmonter sont le terreau même de notre croissance. »

Antoine de Saint-Exupéry, « Lettre à un otage », Gallimard, 1945.

 « On nous dit : « Vous instaurez une dictature. » Oui, chers messieurs, vous avez raison. Nous instaurons effectivement une dictature. L’expérience accumulée par le peuple chinois depuis quelques dizaines d’années nous dit qu’il est nécessaire d’instaurer la dictature de la démocratie populaire. Cela veut dire que les réactionnaires doivent être privés du droit d’exprimer leur opinion et que seul le peuple a le droit de vote, le droit d’exprimer son opinion. »

Mao Tsé-Toung, « La nouvelle démocratie », Les Éditions sociales, 1951.

 « La dictature, c’est « ferme ta gueule », et la démocratie, c’est « cause toujours ». »

Woody Allen

 « Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système spécifique de production et de distribution, parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoirs ». »

Herbert Marcuse, « L’Homme unidimensionnel », 1968.

 « Les ventres sont pleins. Les routes se couvrent de voitures. Le silence est maçonné de bruits. Le temps qui passe ne nous appartient plus. Autre chose apparaît, un fascisme à l’envers où la multitude opprimée par un individu devient l’individu opprimé par la multitude. »

Raymond Borde, « L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 7.

 

 « Si l’on se fonde sur les traditionnelles définitions théoriques formulées par des experts du fascisme (Hannah Arendt, Renzo De Felice, Stanley Payne ou Robert O. Paxton), on s’aperçoit qu’aucun des mouvements islamistes regroupés par le président Bush dans l’expression « islamo-fascisme » ne correspond aux critères. Non pas que la religion soit incompatible avec le fascisme. Si Payne estime que le fascisme a besoin pour se développer d’un espace séculier, Paxton et d’autres lui rétorquent que cela ne vaut que dans le cas européen. Il peut bel et bien exister un fascisme musulman, comme d’ailleurs un fascisme chrétien, un fascisme hindou et un fascisme juif. Toutefois, les mouvements montrés du doigt par l’administration Bush n’entrent pas dans cette catégorie. L’islamisme doit être appréhendé comme un phénomène contemporain, nouveau et distinct. Certains éléments du fascisme traditionnel peuvent assurément être décelés dans des mouvements fondamentalistes musulmans : la dimension paramilitaire, le sentiment d’humiliation et le culte du chef charismatique (dans une mesure toutefois relative et peu comparable avec les cultes du Duce ou du Führer). Mais toutes les autres dimensions (nationalisme expansionniste, corporatisme, bureaucratie, culte du corps…), fondamentales du fascisme font généralement défaut. »

Stefan Durand,
« Fascisme, islam et grossiers amalgames », Le Monde diplomatique, 2006.

Existence

(voir aussi Raison et Réalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … nous sommes, et nous connaissons que nous sommes, et nous aimons notre être et notre connaissance. Et nous sommes assurés de la vérité de ces trois choses. Car ce n’est pas comme les objets de nos sens qui nous peuvent tromper par un faux rapport. Je suis très certain par moi-même que je suis, que je connais et que j’aime mon être. Je n’appréhende point ici les arguments des Académiciens, ni qu’ils me disent : « Mais vous vous trompez ! » car si je me trompe, je suis, puisque l’on ne peut se tromper si l’on n’est. Puisque donc je suis, moi qui me trompe, comment me puis-je tromper à croire que je suis, vu qu’il est certain que je suis si je me trompe ? »

Augustin d’Hippone, « La Cité de Dieu », livre XI, 26, 426 apr. J.-C.

 « Que je sois un homme, voilà aussi ce qu’un autre homme a en commun avec moi ; que je voie et entende et mange et boive, voilà aussi ce que fait un autre animal ; mais le fait que je suis, cela n’est à aucun homme qu’à moi seul, ni à homme ni à ange ni à Dieu, que dans la mesure où je suis un avec lui ; c’est une limpidité et une unité. Tout ce que Dieu opère, il l’opère dans le Un égal à lui-même. »

 Eckhart von Hochheim dit Maître Eckhart (1260-1327) « Sermon 28 ».

 

« Considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

René Descartes,
« Discours de la méthode pour bien conduire sa raison»,
1637.

 « Il en est de l’existence comme du mouvement : il est très difficile d’avoir à faire à elle. Si je les pense je les abolis, et je ne les pense donc pas. Ainsi il pourrait sembler correct de dire qu’il y a quelque chose qui ne se laisse pas penser : l’existence. Mais alors la difficulté subsiste que, du fait que celui qui pense existe, l’existence se trouve posée en même temps que la pensée. »

Soren Kierkegaard, « Miettes philosophiques », 1844.

 

 « Être, ou ne pas être, telle est la question (…)
Mourir… dormir, dormir ! Peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras.
Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort ? »

William Shakespeare, « Hamlet », 1601.

