Relativité

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Tandis que le bateau est à l’arrêt, observez soigneusement des oiseaux voler à des vitesses égales dans toutes les directions de la cabine (…) si vous lancez quelque chose à votre ami, les distances étant égales, vous n’avez pas besoin de le lancer avec plus de force dans une direction que dans une autre, et si vous sautez à pieds joints, vous franchissez des distances égales dans toutes les directions (…) faites maintenant avancer le bateau à l’allure qui vous plaira : pour autant que la vitesse soit uniforme et qu’il n’oscille pas, vous ne constaterez pas le moindre changement dans les effets mentionnés et aucun d’eux ne vous permettra de dire si le bateau est en mouvement ou à l’arrêt (…) Le mouvement est mouvement et agit comme mouvement pour autant qu’il soit en rapport avec des choses qui en sont dépourvues ; mais pour toutes les choses qui y participent également, il n’agit pas, il est comme s’il n’était pas. »

Galilée,
« Dialogue sur les deux grands systèmes du Monde »,1632.

 

 «  Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence, un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

 Blaise Pascal, « Pensées », 1670, § 294.

 

 « … si la Terre était en repos, le corps qui est en repos relatif dans le vaisseau aurait un mouvement vrai et absolu, dont la vitesse serait égale à celle qui emporte le vaisseau à la surface de la Terre, mais la Terre se mouvant dans l’espace, le mouvement vrai et absolu de ce corps est composé du mouvement vrai de la Terre dans l’espace immobile, et du mouvement relatif du vaisseau par rapport à la Terre. »

Isaac Newton, « Philosophiae Naturalis Principia Mathematica », 1687.

« … même si la mécanique classique ne fournit pas une base assez large pour la représentation théorique de tous les phénomènes physiques, il faut lui reconnaître une part importante de vérité, car elle explique avec une merveilleuse précision les mouvements réels des corps célestes. C’est pourquoi le principe de relativité doit aussi être valable avec une grande précision dans le domaine de la mécanique (…)
… tous les corps de référence K’ doivent être tout à fait équivalents à K pour la formulation des lois de la nature s’ils effectuent, relativement à K, un mouvement rectiligne, uniforme et exempt de rotation (…) C’est dans ce sens que nous parlons du principe de relativité restreinte (…) nous entendrons par « principe de relativité générale » l’affirmation suivante : tous les corps de référence, quel que soit leur état de mouvement, sont équivalents pour la description de la nature (…) cette formulation devra être remplacée plus tard par une autre plus abstraite [en effet] … dans les champs de gravitation il n’existe pas de corps rigides jouissant de propriétés euclidiennes ; la fiction de corps de référence rigide est, par conséquent, inutile dans la théorie de la relativité générale. La marche des horloges est également influencée par les champs de gravitation, de telle sorte qu’une définition physique directe du temps à l’aide d’horloges n’a pas du tout le même degré de précision que dans la théorie de la relativité restreinte. »

Albert Einstein,
« La théorie de la relativité restreinte et générale », 1916,
Dunod, Paris, 2012, p. 16, 70-71 et 116.

« La loi de la constance de la vitesse de la lumière dans l’espace vide, corroborée par le développement de l’électrodynamique et de l’optique, jointe à l’égalité de droit de tous les systèmes d’inertie [principe de la relativité restreinte] (…) a conduit tout d’abord à l’idée que la notion de temps devait être relative, puisque chaque système d’inertie devait avoir son temps propre. »

Albert Einstein, discours prononcé à Londres (1922)

 

« Nous éprouvons naturellement le caractère subjectif du temps qui passe. Qu’il nous faille attendre impatiemment, et le temps nous semblera long ; mais plus nous vieillissons, plus nous avons le sentiment que les années nous filent entre les doigts… Pourtant, nous postulons intuitivement qu’une heure est toujours une heure : quelles que soient les circonstances, si la vision d’un feuilleton filmé dure cent-vingt minutes, il nous apparaît évident que ce laps de temps s’écoulera semblablement pour tout un chacun s’installant devant l’écran, où qu’il se trouve. C’est que notre expérience de l’Univers est extrêmement réduite : nous subissons un champ de gravité relativement uniforme et la vitesse de nos déplacements est infime par rapport à la vitesse limite de la lumière. Nous sommes dès lors forcément très dubitatifs lorsque la théorie de la Relativité nous apprend que l’astronaute qui subirait des accélérations très élevées ou qui traverserait d’intenses champs gravitationnels vivrait un temps propre ralenti et, de retour sur Terre, découvrirait son frère jumeau plus âgé que lui. Leur montre respective aurait confirmé que la durée de chaque séance cinématographique est bien de cent-vingt minutes, mais le second aurait disposé d’un bien plus grand nombre de séances ! »

YvesThelen,
d’après « Éveil à l’esprit philosophique », L’Harmattan, 2009, p. 33-34.

