(voir aussi Sens)
Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
Échange d’idées entre deux maîtres zen :
« – Me permets-tu une question ? demanda le premier.
– Je t’en prie, répondit le second.
– Tu as déjà ma question…
– Et toi ma réponse…
– Qu’as-tu répondu ?
– Quelle était ta question ?
– Ma question était vide !
– Ma réponse aussi !
Les deux maîtres inclinèrent la tête. »
« Il est aussi absurde de pleurer sur le temps où on ne sera plus qu’il le serait de déplorer celui où l’on n’était pas encore. »
Arthur Schopenhauer, « Métaphysique de la mort », 1818.
« Absurdité, encore un mot. Je me débats contre des mots. »
Jean-Paul Sartre, « La Nausée »,Gallimard, 1938.
Meursault est emprisonné pour meurtre. Il a reçu la visite d’un prêtre…
« Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. »
Albert Camus, « L’étranger », Gallimard, 1942.
M.Smith et Mme. Smith
« – Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne peuvent pas guérir ensemble. Le commandant d’un bateau périt avec le bateau, dans les vagues. Il ne lui survit pas.
– On ne peut comparer un malade à un bateau.
– Pourquoi pas ? Le bateau a aussi ses maladies ; d’ailleurs ton docteur est aussi sain qu’un vaisseau ; voilà pourquoi encore il devait périr en même temps que le malade comme le docteur et son bateau.
– Ah ! Je n’y avais pas pensé… C’est peut-être juste… et alors, quelle conclusion en tires-tu ?
– C’est que tous les docteurs ne sont que des charlatans. Et tous les malades aussi. Seule la marine est honnête en Angleterre. »
Eugène Ionesco, « La cantatrice Chauve », scène 1, 1950.
« Le front de l’homme est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien. »
Jean Rostand, « Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 90.
« Nous sommes confrontés à une nouvelle dimension de l’absurde. Le premier degré de l’absurde est celui de Sartre et de Camus. La réalité, la vie sont essentiellement et intégralement dépourvues de sens. Le second degré, c’est de découvrir que le principe de complexité, à l’œuvre depuis quinze milliards d’années, aboutit… au Chemin des Dames ou à l’holocauste nucléaire. La réalité aurait un sens : nous replonger dans le néant. »
Hubert Reeves, « L’heure de s’enivrer – L’univers a-t-il un sens ? »,
Seuil, 1986, p. 21.
« Ce n’est pas la vie qui est absurde, c’est nous quand nous cherchons un sens absolu pour nos vies relatives et passagères. »
André Comte-Sponville
« L’absurdité de notre condition peut, à tout le moins, se conjuguer à trois niveaux. Le premier est engendré par la conviction de la « mort » de Dieu. Sans absolu qui transcende l’existence, sans la croyance en un au-delà qui justifie d’affronter les vicissitudes d’ici-bas, le seul sens que chacun puisse attribuer à son existence est parfaitement arbitraire : l’hédonisme, l’amour, un auto dépassement dérisoire.
Le second niveau confine au cynisme : non seulement rien, en termes de finalité, ne justifie l’émergence d’une forme vitale particulière, mais celle-ci se nourrit nécessairement de la disparition d’autres. Durant 400 millions d’années, le grand requin blanc aura survécu, dominant toute concurrence, jusqu’à ce que, prédateur encore plus impitoyable, l’homme mène son action jusqu’au fond des mers.
Le troisième niveau s’impose finalement comme une évidence : la vie est, par essence, un phénomène transitoire et suicidaire. Toute forme vitale se nourrit au détriment de son biotope. Nous avons été éblouis par l’équilibre ponctuel de certains systèmes mais, sur le long terme, l’Univers élabore la complexité pour ensuite, inexorablement, l’annihiler. Et le plus absurde réside peut-être dans la prise de conscience, totalement vaine, de cette évidence.
Libre encore à nous de considérer que le spectacle n’en est pas moins grandiose. »
Yves Thelen, déc. 2015