 

 « Heidegger distingue initialement entre ce qui est, « l’étant » (das Seiende) et « l’être de l’étant » (das Sein des Seienden). Ce qui est, l’étant, recouvre tous les objets, toutes les personnes dans un certain sens, Dieu lui-même. L’être de l’étant, c’est le fait que tous ces objets et toutes ces personnes sont [apparaissent dans le temps]. Il ne s’identifie avec aucun de ces « étants », ni même avec l’idée de l’étant en général. Dans un certain sens, il n’est pas ; s’il était, il serait étant à son tour, alors qu’il est en quelque manière l’événement même d’être de tous les « étants ». »

Présentation de la philosophie de Martin Heidegger par Emmanuel Lévinas (1932)

 

« Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurais répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n’étaient qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité (…)
De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchai-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d’eux s’échappait des relations où je cherchais à l’enfermer, s’isolait, débordait. Ces relations (que je m’obstinais à maintenir pour retarder l’écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions) j’en sentais l’arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche… De trop, la Velléda…
Et moi – veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées – moi aussi j’étais de trop… »

Jean-Paul Sartre,
« La nausée », Gallimard, Poche, 1938, p.180-181.

 

 

Evolution

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Les premiers animaux furent produits dans l’humide, enfermés chacun dans une écorce épineuse. Avec le temps ils firent leur apparition sur la partie la plus sèche. Quand l’écorce éclata, ils modifièrent leur genre de vie en peu de temps. »

Anaximandre, (VIe s. av. J.-C.)
rapporté par Aétius, (1er s. ou iie s. apr. J.-C.), op. V, 19, 1.

« Ainsi donc, toutes les fois que les choses se produisent accidentellement de la même façon qu’elles se seraient produites en ayant un but, elles subsistent et se conservent, parce qu’elles ont pris spontanément la condition convenable ; mais celles où il en est autrement périssent ou ont péri, comme Empédocle le dit « de ses créatures bovines à proue humaine ».»

  Aristote, « Physique », Livre II, « De la nature ».

 « Qui sait les races d’animaux qui nous ont précédés ? Qui sait les races d’animaux qui succéderont aux nôtres ? Tout change, tout passe… »

Denis Diderot, « Le rêve de d’Alembert », Garnier-Flammarion, 1965, p. 82. 

« Quel intérêt ne trouve-t-on pas à contempler un rivage luxuriant, couvert de nombreuses plantes appartenant à de nombreuses espèces, avec des oiseaux chantant dans les buissons, des insectes voltigeant à l’entour, des annélides ou des larves vermiformes rampant à travers le sol humide ; si l’on songe en même temps que toutes ces formes élaborées avec tant de soin, de patience, d’habileté, et dépendantes les unes des autres par une série de rapports si compliqués, ont toutes été produites par des lois qui agissent continuellement autour de nous ! Ces lois, prises dans leur sens le plus large, nous les énumérerons ici : c’est la loi de croissance et de reproduction ; c’est la loi de l’hérédité, presque impliquée dans la précédente ; c’est la loi de variabilité sous l’action directe ou indirecte des conditions extérieures de la vie et de l’usage ou du défaut d’exercice des organes ; c’est la loi de multiplication des espèces en raison géométrique qui a pour conséquence la concurrence vitale et la sélection naturelle, d’où suivent la divergence des caractères et l’extinction des formes spécifiques. »

Charles Darwin,
« De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle », 1859. 

« … notre structure psychique, de même que notre anatomie cérébrale, porte les traces phylogénétiques de sa lente et constante édification, qui s’est étendue sur des millions d’années. Nous naissons en quelque sorte dans un édifice immémorial que nous ressuscitons et qui repose sur les étages de l’échelle animale ; notre corps en porte encore de nombreuses survivances : l’embryon humain présente, par exemple, encore des branchies ; nous avons toute une série d’organes qui ne sont que des souvenirs ancestraux ; nous sommes, dans notre plan d’organisation, segmentés comme des vers, dont nous possédons aussi le système nerveux sympathique. Ainsi, nous traînons en nous dans la structure de notre corps et de notre système nerveux toute notre histoire généalogique ; cela est vrai aussi pour notre âme qui révèle également les traces de son passé et de son avenir ancestral. »

 Carl Jung,
« L’homme à la découverte de son âme » (1954), Payot. 

« Pour ma part, je crois donc fermement à l’évolution des êtres organisés. Mais je n’ai garde, pour cela, de méconnaître le caractère extraordinaire, voire fantastique, des transformations que nous sommes tenus d’imaginer dans le passé de la vie (…)
La lignée évolutive qui s’acheva par la genèse de l’humain n’est que l’une des innombrables lignées entre lesquelles s’est distribuée la progression de la vie (…)
D’une foule de circonstances – climatiques, biologiques et autres – dépendait la réussite de l’homme, et si la conjoncture eût été différente, la terre, sans doute, eût connu un autre roi (…)
Incohérente, imprévoyante, gaspilleuse, tumultueuse, insoucieuse de l’échec comme de la réussite, œuvrant désordonnément dans tous les styles et dans toutes les directions, prodiguant les nouveautés en pagaïe, lançant les espèces les unes contre les autres, façonnant à la fois l’harmonieux et le baroque, lésinant sur le nécessaire et raffinant sur le superflu, créant indifféremment ce qui doit succomber demain et ce qui doit traverser les âges, ce qui va dégénérer et ce qui va persévérer dans le progrès… ainsi nous apparaît la vie évoluante, et qui, tout à la fois, nous stupéfie par la puissance de ses talents et nous déconcerte par l’emploi qu’elle en fait. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 26, 48-50.