 

«  … avant la théorie de la relativité générale (1915), la physique fournissait une description non locale de la gravitation : si on déplace un caillou sur la Lune, notre poids sur Terre est immédiatement affecté ; on pourrait donc, en principe, communiquer instantanément à travers tout l’univers. Avec la théorie d’Einstein, la gravitation devient un phénomène qui, comme tous les autres phénomènes connus en 1917, se propage à vitesse finie [la vitesse de la lumière] de proche en proche (…) l’homme qui a rendu la physique locale se trouva environ dix ans après sa découverte à nouveau confronté à la non-localité [de la physique quantique]. (…) il est possible et même fréquent que deux objets éloignés l’un de l’autre ne forment, en réalité, qu’un seul objet ! C’est cela, l’intrication. Ainsi, si l’on touche l’un des deux, tous deux tressaillent. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard », Odile Jacob, 2012, num : Nord Compo, p. 76 et 70.

 

Réalité

(voir aussi Vide)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Ce que la science peut atteindre, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, comme le pensent les dogmatistes naïfs, ce sont seulement les rapports entre les choses ; en dehors de ces rapports, il n’y a pas de réalité connaissable. »

Henri Poincaré, « La science et l’hypothèse », intr., Flammarion, 1920.

 

 « … le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective. »

Albert Einstein et Léopold Infeld,
« L’Évolution des idées en physique », 1938.

 

 « Ma main se sent touchée aussi bien qu’elle touche. Réel veut dire cela, rien de plus. »

Paul Valéry (1871-1945)

« La question de savoir ce qu’est une table en réalité ne présente aucun sens. Il en va de même ainsi de toutes les notions physiques. L’ensemble du monde qui nous entoure ne constitue rien d’autre que la totalité des expériences que nous en avons. Sans elles, le monde extérieur n’a aucune signification. Toute question se rapportant au monde extérieur qui ne se fonde pas en quelque manière sur une expérience, une observation, est déclarée absurde et rejetée comme telle.»

Max Planck,
« L’image du monde dans la physique contemporaine », (1922), Gonthier-Médiations, 1963.

« …nous pouvons observer et voir ce qui se passe dans notre tête, et nous ne pouvons observer ni voir rien d’autre. Le ciel étoilé que nous fait connaître la sensation visuelle est en nous. Le ciel étoilé auquel nous croyons est inféré. »

Bertrand Russel
in P. Chambadal, « À la recherche de la réalité physique »,
librairie A. Blanchard, 1969, p. 252.

 

« Au niveau subatomique, la matière n’existe pas avec certitude à des places définies, mais manifeste plutôt une « tendance à exister », et les événements atomiques ne surviennent pas avec certitude, mais manifestent plutôt des « tendances à survenir ». Dans la formulation de la théorie quantique, ces tendances sont exprimées comme des probabilités et sont associées aux quantités mathématiques qui prennent la forme d’ondes. »

Fritjof Capra,
« Le Tao de la Physique », Éd. Sand, 1975, p. 70.

 

« Nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir. Ce que nous appelons « réalité » (individuelle, sociale, idéologique) est une interprétation, construite par et à travers la communication. »

Paul Watzlawick
in « L’invention de la réalité », 1981.

« Le monde extérieur, dont nous connaissons tous la « réalité » de manière intuitive, nous apparaît ainsi comme une création du système nerveux. Il s’agit, en quelque sorte, d’un monde possible, d’un modèle permettant à l’organisme de gérer la masse d’informations qu’il reçoit, et de la rendre utile dans la vie quotidienne. Ainsi, il nous faut définir une sorte de « réalité biologique » comme la représentation du monde extérieur que le cerveau d’une espèce donnée parvient à construire. »

O. Dyens, citant Jesper Hoffmeyer et François Jacob,
« La condition inhumaine », Flammarion, 2008, p. 34.

 

« Cette nouvelle « physique de l’information » [la théorie de la double causalité] se justifie par le caractère contre intuitif de la réalité qui nous est dépeinte par la physique actuelle : un espace-temps courbe et élastique, un temps spatialisé, une matière essentiellement vibratoire que l’on ne distingue même plus de l’espace lui-même. Il devient dès lors presque impératif de soutenir l’idée somme toute très logique que notre réalité apparente ne soit finalement qu’une construction du cerveau et que la vraie réalité soit plutôt un vaste champ d’informations très différent de ce que l’on perçoit. »

Philippe Guillemant,
«Théorie de la double causalité», Éditions du Temps, n°2, mars 2014.

« … le tissu de notre monde physique, l’espace lui-même, est un objet purement mathématique au sens où seuls ses propriétés intrinsèques sont des propriétés mathématiques – des valeurs telles que le nombre de dimensions, la courbure et la topologie.
… toute la « substance » de notre monde physique est constituée de particules élémentaires, qui s’avèrent à leur tour être des objets purement mathématique (…)
Nous avons vu qu’il existe quelque chose d’incontestablement plus fondamental que notre espace tridimensionnel et les particules qui l’habitent : la fonction d’onde et la région de dimension infinie, appelée espace de Hilbert, dans laquelle elle évolue [et qui sont également] des objets purement mathématiques. »

 Max Tegmark,
« Notre univers mathématique – En quête de la nature ultime du Réel »,
Dunod, Poche, 2014. 

