Idée

(voir aussi Mot)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…                     

« Qu’on réfléchisse sur soi-même au sortir d’une lecture, il semblera qu’on n’a eu conscience que des idées qu’elle a fait naître (…) Mais on ne se laissera pas tromper par cette apparence si l’on fait réflexion que, sans la conscience de la perception des lettres, on n’en aurait point eu de celle des mots, ni par conséquent des idées (…) À un besoin est liée l’idée de la chose qui est propre à le soulager ; à cette idée est liée celle du lieu où cette chose se rencontre ; à celle-ci, celle des personnes qu’on y a vues ; à cette dernière, les idées des plaisirs ou des chagrins qu’on en a reçus, et plusieurs autres (…) Ainsi, de toutes nos connaissances, il ne se formerait qu’une seule et même chaîne dont les chaînons se réuniraient à certains anneaux pour se séparer à d’autres. »

 Condillac,
« Essai sur l’origine des connaissances humaines », 1746,
Alive, 1998, p. 46 et 58.

 « … quand nous analysons nos pensées ou idées, quelque composées ou sublimes qu’elles soient, nous trouverons toujours qu’elles se décomposent en idées simples du genre de celles qui ont été les copies de sensations ou de sentiments. Même les idées qui, au premier regard, semblent les plus éloignées de cette origine, se révèlent, après un examen minutieux plus serré, venir de la même source. L’idée de Dieu, entendu comme un Être infiniment intelligent, infiniment sage et infiniment bon, provient d’une réflexion sur les opérations de notre propre esprit, en accroissant sans limites ces qualités de bonté et de sagesse. Nous pouvons poursuivre cette enquête aussi loin qu’il nous plaira, nous trouverons toujours que chaque idée examinée est la copie d’une impression semblable. Ceux qui prétendraient que cette affirmation n’est ni universellement vraie ni sans exception, n’ont qu’une seule méthode, et une méthode aisée, pour la réfuter : produire l’idée qui, selon leur opinion, n’est pas dérivée de cette source. Il nous incombera ensuite, si nous voulons maintenir notre doctrine, de produire l’impression ou perception vive qui lui correspond.
Deuxièmement, s’il arrive, par le défaut d’un organe, qu’un homme soit privé d’une espèce de sensations, nous trouverons toujours qu’il est privé de la même façon des idées correspondantes. Un aveugle ne peut se former aucune idée des couleurs, un sourd aucune idée des sons. Restituez à l’un et à l’autre le sens qui leur manque, en ouvrant cette porte d’entrée à leurs sensations, vous ouvrez aussi la porte aux idées, et ils ne trouveront aucune difficulté à concevoir ces objets. »

David Hume,
« 
Enquête sur l’entendement humain », section II, 1748.

 

« Lorsque l’âme a été affectée par l’objet même, elle l’est encore par le souvenir ; mais, dans l’homme de génie, l’imagination va plus loin : il se rappelle des idées avec un sentiment plus vif qu’il ne les a reçues, parce qu’à ces idées mille autres se lient, plus propres à faire naître le sentiment. »

Denis Diderot,
« Encyclopédie », 1757, article « génie ».

«  – Et d’où savez-vous que ce n’est pas vous qui faites des idées ?
– De ce qu’elles me viennent très souvent malgré moi quand je veille, et toujours malgré moi quand je rêve en dormant (…)
– Il est bien triste d’avoir tant d’idées et de ne savoir pas au juste la nature des idées.
– Je l’avoue ; mais il est bien plus triste et beaucoup plus sot de croire savoir ce qu’on ne sait pas. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 81-83.

