Réseau

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

«  Au commencement était le téléphone. Ce réseau est fondé sur la commutation de circuits pour chaque communication avec refus d’accès lorsque des canaux ne sont pas disponibles. Il requiert une gestion centralisée qui ne convient pas pour les très grands réseaux.
L’Internet fonctionne selon un mode de commutations de paquets. Un paquet est une suite de bits codant une partie de l’information à transporter et munie d’un en-tête. Ce mode de commutation s’implémente de manière efficace avec des types d’algorithmes : routage et contrôle de congestion (…) L’Internet apparaît ainsi comme un formidable outil pour échapper au totalitarisme d’une gouvernance mondiale autoritaire et offrir une alternative réaliste au capitalisme parvenu à son stade d’autodestruction. »

Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 218 et 220.

« Avec Cyborg 4.0, Kevin Warwick aborde donc directement la perspective de « l’homme du 21e siècle », comme il aime à le dire, aux capacités considérablement augmentées, grâce aux automates connectés. Il s’agira d’une des formes de super-humains ou post-humains que certains scientifiques prévoient maintenant à échéance relativement proche. Interfacer l’homme avec les puissances de calcul de plus en plus grandes des calculateurs, eux-mêmes adossées aux ressources inépuisables des réseaux, modifiera radicalement les possibilités des individus. Ce qui limite actuellement la puissance du cerveau humain, c’est qu’il ne peut procéder à des calculs en parallèle, que sa vitesse est lente et surtout, qu’il ne peut pas se mettre facilement en réseau avec les autres cerveaux, d’abord, avec les bases de connaissances existantes, ensuite. »

J.-P. Baquiast et C. Jacquemin,
«  Les « visions » du Professeur Warwick »,

www.automatesintelligents.com oct. 2003.

« Aujourd’hui, le réseau est devenu l’objet d’un culte en tant que technique et le sujet d’un discours idéologique universel. Cette idéologie contemporaine, véritable « rétiologie« , est le résultat d’une inflation d’images enveloppant les technologies réticulaires, accompagnant les propagandes industrielles et les discours visionnaires sur le futur de la « société en réseaux« . Idéologie à prétention utopique, qui, en fait, se réduit au fétichisme du réseau technique, qui institue celui-ci en « dieu caché« , créateur de nouveaux liens sociaux, de nouvelles communautés, sinon d’une nouvelle société. La combinaison de la rationalité et d’un imaginaire réticulaire fait du réseau une des grandes figures de la société contemporaine, voire une représentation de la société à venir, comme l’illustrent les fictions de la cyberculture et du cyberspace (…)
Fictions littéraires, futurologie ou analyse socio-économique de la société en réseaux, la rétiologie ne cesse d’annoncer la « révolution » des réseaux et par les réseaux. Le réseau technique devient fin et moyen pour penser et réaliser la transformation sociale. Façon, en somme, de faire l’économie des utopies de la transformation sociale et d’opérer un transfert – au sens psychanalytique – du politique sur la technique. »

 Pierre Musso
in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Durand dir., Éd. Aden, 2007, p. 260.


« … d’un côté des réseaux instrumentaux extraordinairement dynamiques et flexibles, qui articulent les activités dominantes dans toutes les sociétés : marchés financiers mondiaux, production globalisée de biens et de services, médias, à la fois globaux et focalisés sur des audiences spécifiques, science et technologie, information de toutes sortes, et aussi institutions politiques, constituées en réseaux transnationaux. D’un autre côté, des réactions d’autonomie et des mouvements alternatifs constituent leur sens en dehors de ces réseaux, même si souvent ils utilisent aussi les technologies Internet (…)
La société en réseaux est fondée sur le contrôle, la manipulation et l’utilisation de l’information et de la connaissance. Le contrôle le plus puissant concerne l’attribution de sens à partir de la production des codes culturels dominants. Les réseaux sont neutres : ils mettent en œuvre très efficacement leurs programmes, rien de personnel. Donc, si la valeur dominante est l’accroissement de la valeur financière marchande (ce qui est le cas actuellement), ce sera la valeur dominante en dernière instance. Si dans la tête des gens, préserver la nature, respecter les droits humains, deviennent des valeurs essentielles, non négociables, des processus de programmation des réseaux en ce sens se mettront en marche… »