Réalisme

(voir aussi Positivisme et Réalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Jadis, Tchouang Tcheou rêva qu’il était un papillon voltigeant satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Tcheou. Il ne sut plus s’il était Tcheou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tcheou… »

 « Philosophes taoïstes », Tchouang-tseu,
bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1993, p. 104.

 

« Nous commençons tous avec le réalisme naïf, c’est-à-dire avec la doctrine selon laquelle les objets sont tels qu’ils paraissent. Nous admettons que l’herbe est verte, que la neige est froide et que les pierres sont dures (…) L’observateur qui prétend observer une pierre observe, en réalité, si nous voulons ajouter foi à la physique, les impressions des pierres sur lui-même. C’est pourquoi la science paraît être en contradiction avec elle-même : quand elle se considère comme étant extrêmement objective, elle plonge contre sa volonté dans la subjectivité. Le réalisme naïf conduit à la physique et la physique montre, de son côté, que ce réalisme naïf, dans la mesure où il reste conséquent, est faux. Logiquement faux, donc faux. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 45.

 

« Les électrons et autres « particules » quantiques ne sont en réalité ni des ondes ni des particules mais quelque chose d’autre dont les attributs classiques, trajectoire, vitesse, localisation, n’apparaissent qu’en fonction du dispositif expérimental donné. Pour être provocateur, la réalité n’existerait donc fondamentalement pas dans l’espace et le temps et les objets au sens classique n’existeraient pas sans un observateur (peut-être pas nécessairement humain) pour les observer ! C’est en tous cas une interprétation possible de la mécanique quantique. »

Laurent Sacco, http://www.futura-sciences.com, févr. 2007.

« …les lois de la mécanique quantique permettent la formation de paires de particules « intriquées » (…) Lorsqu’on effectue une mesure sur l’une, tout se passe comme si sa jumelle le sentait immédiatement et adoptait un état physique correspondant à celui trouvé pour sa partenaire. Pour Einstein, inventeur de la relativité qui stipule qu’aucun effet ne peut se propager plus vite que la lumière, cette description mettant en jeu une modification instantanée à distance est inacceptable (…)
Alain Aspect entreprend en 1975, à l’Institut d’optique d’Orsay, la construction d’une source de paires de photons intriqués (…)
Les résultats violent de façon très nette les inégalités de Bell, et sont en excellent accord avec les prédictions quantiques. Il n’existe donc pas de modèle dans l’esprit des conceptions dites « réalistes locales » d’Einstein, pour décrire les particules intriquées (…) il faut admettre qu’il s’agit d’un système unique, « inséparable », décrit par un état quantique global. »

www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/debat

Raison

(voir aussi Sens)

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« …raisonner est l’emploi de toute ma maison
et le raisonnement en bannit la raison »

Molière, « Les femmes savantes », 1672.

« Je vois par exemple que deux fois deux font quatre, et qu’il faut préférer son ami à son chien; et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l’esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, et tout ce qu’il y a d’intelligences. »

Nicolas Malebranche,
« 
 De la Recherche de la vérité », 1675.

« Comme, en effet, il est naturel à l’homme de prendre pour guide de ses actes sa propre raison, il arrive que les défaillances de l’esprit entraînent facilement celles de la volonté ; et c’est ainsi que la fausseté des opinions, qui ont leur siège dans l’intelligence, influe sur les actions humaines et les vicie (…) Ce n’est pas vainement que Dieu a fait luire dans l’esprit humain la lumière de la raison; et tant s’en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de l’intelligence ; au contraire, elle la perfectionne et, en augmentant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations. »

Pape Léon XIII, 1879.

 

« Si j’analyse le processus qu’exprime la proposition « je pense », j’obtiens toute une série d’affirmations téméraires qu’il est difficile, peut être impossible de fonder ; par exemple, que c’est moi qui pense, qu’il faut qu’il y ait un quelque chose qui pense, que la pensée est le résultat de l’activité d’un être conçu comme cause, qu’il y a un « je », enfin que ce qu’il faut entendre par pensée est une donnée déjà bien établie, – que je sais ce qu’est penser. Car si je n’avais déjà en mon for intérieur tranché la question, quel critère me permettrait de décider si cet acte intérieur n’est pas « vouloir » ou « sentir » ? ».

Frédéric Nietzsche, « Par delà le bien et le mal », 1886.

 

 « Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience (…) Sur la foi de ces découvertes [celles de Freud], un courant d’opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l’explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu’il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L’imagination est peut-être en train de reprendre ses droits. »

André Breton, « Manifeste du surréalisme », Kra, 1924.

 

« … la science instruit la raison. La raison doit obéir à la science (…) la doctrine traditionnelle d’une raison absolue et immuable n’est qu’une philosophie. C’est une philosophie périmée. »

Gaston Bachelard, « La philosophie du non », PUF, 1940.

 

 « Il est curieux de constater – et la relativité n’est pas la seule à nous le montrer – qu’à mesure que le raisonnement progresse, il prétend de moins en moins être à même de prouver. Autrefois la logique était censée nous apprendre à raisonner ; à présent, elle enseigne plutôt à s’abstenir de raisonner. »

Bertrand Russel, « ABC de la relativité », 10/18 n° 233, p. 181.