 

« Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’en a qu’une. »

Paul Claudel (1868-1955)

 

« Lorsqu’elle s’était insinuée dans les méandres d’une circonvolution cérébrale, elle s’y accrochait fermement, revenant régulièrement à l’esprit de son hôte, tournant en rond dans un hémisphère comme un air de musique innocent, phagocytant, l’air de rien, ce cerveau pour l’utiliser afin de mieux se dupliquer.
Elle franchit un pas de géant dans la conquête du monde quand deux doigts tapotant un clavier lui ouvrirent l’accès à Internet. L’invasion fut alors aussi discrète que fulgurante. Elle sauta de cervelle en cervelle telle un flux de parasites encerclant la planète, dissimulée parmi une foule d’autres idées qui se combinaient, s’interconnectaient, se reproduisaient.
Quelques milliers de millénaires plus tard, alors que les derniers grains de la planète Terre s’étaient dissous dans la ceinture d’astéroïdes gravitant autour de l’étoile morte et que les androïdes avaient complètement oublié les derniers reliquats de leur héritage humain, l’idée s’est installée, en compagnie de beaucoup d’autres, aux confins de l’univers. Elles y circulent et foisonnent, comme des amibes dans un bouillon de culture, à la surface de la bulle spatio-temporelle qui se dilate.
Indifférentes à l’implosion des étoiles, aux collisions de galaxies, à l’effondrement titanesque des trous noirs, elles continuent à proliférer en échangeant leurs idées. »

Yves Thelen,
« Contes à (ne) pâlir debout »,
Mon Petit Éditeur, 2012, p. 72-73.

« Si « Je » ne contrôle pas tout, si notre conscience ne choisit pas d’avoir telle pensée à tel moment, c’est que les idées nous visitent, qu’elles passent à travers nous, qu’il existe une espèce de circulation flottante de ces « fruits » intellectuels et, pour s’en convaincre, il n’est pas nécessaire d’en appeler au plan divin de la providence ni à son équivalent laïc, le progrès. Il suffit de rappeler de quelle dépossession de soi-même, de quelle ivresse, de quels entrechoquements naissent les inspirations authentiques. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 24.

 

 

Argent

(voir aussi Capitalisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire trop. »

Sénèque (1er s. apr. J.-C.)

« Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, éprises du gain et de l’intérêt, comme de belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d’une seule volupté, qui est d’acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du dernier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. »

Jean de La Bruyère, « Les Caractères », 1688.

 

 

« L’argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et de s’approprier tous les objets, est par conséquent l’objet dont la possession est la plus éminente de toutes. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son être ; il est donc considéré comme l’être tout-puissant. L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de vivre de l’homme. Mais ce qui me sert de médiateur pour ma propre vie me sert également de médiateur pour l’existence d’autrui. Mon prochain, c’est l’argent. »

Karl Marx, Manuscrits de 1844.

 

 

« « Souviens-toi que l’argent est, par nature, générateur et prolifique. L’argent engendre l’argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu’à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite… » Le propre de cette philosophie de l’avarice semble être l’idéal de l’homme d’honneur dont le crédit est reconnu et, par-dessus tout, l’idée que le devoir de chacun est d’augmenter son capital, ceci étant supposé une fin en soi. »

Max Weber, citant Benjamin Franklin,
in «L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme »,1904.

 

« Dans les sociétés qui ne sont pas basées sur la production marchande, où l’on produit et fait produire les esclaves non pour vendre, mais pour la consommation domestique, le commerce est tenu en grand mépris. « Que peut-il sortir d’honorable d’une boutique ? », disait Cicéron. Seuls, des hommes méprisés et méprisables font le trafic de l’argent. L’intérêt de l’argent est alors un vol, que la morale et les religions condamnent. Jéhovah lui-même défendait aux juifs le prêt à intérêt ; il ne le permettait que contre l’étranger, qui est l’ennemi : l’Église catholique, devenue la servante à tout faire de la classe capitaliste, fulminait alors ses anathèmes contre l’intérêt de l’argent. Mais cette morale change dès que la Bourgeoisie arrive au pouvoir : le prêt à intérêt devient sacro-saint ; une des premières lois de 1789 proclame la légalité de l’intérêt de l’argent qui, auparavant, n’était que toléré. Le Grand livre de la Dette publique devient le Livre d’Or, la Bible de la Bourgeoisie. Le métier de prêteur à intérêt, de banquier, devient aussi honorable qu’honoré ; vivre de ses rentes, c’est-à-dire de l’intérêt de l’argent, est la plus haute ambition de tous les membres de la société bourgeoise. »

Paul Lafargue, Discours prononcé début 1895,
débat organisé à la Sorbonne entre J. Jaurès et P. Lafargue.
« La Jeunesse socialiste », nº 1 et 2.

