Solipsisme

(voir aussi Conscience et Moi)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Quoique aucun homme ne puisse jamais savoir si la sensation du rouge ou du do mineur qu’il ressent est exactement la même que celle ressentie par un autre homme, il est néanmoins possible d’agir en supposant que chacun perçoit les couleurs et les sons plus ou moins de la même façon. »

Lincoln Barnett,
« Einstein et l’univers », nrf, Gallimard, 1951, p. 24.

 

 « Chacun croit, en ce qui le concerne, qu’il peut observer directement la coïncidence entre sa vie interne et son comportement extérieurement visible. Mais pour avancer avec rigueur au-delà du solipsisme, il nous faut faire quelque chose d’a priori impossible : confirmer la coïncidence de l’intérieur et de l’extérieur chez d’autres. Il ne peut pas suffire, officiellement, qu’ils nous signalent cette coïncidence dans leur cas, car cela ne nous apporterait qu’un nouvel exemple de correspondance entre l’intérieur et l’extérieur : les capacités démontrables de percevoir et d’agir intelligemment vont normalement de pair avec la capacité de faire des récits « introspectifs ». Si un robot astucieusement conçu pouvait (avoir l’air de) nous raconter sa vie intérieure (pouvait émettre tous les bruits appropriés dans les contextes appropriés), aurions-nous raison de l’admettre dans notre caste ? (…)
… la seule manière dont on pourrait s’assurer qu’une machine pense serait d’être la machine et de ressentir qu’on pense. On pourrait alors décrire ses sentiments au monde, mais bien sûr personne n’aurait de raisons d’en tenir compte. De même, suivant ce point de vue, la seule manière de savoir qu’un homme pense est d’être cet homme lui-même. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 20 et 68.


« Comment voir si nos idées correspondent aux objets dès lors que nous ne sommes jamais en présence des objets, mais toujours seulement des idées que nous nous en faisons ? (…) il ne saurait être question de se libérer du piège. Il convient simplement de l’éviter, en refusant de faire de cette intériorité représentative le point de départ du philosopher. Le seul et unique point de départ phénoménologiquement légitime est l’être-dans-le-monde auprès de ce qui apparaît en lui. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 24-25.

 

« Nous sommes, intrinsèquement, dans une situation analogue à celle du physicien imaginé par Einstein : enfermé dans sa cabine, sans le moindre contact avec le monde extérieur, il flotte entre les parois et est absolument dans l’incapacité de distinguer s’il évolue en état d’apesanteur, hors de tout champ de gravité, ou si la cabine est en chute libre et l’entraîne vers un brutal écrasement à la surface d’un corps céleste. De même, il nous est strictement et définitivement impossible de distinguer si notre personnalité est le produit éphémère de l’univers qui l’a engendré ou si celui-ci, fruit de notre activité cérébrale, est né avec notre conscience et disparaîtra avec elle.
Celui qui estime que le solipsiste souffre de schizophrénie, comment pourrait-il s’assurer qu’il n’est pas lui-même schizophrène ?
Le solipsisme est logiquement irréfutable et humainement intenable. »

Yves Thelen

 

«  C’est [le libre arbitre] typiquement une discussion qui tourne en rond : logiquement possible, mais totalement inintéressante, un peu comme le solipsisme qui affirme que je suis le seul à exister, et que vous n’êtes que des illusions de mon esprit. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard  Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, num. Nord Compo, p. 127.

Moi

(voir aussi Conscience, Multivers et Solipsisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. »

Fronton du temple de Delphes

« Étudier le Dharma de Bouddha, c’est s’étudier soi-même. S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. »

Eihei Dôgen, « Shôbôgenzô », (XIII e s.)

  « Posséder le « je » dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre (…) Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être après un an) à dire je ; avant, il parle de soi à la troisième personne ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense. »

Emmanuel Kant,
« Anthropologie d’un point de vue pragmatique », 1798

« Un homme de cinquante ans n’est réellement point le même individu que l’homme de vingt ; il n’a plus aucune des parties qui formaient son corps ; et s’il a perdu la mémoire du passé, il est certain que rien ne lie son existence actuelle à une existence qui est perdue pour lui.
Vous n’êtes le même que par le sentiment continu de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ; vous n’avez le sentiment de votre être passé que par la mémoire : ce n’est donc que la mémoire qui établit l’identité, la mêmeté de votre personne. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 91.

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«  Dieu et l’Humanité n’ont basé leur cause sur rien, sur rien qu’eux-mêmes ! Je baserai de même ma cause sur moi : je suis pour moi tout, je suis l’Unique. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 « Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n’est là, pour le dire en termes modérés, qu’une hypothèse, une allégation, surtout ce n’est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c’est déjà trop dire que d’affirmer que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui-même. On raisonne selon la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc. »  »

Frédéric Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal » (1886)

« Nous ne pouvons voir notre propre visage sans l’intervention d’objets extérieurs qui nous présentent notre image, et une image n’est jamais tout à fait la même chose que l’original. Nous pouvons nous approcher de la vision et de la compréhension objectives de nous-mêmes, mais chacun de nous est piégé dans un puissant système doté d’un point de vue unique, et cette puissance est en même temps une garantie de limitation. Et cette vulnérabilité – cet auto-hameçon – est peut-être également la source de notre indéracinable sens du « Moi ». »

D Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 282.

 « … il n’existe pas de « Moi total » qui serait le spectateur désincarné de notre vie mentale, car il n’y a pas dans le cerveau de point unique correspondant à un prétendu « siège » de notre pensée ou de notre personnalité, mais seulement de multiples flux d’activité localisés dans des zones très diverses du cerveau. »

Daniel C. Dennett,
« De beaux rêves, obstacles philosophiques à une science de la conscience »,
Éd. de l’Eclat, 2008.

 «  Votre alter ego est simplement une prédiction de l’inflation éternelle, qui s’accorde avec toute la phénoménologie actuelle et est implicitement employée comme fondement de la majeure partie des calculs et des simulations présentés lors des congrès de la cosmologie (…) en plus de vos copies conformes infiniment nombreuses ici et là dans l’espace, il y en a une qui parle français, s’épanouit sur une planète identique à la Terre et dont la vie est en tous points parfaitement indiscernable de la vôtre. Cette personne ressent subjectivement les mêmes choses que vous (…) dans un espace infini créé par l’inflation, tout ce qui peut se produire en accord avec les lois de la physique doit se produire. Et ceci se produira un nombre infini de fois (…)
Cela semble tout simplement insensé. Totalement absurde.»

Max Tegmark,
« Notre univers mathématique – En quête de la nature ultime du Réel »,
Dunod, Poche, 2014, p. 158-163.

« L’avènement de la cognition quantique bouleverserait l’idée que nous nous faisons de notre propre identité, notre « moi » devenant le regroupement d’une multiplicité de personnalités avec des désirs différents. Un « moi » multiple, en interdépendance permanente avec l’extérieur, bien éloigné du « moi » classique, parfaitement individualisé, centralisé et déterminé, au cœur de la philosophie occidentale. Ce qui éclairerait d’un nouveau jour nos propres certitudes et incertitudes, notre libre arbitre, notre conscience. Voire nos rêves. »

 Mathilde Fontez et Hervé Poirier,
« On pense tous quantique »,
Science&Vie, octobre 215, p. 65