 « Beaucoup d’esprits distingués, aujourd’hui encore, paraissent ne pas pouvoir accepter, ni même comprendre que d’une source de bruit la sélection ait pu, à elle seule, tirer toutes les musiques de la biosphère. La sélection opère en effet sur les produits du hasard, et ne peut s’alimenter ailleurs ; mais elle opère dans un domaine d’exigences rigoureuses dont le hasard est banni. C’est de ces exigences, et non du hasard, que l’évolution a tiré ses orientations généralement ascendantes, ses conquêtes successives, l’épanouissement ordonné dont elle semble donner l’image. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, Paris, 1970, p. 135. 

« À l’origine, la sélection naturelle consistait en la survie différenciatrice de réplicateurs flottant librement dans la soupe des premiers temps. La sélection naturelle favorise maintenant les réplicateurs les plus aptes à construire les machines à survie, les gènes les plus habiles à contrôler le développement de l’embryon. Les réplicateurs ne sont ni plus conscients, ni plus déterminés qu’avant. Les mêmes vieux procédés de sélection automatique entre les cellules vivantes – longévité, fécondité, fidélité de copie – agissent toujours, aveuglément et inexorablement (…)
Les gènes sont immortels, ou plutôt sont définis comme des entités génétiques tout près de mériter ce qualificatif. Nous, les machines à survie individuelles, pouvons espérer voir encore quelques décades tandis que les gènes dans le monde ont une espérance de vie qui doit être mesurée non pas en décades, mais en milliers et en millions d’années. »

Richard Dawkins, « Le Gène égoïste », Éd. Mengès, 1976.

« Nous sommes, tout comme le reste du monde vivant, en grande partie les produits de la sélection naturelle. Nos gènes sont là parce que, à un certain stade de l’évolution, ils se sont montrés utiles à la survie et à la reproduction de leurs propriétaires ou, du moins, n’étaient pas suffisamment nocifs pour que leurs propriétaires soient éliminés. Quelque 98,5% de ces gènes existaient dans le dernier ancêtre que nous avons en commun avec les chimpanzés et furent acquis au cours du long chemin qui conduisit des premières formes de vie présentes sur la Terre il y a plus de 3,5 milliards d’années à la dernière bifurcation qui a séparé la branche primates des hominidés de celle des chimpanzés, il y a quelque 7 millions d’années. »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 150.

 « Malgré l’orgueil qu’il éprouve de sa réussite technique extraordinaire, l’Homme est toujours entre les mains de l’évolution, et l’étape que nous allons franchir ne sera sans doute pas, une fois de plus, le résultat d’une révolution volontariste, mais celui de l’implacable nécessité. »

Henri Laborit, biopsychosociology.blogspot.com 2010.

 

 

Eugénisme

(voir aussi Transhumanisme )

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Nous ne saurions restreindre notre sympathie, en admettant même que l’inflexible raison nous en fit une loi, sans porter préjudice à la plus noble partie de notre nature. Le chirurgien doit se rendre inaccessible à tout sentiment de pitié au moment où il pratique une opération, parce qu’il sait qu’il agit pour le bien de son malade ; mais si, de propos délibéré, il négligeait les faibles et les infirmes, il ne pourrait avoir en vue qu’un avantage éventuel, au prix d’un mal présent considérable et certain. Nous devons donc subir, sans nous plaindre, les effets incontestablement mauvais qui résultent de la persistance et de la propagation des êtres débiles. »

Charles Darwin,
« La descendance de l’homme et la sélection sexuelle » (1871), Reinwald éd. 1891, p. 145.

« Je souhaiterais beaucoup que l’on empêcha entièrement les gens de catégorie inférieure de se reproduire, et quand la nature malfaisante de ces gens est suffisamment manifeste, des mesures devraient être prises en ce sens. Les criminels devraient être stérilisés et il devrait être interdit aux personnes faibles d’esprit d’avoir des descendants. »

Theodore Roosevelt, « on Race, Riots, Reds, Crime », 1913, Probe, 1968, p. 27.

 

 « La domination des 6000 Spartiates sur les 350000 hilotes n’était pensable qu’en raison de la valeur raciale supérieure des Spartiates. Mais celle-ci a été le résultat d’une préservation planifiée de la race, en sorte que nous devons voir dans l’État spartiate le premier État raciste. L’élimination d’enfants malades, faibles, mal formés, entendons par là leur extermination, était plus digne et, en réalité, plus humaine que la pathétique bêtise d’aujourd’hui, qui consiste à conserver à tout prix les sujets les plus malades alors que l’on prive de vie des centaines de milliers d’enfants sains par une politique antinataliste. »

Adolf Hitler (1928)
in Johan Chapoutot, « Le nazisme et l’Antiquité », puf, 2012, p. 331.