 

 « Je ne crois pas que l’homme ait à sa disposition d’autre moyen de connaître que sa raison. Moyen imparfait, sans nul doute ; et je conviens que peut-être les jugements où elle nous porte sont, par construction, entachés d’erreur (…) Mais ces risques, nous ne saurions faire autrement que de les courir, et je doute que nous ayons quoi que ce soit à gagner à faire d’emblée intervenir l’irrationnel dans le champ de ce qui nous paraît être le connaissable. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 16-18.

« Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la connaissance. La raison fut une aide ; la raison est l’entrave. »

Sri Aurobindo, « Aperçus et Pensées », 1956.

 

 « Une des affirmations favorites de Marvin Minsky, c’est : « La logique ne s’applique pas au monde réel« . D’une certaine façon, c’est vrai. C’est d’ailleurs un des obstacles qui se dressent devant les chercheurs en intelligence artificielle : il faut qu’ils se rendent compte que l’on ne peut fonder aucune intelligence sur le seul raisonnement ; ou plutôt que le raisonnement isolé est impossible, parce que le raisonnement dépend de l’organisation préalable de tout un système de concepts (…) La faculté de raisonner doit être disposée à accepter les premières caractérisations d’une situation qui lui est présentée par la faculté de percevoir, mais ensuite, si elle a des doutes sur ces données, la faculté de perception doit à son tour être prête à accepter ces doutes et à revenir en arrière pour réinterpréter la situation, ce qui crée une boucle continue entre les niveaux. C’est justement de cette interaction entre les sous-êtres qui perçoivent et les sous-êtres qui raisonnent que naît un être entier, un Mortel.»

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, 1987, p. 345.

 

« L’argument du rêve, l’exemple de l’hallucination, ou toute autre manière plus ou moins sophistiquée d’insister sur le fait que la certitude de la représentation n’implique jamais celle du représenté, pointent notre incapacité à sortir de nous-mêmes pour constater de l’extérieur, et comme « de profil », que le perçu existe bien en dehors de la perception que nous en avons (…) La raison se prend ici à son propre piège : cherchant une certitude absolue qu’elle ne saurait trouver ailleurs que dans la pensée, elle fait de tout ce qui n’est pas elle quelque chose d’incertain, ce qui la situe aux parages de la folie. La raison qui trouve en elle-même le seul moyen de satisfaire son désir de certitude absolue est aussi bien en passe de définitivement se perdre. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 13-14.

Racisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Tout concourt à prouver que le genre humain n’est pas composé d’espèces essentiellement différentes entre elles, qu’au contraire il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la Terre a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques… »

G-L. Buffon,
« Histoire naturelle », impr. Du Roy, 1749, p. 530-531.

 

« Dans un avenir assez prochain si nous comptons par siècles, les races humaines civilisées auront très certainement exterminé et remplacé les races sauvages dans le monde entier. Il est à peu près hors de doute que, à la même époque, ainsi que le fait remarquer le professeur Schaaffhausen, les singes anthropomorphes auront aussi disparu. La lacune sera donc beaucoup plus considérable encore, car il n’y aura plus de chaînons intermédiaires entre la race humaine, qui, nous pouvons l’espérer, aura alors surpassé en civilisation la race caucasienne, et quelque espèce de singe inférieur, tel que le Babouin, au lieu que, actuellement, la lacune n’existe qu’entre le nègre ou l’Australien et le Gorille. »

Charles Darwin,
« La descendance de l’homme et la sélection sexuelle » (1871),
Reinwald éd. 1891, p. 170-171. 

 

 « Nous possédons encore aujourd’hui, dans notre peuple allemand, de grandes réserves d’hommes de la race germanique du nord dont le sang est resté sans mélange et que nous pouvons considérer comme le trésor national le plus précieux pour notre avenir. Aux tristes époques où les lois de la race étaient inconnues, quand on voyait en tout homme, pris en soi, un être tout pareil à ses semblables, on n’apercevait pas les différences de valeur existant entre les divers éléments primitifs. »

Adolf Hitler,
« Mein Kampf », 1924.

 

« Notre racisme n’est agressif qu’à l’égard de la race juive. Nous parlons de race juive par commodité de langage, car il n’y a pas, à proprement parler, et du point de vue de la génétique, de race juive (…) La race juive est avant tout une race mentale (…) Une race mentale, c’est quelque chose de plus solide, de plus durable qu’une race tout court. Transplantez un Allemand aux États-Unis, vous en faites un Américain. Le Juif, où qu’il aille, demeure un juif. C’est un être par nature inassimilable. »

Martin Bormann,
« Testament politique d’Adolf Hitler », 1945. Fayard, 1959, p. 83.

 

 « Demain, peut-être, verrons-nous surgir un nouveau racisme, qui prétendra lire la primauté raciale dans la longueur de tel chromosome ou dans l’ordre de séquence des bases qui forment tel acide nucléique. »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 38.