 

« Il faut choisir dans la vie : gagner de l’argent ou le dépenser. On n’a pas le temps de faire les deux. »

Édouard Bourdet (1887-1945)

 

« L’argent ne fait pas le bonheur de celui qui n’en a pas. »

Boris Vian (1920-1959)

 

« Ce n’est pas que l’argent n’ait pas d’odeur, c’est que l’homme n’a pas d’odorat. »

Henri Jeanson (1900-1970)

« On ose nous dire que l’État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes et des très hauts salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important, et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée. Le motif de base de la Résistance était l’indignation. Nous, vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l’héritage de la Résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! »

Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », Indigène éd., 2010.

 

Apocalypse

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Le cinquième ange sonna de la trompette. Et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre. La clef du puits de l’abîme lui fut donnée, et elle ouvrit le puits de l’abîme. Et il monta du puits une fumée, comme la fumée d’une grande fournaise ; et le soleil et l’air furent obscurcis par la fumée du puits. De la fumée sortirent des sauterelles qui se répandirent sur la terre ; et il leur fut donné un pouvoir comme le pouvoir qu’ont les scorpions de la terre.
Il leur fut dit de ne point faire de mal à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu sur le front.
Il leur fut donné, non de les tuer, mais de les tourmenter pendant cinq mois; et le tourment qu’elles causaient était comme le tourment que cause le scorpion quand il pique un homme.
En ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas ; ils désireront mourir et la mort fuira loin d’eux. »

Jean, « L’Apocalypse », 9.1-9.6 (fin du 1er s.)

 

« Quand on voit l’Homme manier de si terribles énergies, encore toutes fourrées d’inconnu (…) comment ne pas douter si, un jour, trop confiant en l’infaillibilité de ses machines électroniques, ou méconnaissant le jeu d’une cause insoupçonnable, il ne commettra pas l’erreur gigantesque dont il ne s’aviserait que trop tard pour en corriger les effets ? »

Jean Rostand, « Disparition de l’homme »,
l’Apocalypse, J. Foret, 1961, p. 223.

 

« Que se passe-t-il ?
J’y comprends rien
Y avait une ville
Et y a plus rien
Y a plus rien qu’un désert
De gravats, de poussière
Qu’un silence à hurler
À la place où il y avait
Une ville qui battait
Comme un cœur prodigieux
Une fille dont les yeux
Étaient pleins du soleil de mai
Mon Dieu, mon Dieu
Faites que ce soit
Un mauvais rêve
Réveillez-moi… »

Claude Nougaro, chanson, « Y avait une ville », 1964.

 

 

« Des milliardaires qui occupent les suites de luxe jusqu’aux immigrants entassés en fond de cale, tous sont embarqués dans le même voyage et pour le même naufrage. Et pourtant, alors que l’iceberg approche et que le bateau devrait dévier de son cap, l’orchestre continue de jouer, les passagers de se distraire, et l’équipage de passer de groupe en groupe afin de rassurer tout le monde. » 

Nicolas Hulot, «  Le syndrome du Titanic »,
Calman-Levy, 2004.

 

« Lorsque je me projette dans le temps, je vois la planète chaude et aride, et quelques survivants en marche vers l’Arctique. Je les vois dans le désert tandis que le jour pointe et qu’à l’horion le soleil darde ses premiers rayons. L’air frais de la nuit est un soulagement, mais il se dissipe, telle une fumée, à mesure que la chaleur monte. L’unique chameau s’éveille, cligne des yeux et se dresse lentement sur son arrière-train. Les petits derniers de la tribu montent en selle. L’animal éructe et se met en route dans la fournaise, en quête de la prochaine oasis. »

James Lovelock, « La revanche de Gaïa »,
Flammarion, 2007, dernier paragraphe.