« L’eugénisme volontaire conduirait non seulement à la production d’individus plus forts, mais aussi de familles où la résistance, l’intelligence et le courage seraient héréditaires. Ces familles constitueraient une aristocratie, d’où sortiraient probablement des hommes d’élite. La société humaine doit améliorer, par tous les moyens possibles, la race humaine. Il n’existe pas d’avantages financiers et sociaux assez grands, d’honneurs assez hauts, pour récompenser convenablement ceux qui, grâce à la sagesse de leur mariage, engendreraient des génies. »

Alexis Carrel, « L’homme, cet inconnu », Plon, 1935.

 

« Jusqu’en ces dernières années, le projet d’appliquer à notre espèce les méthodes de sélection artificielle, si fructueuses entre les mains de l’éleveur, ne soulevait guère que des difficultés d’ordre psychologique, social ou moral. On les repoussait comme dégradantes, déshumanisantes, contraires à la dignité de l’être pensant (…) J’avoue que, pour ma part, si persuadé que je sois qu’on se dirige vers un tel futur, et tout en acceptant avec une large part de moi-même l’entreprise qui doit élever notre espèce, je ne puis me défendre d’un peu de malaise en voyant s’esquisser ce monde gouverné par la biologie et la chimie, où le meilleur de l’homme sera voulu, prévu, calculé, où le talent, le don, la charité, la vertu seront obtenus à volonté par des artifices techniques. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 20-28.

 

« … l’idée même d’une amélioration génétique de l’humanité n’est pas par elle-même répugnante d’un point de vue moral. Ce qui est répugnant, c’est la représentation inégalitaire de la dignité des hommes, et les pratiques coercitives qui ont accompagné l’eugénisme du passé. Rien ne nous empêche de rêver d’une autre humanité, culturellement, politiquement et scientifiquement suffisamment avancée pour mieux maîtriser le cortège de souffrances qui accompagnent son évolution naturelle. »

Jean Gayon,
« L’eugénisme, hier et aujourd’hui », EDP Sciences, 1999.

Esprit (de) critique

(voir aussi Scepticisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … je crois peu au témoignage humain, d’où qu’il vienne, et sans que ce « doute hyperbolique » implique la moindre sévérité de jugement à l’égard du témoin. Celui-ci peut n’être ni un menteur, ni un agité, ni un naïf, ni un sot ; il peut même être un grand savant, mais il n’en est pas moins un homme, qui, comme la plupart de ses semblables, croit voir ce qu’il n’a pas vu, se souvient de ce qui n’a pas été, a de fausses perceptions, de faux souvenirs, n’a pas une attention sans lacunes, se laisse surprendre par la célérité du réel. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 71.

« Je peux vivre avec le doute, l’incertitude, sans savoir. Je crois que c’est beaucoup plus intéressant de vivre sans savoir que d’avoir des réponses qui pourraient se révéler fausses. J’ai des réponses approximatives, des croyances possibles, et différents degrés de certitude à propos de différentes choses, mais je ne suis pas absolument sûr de quoi que ce soit, et il y a beaucoup de choses auxquelles je ne connais rien, comme de savoir si cela a un sens de demander pourquoi nous sommes là. »

Richard Feynman, conférences à Seattle, 1963.

  « Si l’on prend le mot « scepticisme » littéralement, il signifie non pas la négation systématique ou l’hésitation de principe, il ne signifie même pas la pratique généralisée du doute : le verbe grec « skeptô » signifie simplement examiner, expertiser. Glissement de sens révélateur : soumettre à l’épreuve les notions est tout de suite pris en mauvaise part et devient très vite l’équivalent de « tout rejeter ». De même, esprit « critique » (c’est-à-dire, au départ, esprit de jugement, d’appréciation, attentif aux sources et aux épreuves) évolue rapidement dans le seul sens péjoratif d’esprit d’opposition. « Critiquer » ne veut dire « juger » que pour les puristes ; dans la langue courante, cela veut dire « démolir »…
Ces évolutions de sens montrent que dans toutes les sociétés on ne supporte qu’à très petites doses l’exercice sans retenue de l’activité intellectuelle. »

Jean-François Revel,
«
Histoire de la philosophie occidentale», NiL, Pocket, 1994, p. 218.