 

« Le racisme est une manière de déléguer à l’autre le dégoût qu’on a de soi-même. »

Robert Sabatier (1923-2012)

 

 « Je suis, de toute façon, moins intéressé par la taille et les circonvolutions du cerveau d’Einstein que par la quasi-certitude que des individus d’un talent égal ont vécu et sont morts dans les champs de coton et les mines. »

Stephen Jay Gould,
« Le Pouce du panda
 : les grandes énigmes de l’évolution », 1980.

 

« Le séquençage comparé d’échantillons d’ADN mitochondrial humain récoltés dans diverses parties du monde a permis de reconstituer cette généalogie jusqu’à une femelle ancestrale unique – l’ « Ève mitochondriale », comme on l’appelle – qui vécut quelque part en Afrique il y a environ 200 000 ans. Des études similaires sur le chromosome Y, prérogative mâle, ont conduit de la même façon à un « Adam Y », qui vivait en Afrique à peu près à la même époque (…) Au cours du temps, toutes les lignées de même sexe, sauf une, ont été interrompues par l’absence de filles dans les lignées femelles ou de fils dans les lignées mâles, ne laissant finalement que deux lignées ininterrompues, l’une femelle et l’autre mâle, remontant à deux individus qui n’avaient probablement rien à voir l’un avec l’autre. Adam Y ne s’est probablement jamais accouplé avec Ève mitochondriale.

Selon ces découvertes, tous les êtres humains existants sont des descendants de cette seule branche africaine. »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 128-129.

 

Propriété

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … de nos jours la rage de posséder est allée si loin qu’il n’y a plus rien de profane ou de sacré dans la nature qui ne soit devenu une source de revenus, non seulement chez les princes, mais aussi chez les prêtres. Autrefois même sous les tyrans – ils étaient alors fort rudimentaires et n’avaient pas encore bien saisi la nature de la tyrannie – il existait des choses communes à tous, comme les mers, les fleuves, les voies publiques, les bêtes sauvages. Aujourd’hui certains aristocrates, se prenant pour seuls êtres humains qui soient, ou plutôt pour des dieux, prétendent tout s’approprier. »

Desiderius Erasmus,
« Les Adages » (1500) coord. J.-C. Saladin, Les Belles Lettres, 2011, 611, v.1.

 

«  Mien, tien. « Ce chien est à moi », disaient ces pauvres enfants.  » C‘est là ma place au soleil.  » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. »

Blaise Pascal, « Pensées », 1670, § 295.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau (1754),
« Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes », sec. partie.

 

«  Si j’avais à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que l’esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse : c’est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d’ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassinat. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu’est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c’est le vol, sans avoir la certitude de n’être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ? »

Pierre-Joseph Proudhon,
« Qu’est ce que la propriété ? »
ch. I, 1840.

« À qui appartient l’espace ? La question n’est qu’un petit pas pour l’Homme mais certes un pas de géant pour les avocats. Alors qu’une entreprise américaine réclame la propriété d’un astéroïde, des futés vendent des terrains sur la Lune et sur Mars.
Les aspects nobles de la conquête spatiale ne font pas longtemps le poids face au mercantilisme humain. Sur Internet, un vendeur de voiture californien fait déjà de bonnes affaires en vendant des terrains sur la Lune et sur Mars à des naïfs qui ont de l’argent à perdre (…)
Alors que l’homme cherche en vain des traces d’intelligence sur d’autres planètes, il y a des jours où on en cherche même sur Terre…
Toutes les tentatives pour s’approprier la propriété de corps célestes ne sont pas aussi loufoques. La firme SpaceDev, détenue par le magnat du logiciel James William Benson, a annoncé en septembre 97 son intention d’envoyer une sonde privée sur un astéroïde d’ici trois ans et réclame des droits de propriété sur ce caillou (…) des droits d’exploitation minière qui pourront être mis en vigueur lorsque la technologie le permettra. »

Michel Marsolais,
« Terrains à vendre sur Mars », Le Journal de Montréal, 11 janv. 1998.

 

Progrès

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … j’ignore ce que tu crois être en train d’accomplir, Édouard. De te pousser du col, ça, sûrement. Mais je te dis, moi, que tu viens de faire ici la chose la plus perverse, la plus dénaturée (…)  Je suis prêt à admettre, tu vois, qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme, non l’homme pour la pierre taillée ! Et qu’on ne veuille pas non plus les affiner plus qu’il n’est nécessaire. Je suis un libéral, Édouard, et j’ai le cœur à gauche. Jusque-là, je peux accepter. Mais ça, Édouard, ça ! Cette chose-là ! dit-il en montrant le feu, ça, c’est tout différent, et personne ne sait où ça pourrait finir. »

Roy Lewis,
« Pourquoi j’ai mangé mon père » (1960) Magnard Lycée, 2002, p. 28.

« Le progrès est devenu un problème – il pourrait sembler que le progrès nous ait conduit au bord d’un abîme et qu’il soit par conséquent nécessaire de considérer une alternative. Par exemple, s’arrêter là où nous nous trouvons ou, si c’est possible, opérer un retour. »

Léo Strauss,
« La Renaissance du rationalisme politique classique », (1989), Gallimard, 1993, p. 304.