Interview de Manuel Castells,
auteur de « La société en réseau », Fayard, 2001,
par Serge Lellouche (06/2000),
http://www.scienceshumaines.com

« L’initiative citoyenne sous toutes ses formes, en particulier les centaines de milliers d’associations qui couvrent tous les champs d’activité, s’est à l’évidence constituée aujourd’hui en cinquième pouvoir  dans les démocraties. La dernière génération de mouvements citoyens que symbolise WikiLeaks a le mérite de présenter  de ce cinquième pouvoir un visage extrême et inquiétant qui interroge sur ses limites (…)
En poussant sa logique au plus loin, il est possible d’imaginer que l’activité de ce cinquième pouvoir peut, à terme, rendre les démocraties impossibles à réformer et peut-être même à gouverner, les secrets impossibles à protéger, l’autorité, même émanant de la loi et garantie par la justice, impossible à exercer.
Par-delà l’intérêt de ses révélations, le mérite de WikiLeaks est de rendre ce débat nécessaire. Jusqu’où le citoyen est-il fondé à aller contre l’État dans un régime démocratique ? À partir de quel seuil passe-t-on de la mobilisation utile à la menace contre le contrat social ? »

Jean-Christophe Rufin,
« Wikileaks ou la troisième révolte »,
www.lemonde.fr, 2010.

« … Internet a vite semblé être le vecteur principal de la redistribution des pouvoirs au sein de sociétés dites « en réseaux », au fonctionnement plus horizontal et décentralisé. Il a même représenté un modèle d’auto-organisation sociale, fondé sur la libre circulation de l’information (…)
Sous l’effet de la massification des usages tout d’abord, et en vertu des nouveaux services apparus sur le Web – en particulier les réseaux socionumériques ou « médias sociaux » –, les valeurs initialement associées au réseau ont du être révisées. D’une part, les inégalités de race, de classe, d’éducation ou encore de genre perdurent dans un monde « virtuel » qui garde finalement un solide ancrage avec le monde hors-ligne. D’autre part, de nouvelles injonctions sont nées avec la sociabilité en ligne : celles consistant à développer stratégiquement son « capital social » sur les réseaux, à s’activer et à s’exprimer toujours plus afin d’assurer, pour soi ou pour une institution, une visibilité suffisante (…)
Ainsi, Internet ne semble pas de lui-même garantir un affranchissement des relations de pouvoir, mais entraîne plutôt des reconfigurations profondes, qui oscillent entre deux     extrêmes : d’un côté une plus grande capacité d’émancipation individuelle face aux institutions, de l’autre un contrôle accru des individus par les puissances instituées. »

Benjamin Loveluck, « Internet, un nouveau pouvoir ? »
in
Jean-Vincent Holeindre, dir.,
« Le pouvoir », Sciences Humaines Éd., 2014, p. 224-234.

« Le Web a renouvelé la manière dont on travaille dans presque tous les métiers, redéfini les modes opératoires du commerce, de la finance, du marché immobilier, du journalisme, du tourisme, mais aussi des relations diplomatiques internationales, du prosélytisme religieux, de la recherche scientifique, il a modifié le statut de l’artiste et la notion de copyright, renversé la télévision de son piédestal (la télé représentait la première occupation après le sommeil, elle n’est plus qu’un cas particulier du Web), frappé de caducité les registres et les anciennes bases de données, il est en train de bouleverser les relations affectives et sexuelles, d’abolir la séparation entre les sphères publiques et privées… En fait, on ne saurait clore une telle énumération, tant les effets du réseau sont nombreux et touchent à l’ensemble des activités humaines. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p.17.

« Durant les dernières décennies, l’économie réelle s’est fortement interconnectée grâce à la mise en place d’un gigantesque réseau de chaînes d’approvisionnement qui facilite le flux continu de biens et de services (…) Comme pour la finance, la moindre perturbation peut désormais provoquer des dégâts considérables et se propager comme une traînée de poudre à l’ensemble de l’économie (…)
Le choc, par exemple l’insolvabilité d’un fournisseur, se propage verticalement, puis horizontalement en déstabilisant les concurrents. Pour couronner le tout, les chaînes d’approvisionnement sont d’autant plus fragiles qu’elles dépendent de la bonne santé du système financier qui offre les lignes de crédit indispensables à toute activité économique. »

 P. Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

 

Communicabilité

(voir aussi Réseau)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Les phares des autos au loin sur les collines,
Les soirs d’hiver, dans l’au-delà noir des vallées,
Naissent comme des comètes, et puis déclinent
Et s’éteignent quand va virer leur destinée.