 

« Muni de la technologie adéquate, n’importe quel bricoleur ou « hacker » pourra concevoir un nanovirus autoreproducteur : un nano-système analogue à un virus humain (…) La multiplication des « nanobugs » ne connaîtrait aucune limite (…) en moins d’une semaine, l’ensemble de la surface de la planète, et même de son sous-sol, y compris vous et moi, y compris toutes les espèces vivantes animales et végétales, y compris même les océans et une bonne partie de la croûte terrestre, sera décomposé et transformé en une espèce de gelée grise et informe, une « pâte de nanobugs » furieusement occupés à se détruire eux-mêmes et à se reconstruire en même temps, à laquelle on a donné le nom de Grey Goo, « Mélasse grise ». »

Serge Boisse, « L’esprit, l’IA et la singularité, »,
2007, Lulu.com, p. 474-475.

 

« Ce que nous appelons notre « civilisation » ressemble à un chancre. Nous envahissons, nous dévastons, nous salissons l’air, l’eau, le sol, le sous-sol, les mers, les campagnes, les forêts, les montagnes, les déserts et les pôles ; demain, la Lune et la planète Mars… Nous produisons des quantités phénoménales de déchets. Nous affaiblissons Gaïa, le super-organisme qui nous oxygène, nous abreuve et nous nourrit.
Nous nous précipitons dans le néant…

« Le vingt et unième siècle sera belliqueux, ou je ne m’y connais pas. La conclusion pourrait en être une série de conflits terrifiants qui finiraient en guerre totale – la troisième et la dernière qu’on nommerait « mondiale ». Au bouquet final de ce feu d’artifice, l’humanité serait écrabouillée, carbonisée, irradiée, affamée, noyée, gelée, pétrifiée – au choix, ou tout à la fois. »

Yves Paccalet, « L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Arthaud, 2013, p. 76 et 124.

 

 

« La nouvelle étude du MSSI (Melbourne Sustainable Society Institute) révèle que les prévisions du scénario de statu quo World3 (en référence à l’étude publiée en 1972, « Limits to Growth » – Les limites à la croissance, appelée également  » rapport Meadows  » du Club de Rome) concernant la population, la croissance économique et l’environnement se sont avérées relativement justes. Le scénario de statu quo fixe aux environs de 2015 le début du « dépassement des limites et de l’effondrement », une prévision préoccupante. Le taux de mortalité commencerait à augmenter à partir de 2020 et la population baisserait d’un demi-milliard d’individus par décennie à partir de 2030.
L’auteur de l’étude du MSSI, Graham Turner, conclut de façon inquiétante que « l’alignement des tendances observées avec la dynamique des « limites à la croissance » indique que les premiers signes d’un effondrement pourraient survenir dans les dix années qui viennent et sont même peut-être déjà enclenchés », et qu’une « chute relativement rapide de la situation économique et de la population pourrait être imminente ». M. Turner considère la hausse des prix mondiaux de l’énergie et des denrées alimentaires comme des indicateurs de l’augmentation de la pollution et des contraintes en matière de ressources. »

ec.europa.eu/…/limits-to-growth 21 oct. 2014.