« … le mythe du progrès, qui est au fondement de notre civilisation, qui voulait que, nécessairement, demain serait meilleur qu’aujourd’hui, et qui était commun au monde de l’Ouest et au monde de l’Est, puisque le communisme promettait un avenir radieux, s’est effondré en tant que mythe. Cela ne signifie pas que tout progrès soit impossible, mais qu’il ne peut plus être considéré comme automatique et qu’il renferme des régressions de tous ordres. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que la civilisation industrielle, technique et scientifique crée autant de problèmes qu’elle en résout. »

Edgar Morin,
Propos recueillis par Anne Rapin, Label France, n°28, 1997.


«  Paradoxalement, il faudrait savoir s’arrêter pour éviter de tomber mais c’est précisément parce que nous avons peur de la chute que nous avançons toujours plus vite et plus nombreux.
Le temps est venu pour l’apprenti sorcier de devenir sorcier. Pour cela il lui faudra s’affranchir de règles de bon sens élémentaire, cultiver l’art du déni, faire vœu de bricolage à défaut de posséder toutes les clés de la connaissance et tordre le cou aux considérations éthiques. Et surtout faire le saut de la foi. La foi dans le Progrès éternel de l’homme, en toute circonstance. Le Progrès, voilà le gros mot lâché, à nous d’en tirer les conclusions (…)
Mais notre foi dans le Progrès ne nous aidera pas beaucoup tant que nous n’aurons pas changé nos instruments de navigation et modifié radicalement certains de nos comportements. Les limites de la prospérité, aujourd’hui, sont plus dépendantes du capital naturel disponible que des prouesses technologiques. »

 Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 71 et 150.

 

« Le progrès est clairement et nettement un mot chargé de valeur. Il se distingue en cela de concepts parents comme « changement » et « croissance » – ou encore « évolution » –, qui sont ou peuvent être traités comme purement fondés sur des faits (…)
À la fictive nécessité du Progrès pourrait alors se substituer la volonté de progrès, plus précisément la volonté modeste de réaliser tel ou tel progrès dans un domaine défini, impliquant la libre évaluation des options et le libre choix parmi les possibles, dans le cadre d’une discussion publique continue réunissant en droit, selon diverses modalités, tous les citoyens sans exclusion. La notion de progrès perd dès lors l’unité et l’unicité qui la constituaient en dogme (…)
Dans cette perspective, on suppose que tout ce qui est techniquement possible n’est pas nécessairement souhaitable, ce qui engage à déterminer les limites du faisable selon des critères explicites. »

Pierre-André Taguieff,
« L’idée de progrès. Une approche historique et philosophique »,
Cahier du CEVIPOF n°32, sept. 2002, p. 5 et 74.

« Le progrès en tant que théorie politique diffère sensiblement du progrès synonyme d’amélioration ou d’avancement. Si la seconde signification du terme a perdu du terrain ces dernières années, la première en revanche a gardé toute sa puissance idéologique. Investi du sens que véhiculait autrefois la notion d’évolution sociale, ce progrès-là est forcément linéaire et irréversible, une référence normative se manifestant notamment lorsque nous qualifions une personne ou une idée de « progressiste » (…)
Le progrès n’est plus une idée innocente, mais une idéologie pour laquelle des hommes sont prêts à tuer ou à mourir. Il a acquis une signification qui implique une manière particulière de concevoir le temps et l’espace, l’histoire et la géographie, une vision dans laquelle les différentes cultures et sociétés cessent d’apparaître lointaines, mystérieuses ou intrigantes pour devenir des entités familières situées à un point déterminé sur l’échelle de l’histoire — un point par lequel les plus civilisés sont déjà passés et vers lequel les moins civilisés avancent inexorablement.
Une vaste partie de l’hémisphère Sud est volontiers perçue comme une sorte de réplique de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, mais prise à un stade moins évolué, à une étape que la marche de l’histoire a laissée derrière nous (…)
Le progrès, en somme, désigne l’infaillible processus par lequel la destinée humaine est appelée à s’accomplir. Il consiste à dépouiller chaque culture de ses possibilités d’évolution pour les dissoudre dans une vision monolithique. »

Ashis Nandy, « Réflexions sur le progrès »,
Le Monde diplomatique, supplément, oct. 2015.

Pouvoir

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Aussi, je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort. La cause n’en est pas toujours qu’on espère un plaisir plus intense que celui qu’on a déjà réussi à atteindre, ou qu’on ne peut pas se contenter d’un pouvoir modéré : mais plutôt qu’on ne peut pas rendre sûrs, sinon en en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu’on possède présentement. »

Thomas Hobbes (1588-1679)

 

« Le pouvoir ne doit pas être conquis, il doit être détruit. »

Michel Bakounine (1814-1876)

«  Ces gens-là [à propos des hauts dignitaires nazis] existent dans tous les pays du monde. Leurs profils psychologiques ne sont pas obscurs. Mais ce sont des gens qui ont des pulsions particulières, qui veulent accéder au pouvoir, et vous dites qu’ils n’existent pas ici ? Je suis vraiment convaincu qu’il existe des gens, même en Amérique, qui piétineraient allègrement la moitié de leurs concitoyens si cela leur permettait de prendre le pouvoir contre l’autre moitié, ces mêmes gens qui se contentent de parler aujourd’hui – qui utilisent les droits de la démocratie d’une manière antidémocratique. »

Douglas Kelley cité par Jack El-Hai,
« Le nazi et le psychiatre », Éd. des Arènes, 2013, p. 256-257.