Ce sont les moments d’autres âmes inconnues,
Les passages d’existences à notre large,
Quelque signal d’humains univers qui émergent
À notre ciel, et puis qui rentrent dans l’obscur.

Ce sont des vies, qu’on ne saura jamais, d’étoiles,
Courts embrasements, suivis d’agonies, solaires.
Les phares prennent leur long cours comme des voiles
Et se fondent en vous, grandes années-lumière. »

 Marcel Thiry,
« La mer de la Tranquillité », 1938.

« J’ai toujours, devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait (…) Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne. »

Antoine De Saint-Exupéry,
« Terre des Hommes »,
Gallimard, 1939, Poche, p. 7-8.

 « Hommes de verre, fantômes d’êtres, vous recouvrez le sol pare-brise contre pare-brise. Je vois vos têtes assemblées. Elles communiquent. Elles sont les cases innombrables d’une civilisation alvéolaire. Des cases aux parois percées, non par le glissement de quelque affreux reptile, mais par le néon rigide, par la vitesse du son, par le marteau piqueur de l’information collective. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Éric Losfeld, 1970, p. 68-69.

« Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu’on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c’est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c’est déchoir. Aucune personne regardée ne vaut le regard sur elle. Il est toujours déshonorant. Le mot conversation est banni. Je crois que c’est celui qui dit ici le mieux la honte et l’orgueil. Toute communauté, qu’elle soit familiale ou autre, nous est haïssable, dégradante. Nous sommes dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie. »

Marguerite Duras,
« L’amant », Les Editions de Minuit, 1984, p. 69.

 

« … tandis que le mot communication est aujourd’hui porteur de mythologies sociales très positives (le dialogue, l’écoute, l’échange, la rencontre, l’Intersubjectivité en majuscule), ses usages pratiques dans les scénarios de déficit ou de problème de communication sont autres. Ils disqualifient souvent une dimension d’altérité, la confrontation organisée des points de vue et intérêts qui sont un élément clé du modèle démocratique. Si les politiques et décisions qui ne passent pas sont simplement celles qui sont mal expliquées, c’est que la question des intérêts sociaux qu’elles peuvent satisfaire, celle d’une vision de la justice qu’elles expriment sont sans pertinence : « There Is no alternative ! » ».

Éric Neveu,
in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 121.

 

 « … l’usage du mot incommunicabilité, exprimant l’impossibilité de communiquer réellement entre personnes prisonnières d’une subjectivité radicale, est relativement récent. Le concept justifie un nombre croissant de divorces et a inspiré des œuvres littéraires dans lesquelles il n’y a rien à comprendre hormis la volonté d’illustrer l’impossibilité de se comprendre.
Pourtant, jamais encore l’animal humain n’a été aussi bavard : les autoroutes de la communication ne désemplissent pas. L’œil rivé à l’écran et le GSM implanté dans le conduit auditif, nous avons fait du silence un luxe ou un tabou, le signe évident d’une grave dépression (…)
Nous savons également qu’un décalage permanent subsiste entre ce que l’un dit et ce que l’autre entend, entre ce que chacun entend et ce qu’il écoute, entre ce que nous écoutons et ce que nous en retenons… »

Yves Thelen,
« Éveil à l’esprit philosophique »,
L’Harmattan, 2009, p. 144-145.

« La manière dont nous vivons aujourd’hui, en échangeant constamment des messages avec les personnes que nous aimons, avec nos collègues, avec des connaissances lointaines, s’apparente à une troublante télépathie assistée par les machines. C’est que désormais, on ne peut presque plus rien penser ni ressentir dans la solitude. Nos flux de conscience sont en permanence traversés, désorientés par des messages venus du dehors ; et nous-mêmes en émettons sans cesse. Elle est loin derrière nous, la chambre où Descartes s’était réfugié pour méditer auprès d’un poêle. Il faudrait dorénavant un effort de volonté inouï pour prolonger un tel isolement sur plusieurs jours ou plusieurs semaines, car celui-ci a contre lui les forces de la société et de l’Histoire coagulées. Notre destin est plutôt de penser à plusieurs, en immersion dans le bruit de fond formé par tous les signaux que nous envoient les autres. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 288-289.