« Il me semble que ce qui est requis est un sain équilibre entre deux tendances : celle qui nous pousse à scruter de manière inlassablement sceptique toutes les hypothèses qui nous sont soumises et celle qui nous invite à garder une grande ouverture aux idées nouvelles. Si vous n’êtes que sceptique, aucune idée nouvelle ne parvient jusqu’à vous ; vous n’apprenez jamais quoi que ce soit de nouveau ; vous devenez une détestable personne convaincue que la sottise règne sur le monde – et, bien entendu, bien des faits sont là pour vous donner raison. D’un autre côté, si vous êtes ouvert jusqu’à la crédulité et n’avez pas même une once de scepticisme en vous, alors vous n’êtes même plus capable de distinguer entre les idées utiles et celles qui n’ont aucun intérêt. Si toutes les idées ont la même validité, vous êtes perdu : car alors, aucune idée n’a plus de valeur. »

Karl Sagan,
« The Demon Haunted World, – Science as a Candle in the Dark », Balantine Books, 1996.

 

«  Critiquer ne dira rien sur les gens, mais en revanche en dira long sur vous : vous êtes une personne qui critique. Quand vous critiquez quelqu’un, vous créez un problème et ne faites que vous dévaloriser (…) Restez loyal(e) envers les absents. Défendez-les. Vous gagnerez ainsi la confiance de ceux qui sont présents. »

Dominique Loreau,
« L’Art de la simplicité », Marabout, R. Laffont, 2005, p. 258.

Esotérisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« L’ésotérisme est aussi ancien que le rapport de l’humain avec le divin car, depuis les mages babyloniens du II e millénaire avant notre ère jusqu’aux physiciens du XXI e siècle, le mortel s’est toujours interrogé sur la nature et les intentions des puissances occultes qui régissent l’univers (…)
Les premiers ésotéristes furent les astrologues. Dès le VII e millénaire avant notre ère, des observateurs calculèrent, avec une précision admirable, les dates des solstices d’été et d’hiver, pour des raisons éminemment pratiques (agriculture)…
Pour Pythagore, tout était arithmétique, et la forme suprême des lois divines était la musique (…) les humains qui n’accordaient pas leur vie à l’harmonie étaient impurs. Les purs participaient à l’harmonie universelle, et leurs âmes immortelles se réincarnaient jusqu’au moment où, ayant atteint la purification parfaite, elles se fondaient dans l’âme divine de l’univers (…) Le spiritualisme était apparu. L’ésotérisme avait donné naissance au mysticisme. »

Gérald Messadié,
« 40 siècles d’ésotérisme », Presses du Châtelet, 2006.

«  Je réfléchissais un jour sur les êtres ; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu’un être immense, sans limites déterminées, m’appelait par mon nom et me disait :
Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?
Qui donc es-tu, répondis-je ?
Je suis, dit-il, Poimandrès [le pasteur de l’homme], l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi.
Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu.
— Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir,
me dit-il, je t’instruirai.
À ces mots, il changea d’aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable. Tout devenait une douce et agréable lumière qui charmait ma vue. Bientôt après descendirent des ténèbres effrayantes et horribles, de forme sinueuse ; il me sembla voir ces ténèbres se changer en je ne sais quelle nature humide et trouble, exhalant une fumée comme le feu et une sorte de bruit lugubre. Puis il en sortit un cri inarticulé qui semblait la voix de la lumière. »

Hermès Trismégiste,
« Poimandrès », premier traité du Corpus Hermeticum,
antiquité gréco-égyptienne,www.remacle.org/bloodwolf/erudits

« Avant les mondes, il n’y avait que Lui,
Dans une Unité d’une telle perfection,
Que les créatures ne peuvent pas en saisir la beauté,
Car aucune intelligence ne peut Le concevoir,
Car en aucun lieu Il ne réside,
Il est infini, Il a été, Il est et Il sera.
Et le rayon de lumière est descendu
Dans les mondes, dans la noire vacuité,
Chacun de ces mondes étant d’autant plus important
Qu’il est proche de la lumière,
Jusqu’à notre monde de matière, au centre situé,
À l’intérieur de tous les cercles, au centre de la vacuité scintillante,
Bien loin de Celui qui est Un, bien plus loin que tous les autres mondes… »

Rabbi Isaac Louria (1534 -1572) surnommé le Ari,
extrait de «L’Arbre de Vie», http://www.kabbalah.info/fr/blog/2008.

« L’ésotérisme vise tout d’abord à réunifier des connaissances présentes dans toutes les traditions philosophiques et religieuses, avec l’idée que, derrière elles, se cache une religion primordiale de l’humanité. L’ésotérisme fait ainsi presque toujours référence à un âge d’or où l’être humain possédait une connaissance qui s’est ensuite difractée à travers les différents courants religieux. Autre trait fondamental : la doctrine des correspondances. Cette doctrine affirme l’existence d’un continuum entre toutes les parties de l’univers, dans la pluralité de ses niveaux de réalité, visibles et invisibles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.  C’est cette idée qui fonde la pratique de l’Alchimie.  Elle part du postulat que la Nature est un grand organisme vivant que parcourt un flux, une énergie spirituelle qui lui donne sa beauté et son unité. Or seule une pensée magique et ésotérique peut élucider les mystères de cette Nature enchantée. Enfin, dernier élément, la place centrale de l’imagination comme médiation entre l’homme et le monde. Plus que par son intelligence rationnelle, c’est par son imaginaire et la pensée symbolique que l’être humain va se relier à la profondeur du réel. C’est pourquoi les symboles se trouvent au fondement même de l’ésotérisme (…)
On peut donc voir le retour (ou plutôt la permanence) de l’ésotérisme dans nos sociétés modernes comme un signe inquiétant du besoin de magie et d’irrationnel. On peut y voir aussi une tentative de rééquilibrage chez l’homme occidental moderne de ses fonctions imaginatives et rationnelles, des polarités logiques et intuitives de son cerveau. »