 

« … les visions apocalyptiques contenues dans le Nouveau et dans l’Ancien Testaments faisaient déjà mention d’un certain nombre de désastres environnementaux (…)
… la crise écologique est, pour Rudolf Bahro, la crise finale de l’histoire humaine soumise à la logique de ce qu’il appelle la « mégamachine » productrice et consommatrice. La crise sonne la fin de l’histoire. Soit la crise sera suivie du silence éternel d’une planète dévastée que la vie aura fini par déserter, soit elle donnera lieu au sursaut d’une humanité renouvelée, s’efforçant à l’ascèse et à un mode de vie frugal. La crise écologique revêt à ce titre un caractère authentiquement apocalyptique en tant qu’elle est notre dernière chance. Par elle se donne à entendre l’ultime appel à une humanité dévoyée, à laquelle il appartient de se ressaisir pour revenir à soi et à sa propre vérité. »

Hicham-Stéphane Afeissa,
« Les habits verts de l’apocalypse »
in « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines », Janv. 2015.

« Il y a un demi-siècle, l’apocalypse prenait la forme d’un hiver nucléaire qui pouvait ne jamais arriver. La peur était réelle (et des communautés survivalistes sont apparues), mais il ne s’est finalement rien passé. Aujourd’hui, les catastrophes climatiques et environnementales sont moins spectaculaires, mais elles ont bel et bien commencé. Elles ne peuvent plus ne pas avoir lieu ! »

 P. Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

Anticipation

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« … on peut faire des machines à naviguer, de grands navires pour les rivières et pour les mers. Ils se meuvent sans avirons ; un seul homme peut mieux les manœuvrer que s’ils avaient un équipage complet. Puis il y a aussi des voitures, marchant sans chevaux à une vitesse colossale ; et nous croyons que tels étaient les chars de combat, équipés de rostres, des anciens. On peut aussi faire des machines volantes. Un homme, assis au centre, contrôle quelque chose qui fait battre comme celles des oiseaux les ailes artificielles de la machine. »

Roger Bacon, « Lettres » (XIII e s.) herve.delboy.perso.sfr.fr/miroir_bacon.html

 

« C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères… Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et en même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. »

Cyrano de Bergerac, « Les États et Empires de la Lune » (1657), Éd. de Londres, 2014.


« L’art de voler ne fait encore que de naître ; il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu’à la Lune. Prétendons-nous avoir découvert toutes choses, ou les avoir mises à un point qu’on n’y puisse rien ajouter ? Eh ! de grâce, consentons qu’il y ait encore quelque chose à faire pour les siècles à venir. »

Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « Entretiens sur la pluralité des mondes « , 1686

 

« Qu’eût dit un de nos ancêtres à voir ces boulevards illuminés avec un éclat comparable à celui du soleil, ces mille voitures circulant sans bruit sur le sourd bitume des rues, ces magasins riches comme des palais, d’où la lumière se répandait en blanches irradiations, ces voies de communication larges comme des places, ces places vastes comme des plaines, ces hôtels immenses dans lesquels logeaient somptueusement vingt mille voyageurs, ces viaducs si légers ; ces longues galeries élégantes, ces ponts lancés d’une rue à l’autre, et enfin ces trains éclatants qui semblaient sillonner les airs avec une fantastique rapidité.
Il eût été fort surpris sans doute ; mais les hommes de 1960 n’en étaient plus à l’admiration de ces merveilles ; ils en profitaient tranquillement sans être plus heureux, car, à leur allure pressée, à leur démarche hâtive, à leur fougue américaine, on sentait que le démon de la fortune les poussait en avant sans relâche ni merci. »

Jules Verne, 1863
« Paris au XXe siècle », Hachette, 1994

« Je demeurai ainsi pétrifié et les yeux fixes. Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle parut en pleine lumière, elle eut des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement. L’ensemble de la masse était rond et possédait pour ainsi dire une face : il y avait sous les yeux une bouche, dont les bords sans lèvres tremblotaient, s’agitaient et laissaient échapper une sorte de salive. Le corps palpitait et haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa le bord du cylindre et un autre se balança dans l’air. »

Herbert George Wells, « La guerre des mondes », 1898.

