Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
« Le syllogisme est composé de propositions, les propositions le sont de mots, et les mots sont en quelque manière les étiquettes des notions. Que si les notions mêmes, qui sont la base de l’édifice, sont confuses et extraites au hasard, tout ce qu’on bâtit ensuite sur un tel fondement ne peut avoir de solidité. Il ne reste donc d’espérance que dans la véritable induction. »
Francis Bacon, « Novum Organum », I, 1620.
« Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques… »
Frédéric Nietzsche,
« Le livre du philosophe », Flammarion, 2014.
« Un bon mot vaut mieux qu’un mauvais livre. »
Jules Renard (1864-1910)
« Les mots, les mots tout-puissants de la civilisation du livre cèdent au vertige général : ils abdiquent, ils se recroquevillent, ils passent à l’ennemi. Il appartenait au vingtième siècle de créer la compression artificielle du texte dans ces revues spécialisées que sont les « Digests« , où les originaux sont livrés à des équipes non plus de rédacteurs, mais de réducteurs. Depuis, la grande presse a répandu l’usage des « pictures » où l’adjonction d’images permet de ne garder que quelques phrases ramenées à leur simple expression, procédé jusque-là réservé aux journaux d’enfants. L’exposé de la pensée, parallèlement, perd ses caractères discursifs pour produire des effets plus soudains, plus proches de la sensation ; il vise davantage au concentré pour parvenir à cette forme moderne, le slogan, où la notion incluse, à force de se ramasser, en arrive à imiter l’effet d’un choc sensoriel et son automatisme. La phrase glisse au heurt visuel. Stéréotypée, elle ne demande plus à être comprise, mais seulement reconnue. »
René Huyghe,
« Dialogues avec le visible », éd. Flammarion, Paris 1955.
« « Rationnel » et « irrationnel« , « matière » et « conscience« , « matière » et « esprit« , « finalité » et « non-finalité« , « ordre » et « désordre« , « hasard » et « nécessité« , etc., etc., sont des mots usés, fanés, dévalués, « putanisés », fondés sur une vision classique de la Réalité, en désaccord avec les faits. Leurs couples d’opposés provoquent des polémiques sans fin et le déchaînement de passions viscérales. On peut ainsi écrire des tonnes de livres sans faire avancer d’un pouce la connaissance.
Il faudrait plutôt inventer des mots complètement nouveaux pour approcher la richesse d’une réalité à la fois plus complexe et plus harmonieuse que celle de la vision classique. »
Basarab Nicolescu,
« Nous, la particule et le monde », Le Mail, 1985, p. 153-154.
« Depuis trente siècles que les hommes ont pris l’habitude de penser et d’écrire, tout a été dit ou presque, et c’est davantage dans les mots que dans les idées que doit se rechercher l’originalité. »
Claude Gagnière,
« Mille mots d’esprit », Laffont, 1996, p.17.
« … la définition d’un mot, le sens d’une phrase, ne peuvent toujours être exprimés que par d’autres mots. Sommes-nous si sûr de bien nous entendre ? Vous pouvez montrer cet objet du doigt, vous asseoir dessus et dire « chaise ». L’autre pourrait alors comprendre. Mais quand il dira « chaise », pensera-t-il à l’objet sur lequel il s’assied ou à l’action de s’asseoir ? Pensera-t-il à la planche qui réunit ses amis autour de la table ou à quelque autre valeur qu’il attribue à cet assemblage de bois ? D’autres mots pourront préciser sa pensée, mais comment précisera-t-il ces autres mots ? Lorsqu’il dira « amour » ou « bonheur », que pourra-t-il montrer du doigt ?
Le sens du mot ne naît pas du dictionnaire, il est fonction de la sensibilité et des modalités de penser propres à chacun. Ainsi les allitérations, perçues ou ignorées, de la phrase précédente : sens-sensibilité ; mot-modalité ; naît-dictionnaire. »
Yves Thelen,
« Éveil à l’esprit philosophique », L’Harmattan, 2009, p. 52.