Frédéric Lenoir,
« Le grand retour de l’ésotérisme », Publié dans L’Express n° 3239 – le 31/07/2013.

 

 

Erotisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Le christianisme a donné du poison à boire à Éros ; il n’en est pas mort mais il a dégénéré en vice. »

Frédéric Nietzsche (1844-1900)

 

« … après une demi-heure d’un recueillement de tout son corps, les yeux clos, qui ressemblait plus à une méditation de l’étreinte finie qu’à un évanouissement, je compris qu’en revenant à elle Lucienne se résignait mal à retrouver nos corps séparés. Sans nouvelles caresses, je la pénétrai doucement. Nous restâmes ainsi plus d’une heure peut-être. J’évitais tout mouvement. À peine parfois une ondulation de ma chair passait-elle dans la sienne. Ou c’était sa chair qui tendrement se contractait sur moi, comme une main en presse une autre. Nous ne faisions que garder à l’union de nos corps ce qu’il fallait de vibration et de conscience pour qu’elle nous parût à la fois une fonction permanente de notre organisme, et l’état paradisiaque normal de notre esprit. »

Jules Romains,
« Le dieu des corps », Gallimard, 1928, p. 115.

« Lui aussi avait dénudé le devant de son corps, et elle sentit le contact de sa peau nue quand il entra en elle. Pendant un moment, il demeura immobile, turgide et palpitant. Alors, comme il commençait à bouger dans l’orgasme soudain où elle s’abandonnait, de nouveaux frissons s’éveillèrent en elle (…) Elle s’attachait à lui, perdue dans une passion inconsciente, et il ne glissa pas tout à fait hors d’elle, et elle sentit le mâle bourgeon de chair frémir doucement en elle, et d’étranges rythmes monter en un étrange mouvement rythmique, s’étendre et se gonfler jusqu’à remplir tout le vide béant de sa conscience et alors recommença l’ineffable mouvement qui n’était pas vraiment un mouvement, mais de purs, de profonds tourbillons de sensation. »

David Herbert Lawrence,
« L’Amant de lady Chatterley », (1928) Gallimard, 1993.

« On ignore quelle est la dose maximale d’érotisme qu’une société puisse absorber sans dommage, mais on peut être sûr que cette dose, un jour ou l’autre, sera dépassée, pour peu que l’érotisme soit objet de commerce. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 132.

 

 « Ne faire qu’un en étant deux… Les sensations les plus extraordinaires qui découlent de l’amour sont celles qui résultent du mystère à se dépasser. De nouvelles sources de plaisir prennent naissance. Le plaisir animal, la joie de l’être fondamental. C’est comme une sorte de ballet où la grâce du couple se consume en des gestes primitifs. »

Dan Abelom,
« Le sexe total », Éd. Sélect, Montréal, 1978, p. 59.

« Quand les amants s’étendent trop tôt, ils perdent la moitié des délices. Le premier temps de l’amour se passe debout, lorsqu’on vogue agrippés l’un à l’autre, étourdis, aveuglés, chancelants ; ne vaut-il pas mieux que la promenade se prolonge, que l’on se parle à l’oreille et qu’on se frôle des lèvres debout, que l’on se déshabille l’un l’autre lentement et debout, en se serrant éperdument après chaque vêtement écarté ?
Nous demeurâmes donc ainsi, un long moment, à dériver autour de la chambre, avec des murmures lents et des caresses lentes. Mes mains se sont appliquées à la dévêtir, puis à l’envelopper, et mes lèvres choisissaient patiemment sur son corps frémissant où butiner, où se poser, où butiner encore, des paupières qui voilaient ses yeux, aux mains qui dissimulaient ses seins, à ses hanches larges blanches dénudées. L’amante, un champ de fleurs, et mes doigts et mes lèvres un essaim d’abeilles. »

 Amin Maalouf,
« Le Périple de Baldassare »,
Grasset, 2000.

« Et en Inde, le mythe éternel du dieu androgyne, la perfection, capable de s’autoaccoupler et de s’autoprocréer est extrêmement présent. Beaucoup de fidèles sont convaincus que l’homme et la femme réunis dans l’acte d’amour recréent l’image perdue de cette perfection. Le sexuel est, en son accomplissement, le symbole du divin autogénérateur.
Nous avons souligné combien les graphismes et sculptures érotiques des temples de Khadjuraho sont célèbres à cet égard, et combien elles représentent bien  » l’exaspération » tantrique d’une sexualité libérée propre au fonds hindou. »

 Jacques Rifflet,
« Les Mondes du Sacré », Éd. mols, 2009, p. 602.