« Stanley Milgram a mené dans les années 50/60 des expériences visant à évaluer la soumission à l’autorité (…) L’animateur fait entrer deux personnes [des volontaires recrutés par annonce] dans une pièce et leur explique que l’une sera « expérimentateur » et l’autre « élève », et qu’il s’agit d’étudier les effets de la punition sur le processus d’apprentissage. L’animateur emmène l’élève dans une pièce, l’installe sur une chaise munie de sangles et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit qu’il va devoir apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu’il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d’intensité croissante. L’ « expérimentateur », qui est en fait le sujet de l’expérience, ne sait pas que le rôle de l’élève est tenu par un acteur qui ne reçoit en réalité aucune décharge électrique…
Stanley Milgram qualifie les résultats d’inattendus et inquiétants, car aucun des participants n’a eu le réflexe de refuser et de s’en aller. Et une proportion importante d’entre eux a continué jusqu’au niveau de choc le plus élevé du stimulateur.
Le sujet perçoit l’animateur comme ayant une autorité légitime au regard de sa position socioprofessionnelle, des études qu’il est censé avoir faites… Refuser d’obéir serait un manquement grave, une transgression morale. Il ressent les systèmes érigés par la société comme des entités à part entière et se refuse à voir l’homme derrière les institutions. Quand l’animateur dit : « l’expérience exige que vous continuiez », le sujet ne se pose pas de question… »

D’après la fiche de lecture de Josselyne Abadie conscience-vraie.info

« Dans un monde interconnecté, organisé selon une logique de flux et de réseaux, le pouvoir est plus que jamais le produit de relations sociales et politiques qui s’instituent entre les acteurs et produisent des formes de légitimité (…)
Si les « sujets » du pouvoir (gouvernés, administrés, salariés…) continuent d’en subir les effets, ils en sont aussi plus avertis. Les compétences critiques qu’ils expriment apparaissent comme une forme combinée de contestation et d’émancipation. Dans une société où l’information circule par des canaux de moins en moins officiels et maîtrisables, le pouvoir peut de moins en moins s’exercer sans tenir compte de ceux qui en sont les destinataires. »

Jean-Vincent Holeindre, dir.,
« Le pouvoir », Sciences Humaines Éd., 2014, introduction, p. 9-10.

« Aux USA, l’un des sujets principaux de la science politique académique est l’étude des attitudes, des politiques et de leur corrélation (…) il a été conclu qu’à peu près 70% de la population – les 70% du bas de l’échelle des richesses/revenus – n’ont aucune influence sur la politique. Ils sont véritablement laissés pour compte. Comme vous montez dans l’échelle des richesses/revenus, vous obtenez un peu plus d’influence sur la politique. Quand vous arrivez en haut, ce qui représente peut-être le dixième d’un pour cent, les gens obtiennent à peu près tout ce qu’ils veulent, c’est-à-dire qu’ils décident de la politique. Donc le terme correct pour çà n’est pas la démocratie ; c’est la ploutocratie (…)
En Europe, incidemment, c’est bien pire (…) les gouvernements nationaux doivent suivre les directives macro-économiques édictées par la Commission Européenne. Les élections sont presque insignifiantes, presque comme dans les pays du Tiers-Monde qui sont dirigés par les institutions financières internationales. »

 Extrait du discours de Noam Chomsky
au DW Global Media Forum, Bonn, Allemagne, le 17 juin 2013.

« Avoir le pouvoir c’est avoir été sélectionné dans l’évolution pour faire partie des êtres les plus performants et guider l’évolution humaine selon les critères définis par la sélection. Ce n’est en aucun cas la possibilité d’influencer l’évolution de soi, d’un groupe ou de l’humanité selon d’autres modes que ceux déterminés par les besoins évolutifs de l’ensemble. »

Vincent Mignerot,
« Essai sur la raison de tout », Editions Solo, 2014, p.78.

Pourquoi ?

(voir aussi Comprendre, Finalisme et Métaphysique)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Gottfried W. Leibniz,
« Principes de la nature et de la grâce fondés en raison », 1740.

 

« Et si la science elle-même, sur le plan de l’explication causale, n’oserait se promettre de nous mener au repos de l’esprit, que sera-ce de la philosophie, avec la suite illimitée de ses « pourquoi », qui, sans doute, n’ont aucun sens, qui, sans doute, n’ont pas le droit de sortir d’une bouche humaine, mais que nous avons bien de la peine à ravaler quand la nausée métaphysique nous les fait monter à la gorge ! »

Jean Rostand,
«Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 75.

