Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
« Dans l’état théologique, l’esprit humain dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.
Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.
Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. »
Auguste Comte,
« Cours de philosophie positive », I, 1830.
« Mais on aurait bien tort de croire le positivisme mort. Jean-Louis Le Moigne cite un Rapport assez ahurissant de l’Académie française des sciences (1996) (… et) résume à notre usage les quatre conventions qui fondent la connaissance scientifique elle-même :
– L’hypothèse ontologique : il existe une réalité objective, extérieure à l’homme, mais que celui-ci peut s’attacher à découvrir en éliminant la subjectivité des perceptions individuelles.
– L’hypothèse déterministe ou de causalité : il existe des lois stables et régulières qui commandent à la nature afin de les mettre en œuvre.
– L’hypothèse réductionniste ou de modélisation analytique, fondée par Descartes, selon laquelle on peut comprendre le complexe en le réduisant à ses parties.
– L’hypothèse rationaliste ou de raison suffisante, remontant aux trois axiomes d’Aristote d’où découle la méthode hypothético-déductive.
Le lecteur découvrant l’épistémologie s’écriera : « eh oui, mais en quoi ceci est-il scandaleux. N’est-ce pas ainsi que la science fonctionne ? » Jean-Louis Le Moigne, et nous avec lui, nous répondrons : elle fonctionne comme cela dans certains domaines seulement, et par convention, parce qu’il est plus efficace de s’appuyer sur ces principes plutôt que sur des conceptions de la connaissance plus complexes, quand on veut, par exemple… faire de l’ingénierie.
(…) aussi bien en physique quantique que dans les sciences du macroscopique (sciences humaines et sociales comprises), il est désormais évident que nulle part on ne peut affirmer l’existence ontologique d’un réel indépendant de l’observateur. Partout il apparaît que l’observateur ne peut être objectif. C’est en fait un acteur qui construit par son action (en utilisant ses instruments) sa propre représentation du monde et qui se trouve en retour immédiatement modifié par cette construction. »
présentation par Jean-Paul Baquiast de Jean-Louis Lemoigne,
« Le constructivisme », L’Harmattan, 2003,
www.automatesintelligents.com/ avril 2004.
« Aujourd’hui, il semble devenu évident pour tous ceux disposant d’un minimum de sens critique qu’il n’est plus possible d’envisager l’hypothèse dite positiviste ou réaliste forte, postulant l’existence d’un réel préexistant à l’observateur, que celui-ci se bornerait à décrire de façon de plus en plus approchée grâce au travail scientifique. Cette hypothèse constitue une convention commode dans la vie quotidienne mais ne permet plus d’aborder de façon constructive les questions nouvelles nées du développement des sciences et des techniques, tant au point de vue de la recherche qu’à celui de leurs conséquences politiques et sociales. Il faut dorénavant admettre que la réalité, tout au moins les modèles et produits de toutes sortes résultant de l’activité humaine, est « construite » par cette dernière, d’une façon jamais terminée mêlant inextricablement le constructeur et son œuvre (…)
En résumant beaucoup, on dira que MCR (Method of Relativized Conceptualisation) permet de s’affranchir de ce que l’on pourrait appeler la tyrannie du « réalisme des essences » ou du monde en soi, qui conduit les hommes, que ce soient des scientifiques ou de simples locuteurs ayant recours au langage ordinaire, à oublier, inconsciemment ou même volontairement, que ce sont eux, à travers la façon dont ils perçoivent et se représentent le réel, qui définissent et construisent ce réel. »
J.-P. Baquiast et C. Jacquemin, « Le programme pour une épistémologie formalisée de Mme
Mioara Mugur-Schächter », www.automatesintelligents, juin 2004.