 

 

 

Enseignement

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Un moine demande à un maître : « Quelle est votre manière d’enseigner ? »
Le maître dit : « Je suis sourd ; parlez plus haut, je vous prie. »
Le moine répète la question et le maître répond : « Vous me demandez quelle est ma manière d’enseigner, et j’ai déjà découvert la vôtre. »»

Parabole zen

 

 « On pousse les jeunes en troupeau à l’école (…) et quand ils savent par cœur le verbiage des vieux, on les déclare majeurs (…) Ce n’est pas le savoir qui doit être inculqué, c’est la personnalité qui doit parvenir à son plein épanouissement. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 

 « C’est ce que nous pensons déjà connaître qui nous empêche souvent d’apprendre. »

Claude Bernard (1813-1878)

 

 « Et sur les indications du diable, on créa l’école. L’enfant aime la nature : on le parqua dans des salles closes. L’enfant aime bouger : on l’obligea à se tenir immobile. Il aime manier des objets : on le mit en contact avec des idées (…) Il voudrait raisonner : on le fit mémoriser. Il voudrait s’enthousiasmer : on inventa les punitions… »

Adolphe Ferrière (www.scienceshumaines.com) cité par Marie-Laure Viaud,
« Montessori, Freinet, Steiner… une école différente pour mon enfant ? », Nathan, 2008.

« Ce n’est pas assez d’apprendre à l’homme une spécialité. Par là, il devient à vrai dire une espèce de machine utilisable, mais non pas une personnalité accomplie (…) L’insistance exagérée sur le système de compétition et la spécialisation prématurée sous le point de vue de l’utilité immédiate tuent l’esprit, d’où dépend toute vie culturelle, et par là finalement aussi la floraison des sciences spéciales.
Pour une bonne éducation, il est en outre essentiel que la pensée critique indépendante soit développée chez le jeune, développement qui est considérablement compromis par la surcharge des matières (système des points). La surcharge conduit nécessairement à la superficialité et à l’absence de culture. L’enseignement doit être tel que ce qu’il offre doit être éprouvé comme un don précieux, et non comme un devoir pénible. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 26 -27.

 

« …former les esprits sans les conformer, les enrichir sans les endoctriner, les armer sans les enrôler, leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force, les séduire au vrai pour les amener à leur propre vérité, leur donner le meilleur de soi sans attendre ce salaire qu’est la ressemblance… »

Jean Rostand,
« Discours de réception à l’Académie française », Paris, Gallimard, 1960.

 

« … j’ai vu des enfants assotis, inhibés, terrorisés, obsédés, anxieux, accablés, détériorés : je n’ai pas l’impression d’en avoir rencontré beaucoup qui fussent de véritables sots.
Lorsqu’on aura fait la part des erreurs d’éducation, des maladresses familiales, de l’iniquité sociale, la nature apparaîtra plus généreuse qu’on ne l’avait crue.
(…) s’il s’agit de réclamer une plus large distribution de l’enseignement, nous ne saurions être effleurés par le doute. Nous savons que nous ne pouvons pas nous tromper en voulant que le plus grand nombre d’humains reçoivent l’aliment de vérité qui affermit l’esprit et avive la conscience. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 85-86.

« Au cours de notre longue évolution, nous avons appris à discerner instantanément la vie, mais aussi développé un certain nombre d’instincts, comme la peur du vide et des serpents ; il existe cependant un instinct d’un autre type, qui n’est pas inné mais issu des processus d’acquisition de l’enfance. Les jésuites l’avaient constaté : ils pouvaient façonner l’esprit d’un enfant pour qu’il adhère à leur foi jusqu’à la fin de ses jours, laquelle devenait alors instinctive ; des opérations similaires déterminent pour la vie la fidélité à la tribu et à la nation. L’esprit d’un enfant est même si malléable qu’il peut être conditionné à s’enthousiasmer pour quelque chose d’aussi insignifiant qu’une équipe de football ou d’aussi potentiellement pernicieux qu’une idéologie politique. L’expérience prouve que nous pourrions, si nous le voulions, faire de Gaïa [la biosphère] une croyance instinctive, en leur expliquant son fonctionnement et en leur montrant qu’ils font partie d’elle. »

 James Lovelock,
« La revanche de Gaïa », Flammarion, 2007, p. 191.