 « Une théorie unifiée, si elle est possible, se borne de toute façon à un ensemble de règles et d’équations. Qu’est-ce qui donne vie à ces équations et crée l’Univers qu’elles doivent décrire ? En suivant la règle qu’elle s’est fixée de construire un modèle mathématique, la science s’avère incapable d’expliquer pourquoi il devrait exister un Univers conforme à ce modèle. Pourquoi l’Univers se donne-t-il tant de mal pour exister ? La théorie unifiée serait-elle dotée d’une telle force qu’elle se mettrait au monde elle-même ? Ou bien a-t-elle besoin d’un Créateur et, dans ce cas, joue-t-il un rôle dans l’Univers ? Et qui l’a créé, Lui ? »

Stephen Hawking,
«Une belle histoire du temps », Flammarion, 2005, p. 163.

 

« À en croire un cliché fastidieux (et qui à la différence de beaucoup d’autres n’est même pas vrai), la science s’occuperait du comment alors que seule la théologie aurait les moyens de répondre au pourquoi (…) Ce n’est pas parce qu’une question peut être formulée dans une phrase grammaticalement correcte qu’elle a un sens (…) Peut-être y a-t-il des questions vraiment profondes et sensées qui échapperont toujours au domaine de la science. Peut-être la théorie quantique frappe-t-elle déjà à la porte de l’insondable. Mais si la science ne peut répondre à telle question fondamentale, qu’est-ce qui donne à penser que la religion puisse y répondre ? »

Richard Dawkins,
«Pour en finir avec Dieu »,
Perrin, 2009, p. 77.

« Pourquoi le pourquoi ? (…) Nous seuls (de tous les êtres vivants terrestres) percevons notre existence comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. »

Huston Nancy,
« L’espèce fabulatrice », Actes Sud, 2008, p. 14

 

 

Positivisme

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Dans l’état théologique, l’esprit humain dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.
Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.
Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. »

Auguste Comte,
« Cours de philosophie positive », I, 1830.

 

 « Mais on aurait bien tort de croire le positivisme mort. Jean-Louis Le Moigne cite un Rapport assez ahurissant de l’Académie française des sciences (1996)  (… et) résume à notre usage les quatre conventions qui fondent la connaissance scientifique elle-même :
 L’hypothèse ontologique : il existe une réalité objective, extérieure à l’homme, mais que celui-ci peut s’attacher à découvrir en éliminant la subjectivité des perceptions individuelles.
–  L’hypothèse déterministe ou de causalité : il existe des lois stables et régulières qui commandent à la nature afin de les mettre en œuvre.
 L’hypothèse réductionniste ou de modélisation analytique, fondée par Descartes, selon laquelle on peut comprendre le complexe en le réduisant à ses parties.
 L’hypothèse rationaliste ou de raison suffisante, remontant aux trois axiomes d’Aristote d’où découle la méthode hypothético-déductive.
Le lecteur découvrant l’épistémologie s’écriera : « eh oui, mais en quoi ceci est-il scandaleux. N’est-ce pas ainsi que la science fonctionne ? » Jean-Louis Le Moigne, et nous avec lui, nous répondrons : elle fonctionne comme cela dans certains domaines seulement, et par convention, parce qu’il est plus efficace de s’appuyer sur ces principes plutôt que sur des conceptions de la connaissance plus complexes, quand on veut, par exemple… faire de l’ingénierie.
(…) aussi bien en physique quantique que dans les sciences du macroscopique (sciences humaines et sociales comprises), il est désormais évident que nulle part on ne peut affirmer l’existence ontologique d’un réel indépendant de l’observateur. Partout il apparaît que l’observateur ne peut être objectif. C’est en fait un acteur qui construit par son action (en utilisant ses instruments) sa propre représentation du monde et qui se trouve en retour immédiatement modifié par cette construction. »

présentation par Jean-Paul Baquiast de Jean-Louis Lemoigne,
« Le constructivisme », L’Harmattan, 2003,
www.automatesintelligents.com/ avril 2004.

 

« Aujourd’hui, il semble devenu évident pour tous ceux disposant d’un minimum de sens critique qu’il n’est plus possible d’envisager l’hypothèse dite positiviste ou réaliste forte, postulant l’existence d’un réel préexistant à l’observateur, que celui-ci se bornerait à décrire de façon de plus en plus approchée grâce au travail scientifique. Cette hypothèse constitue une convention commode dans la vie quotidienne mais ne permet plus d’aborder de façon constructive les questions nouvelles nées du développement des sciences et des techniques, tant au point de vue de la recherche qu’à celui de leurs conséquences politiques et sociales. Il faut dorénavant admettre que la réalité, tout au moins les modèles et produits de toutes sortes résultant de l’activité humaine, est « construite » par cette dernière, d’une façon jamais terminée mêlant inextricablement le constructeur et son œuvre (…)
En résumant beaucoup, on dira que MCR (Method of Relativized Conceptualisation) permet de s’affranchir de ce que l’on pourrait appeler la tyrannie du « réalisme des essences » ou du monde en soi, qui conduit les hommes, que ce soient des scientifiques ou de simples locuteurs ayant recours au langage ordinaire, à oublier, inconsciemment ou même volontairement, que ce sont eux, à travers la façon dont ils perçoivent et se représentent le réel, qui définissent et construisent ce réel. »

J.-P. Baquiast et C. Jacquemin, « Le programme pour une épistémologie formalisée de Mme
Mioara Mugur-Schächter »,
www.automatesintelligents, juin 2004.