 

 

« Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui les écoles différentes ? (…)
Les classes Freinet se basent sur le travail à partir des intérêts des enfants et sur la réalisation de projets qui permettent de fonder les apprentissages sur des situations « vraies »…
Les « écoles intégrales » ne veulent pas donner la priorité à des acquisitions de type scolaire, mais à des acquis à long terme : développement du plaisir d’apprendre, de l’esprit critique ou de la capacité à monter des projets…
Certains, dans les classes Montessori ou Steiner notamment, s’efforcent de mettre en place une discipline « bienveillante » soucieuse d’expliquer et de susciter l’adhésion plus que de sanctionner (…)
… comme Montessori, Decroly ou Freinet, Steiner considère que les notes sont inutiles et que chaque élève doit progresser par rapport à lui-même, et non par rapport à ses camarades de classe ou par rapport à une note… »

Marie-Laure Viaud,
« Montessori, Freinet, Steiner… une école différente pour mon enfant ? »,
Nathan, 2008, p. 9 et 76.

«  L’école a [donc] une fonction mystificatrice : « … elle persuade ceux qui sont éliminés par l’école qu’ils doivent leur destinée sociale, très étroitement liée à leur destin scolaire, c’est-à-dire leur profession, leur revenu, leur rang social, à leur nature individuelle, à leur manque de dons, et elle contribue par là à les empêcher de découvrir que leur destin individuel est un cas particulier d’un destin collectif, celui qui pèse sur tous les membres de leur classe et que révèlent les statistiques d’accès à l’enseignement supérieur.  » »

François Lecointe
in « ABéCédaire de Pierre Bourdieu », J.-P. Cazier, dir., Éd. Sils Maria, 2006, p. 58.

« Trop souvent, ce sont maintenant les parents qui se révèlent incapables de dire non, qui ont peur de se mettre à dos leur ado, qui cèdent au moindre caprice et parlementent en permanence sans oser imposer leur autorité. Or tout jeune a besoin d’un cadre, de limites, de références qui le sécurisent sans l’étouffer (…)
Si nous souhaitons que les enfants de toute origine partagent les mêmes chances d’épanouissement et apprennent à vivre ensemble dans un esprit de respect des différences, l’école doit être le premier lieu de dialogue et d’apprentissage de la vie en démocratie. Avec la nécessité d’inévitables compromis. Le port du voile par exemple : nos religieuses « prennent le voile » et cela n’a jamais généré de grands conflits. Par contre, comment communiquer ouvertement avec la jeune fille dont nous ne pourrions deviner que le regard et qui nous priverait de son sourire et des mimiques essentielles à une franche expression ? (…)
La solution de bon sens consisterait donc à remplacer les cours de religion et de morale laïque par un cours qui rassemblerait tous les élèves pour examiner les problèmes de vie concrets de l’adolescent à la lumière des différentes sensibilités. »

Yves Thelen, « L’enseigne… ment ! », 2013.

Egalité

(voir aussi Droits de l’homme et Sexisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

«  Les historiens, et même le bon sens, peuvent nous faire connaître que, pour séduisantes que puissent paraître ces idées d’égalité parfaite, en réalité elles sont, au fond, impraticables, et si elles ne l’étaient pas, elles seraient extrêmement pernicieuses pour la société humaine. Rendez les possessions aussi égales que possible : les degrés de l’art, du soin, du travail des hommes rompront immédiatement cette égalité. Ou alors, si vous restreignez ces vertus, vous réduisez la société à la plus extrême indigence, et, au lieu de prévenir le besoin et la mendicité chez quelques-uns, vous les rendez inévitables à la communauté entière. »

David Hume, « Enquête sur les principes de la morale », 1751.

 

« … dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire (…)
Telle fut, ou dut être, l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère. »

Jean-Jacques Rousseau,
« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », 1754.


« La société humaine, telle que Dieu l’a établie, est composée d’éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain ; les rendre tous égaux est impossible et serait la destruction de la société elle-même. En conséquence, il est conforme à l’ordre établi par Dieu qu’il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens, qui, tous unis par un lien d’amour, doivent s’aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral. »

 Pape Pie X, Enc. « Quod apostolici muneris », Rome, 1903.

« … lorsqu’il s’agit de traiter de questions sociales d’envergure et de grande acuité, toute politique de l’égalité des chances est finalement une imposture et ne vise qu’à masquer les inégalités foncières de la société. Comme le note le sociologue François Dubet, « l’égalité des chances ne vise pas à produire une société égalitaire, mais une société dans laquelle chacun peut concourir à égalité dans la compétition visant à occuper des positions inégales. »»

 Jacques Dubois,
in « Les nouveaux mots du pouvoir », Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 170.

 

 «  In fine, à force de miser toujours davantage sur les avancées technologiques, la création de valeur liée au travail humain finira par reculer. Pour la première fois, il existe partout dans le monde des populations en excès, qui ne peuvent même plus être exploitées ou servir de soupape d’ajustement (…)
Une partie de l’humanité pourra s’offrir des pièces de rechange et créer les conditions d’une vie affranchie des lois de la nature. Ces hommes-là seront des mutants qui auront structurellement modifié leur métabolisme et leurs gènes. Que deviendront alors les autres, les damnés de la Terre, existera-t-il aussi une technologie pour leur remplir le ventre ou leur vider la tête ? »

Geneviève Ferone et Jean-Didier Vincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 135 et 170.