« Même l’avenir n’est plus ce qu’il était. »

Paul Valéry

 

« Il est urgent de raisonner sur des possibles, d’évaluer les effets de nanoproduits qui sont encore virtuels. De ce point de vue, la fiction qui crée des scénarios en perfusion directe avec les discours de scientifiques visionnaires est une clé du débat. Elle a anticipé depuis longtemps la menace de nanorobots, implants ou machines auto-organisées et autoréplicantes que l’on voit jouer les assembleurs et se reproduire dans Engines of Creation, d’Eric Drexler, prendre la maîtrise du cerveau de l’ennemi pour une destruction télécommandée dans le roman de Neal Stephenson, L’Âge de diamant, ou se transformer en « gelée grise » qui dévore tout, avec La Proie, de Michael Crichton. »

 Dorothée Benoît-Browaeys, « Nanotechnologies, le vertige de l’infiniment petit »,
Le Monde diplomatique, mars 2006.

«… l’histoire humaine est celle de l’émergence de la personne comme sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin (…)
Si cette histoire multimillénaire se poursuit encore pendant un demi-siècle, le marché et la démocratie s’étendront partout où ils sont encore absents; la croissance s’accélérera, le niveau de vie s’élèvera; la dictature disparaîtra des pays où elle règne encore Mais la précarité et la déloyauté deviendront les règles; l’eau et l’énergie se feront plus rares, le climat sera mis en péril; les inégalités et les frustrations s’aggraveront; des conflits se multiplieront; de grands mouvements de population s’amorceront.
Vers 2035, à la fin d’une très longue bataille, et au milieu d’une grave crise écologique, les Etats-Unis, empire encore dominant, seront vaincus par cette mondialisation des marchés, en particulier financiers, et par la puissance des entreprises, en particulier celle des compagnies d’assurances.»

Jacques Attali,
« Une brève histoire de l’avenir« , Fayard, 2006, p. 16 et 19.

« Les rapports entre la technique et la science-fiction ressemblent à ceux qui existent entre la science et la technique. La science prédit ce qui est possible ou impossible, la technique prédit ce qui est faisable. Mais prédire le contenu des connaissances scientifiques futures est impossible, alors que prédire ce que peut être la technique future, à l’intérieur des frontières définies par la science d’aujourd’hui, est tout à fait faisable. »

Serge Boisse,
« L’esprit, l’IA et la singularité »,2007, p. 401.

 

 « … chercher à détecter des tendances ou des propensions, redéfinir les enjeux du futur et enjoindre d’autres acteurs à agir vite, avant qu’il ne soit trop tard, pour éviter une catastrophe ou ne pas manquer une opportunité, c’est là une des activités principales des acteurs publics. Cela fait certes longtemps qu’il en est ainsi en Occident, au moins depuis le siècle des Lumières au cours duquel le rapport à l’histoire a radicalement changé, mais les visions et les modèles du futur, dont le mode de fabrication s’est encore transformé à la sortie de la deuxième guerre mondiale – en partie sous l’impact des modèles cybernétiques –, n’ont jamais aussi fortement contribué à la mise en discussion publique des sciences et des technologies. »

Francis Chateauraynaud, coord.,
« Chimères nanobiotechnologiques et post-humanité »,
vol. 1, déc. 2012, p. 9-10.

Anarchisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« États, Constitutions, Église… se sont toujours évanouis dès que l’individu a levé la tête, car l’individu est l’ennemi irréconciliable de tout ce qui tend à submerger sa volonté sous une volonté générale, de tout lien, c’est-à-dire de toute chaîne. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1844.

 

 

« Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni titre ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé … »

Pierre-Joseph Proudhon, « Idées générales de la révolution », Garnier, 1851.

 

« La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c’est un dangereux contresens que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger. »

Michel Bakounine, extrait d’un discours (1868) in Daniel Guérin, « L’anarchisme », Gallimard, 1965, p. 37.

 

« Nous désirons la liberté et le bien-être de tous les hommes sans exception. Nous voulons que chaque être humain puisse se développer et vivre le plus heureusement possible. Et nous croyons que cette liberté et ce bien-être ne pourront être donnés ni par un homme, ni par un parti, mais que tous devront en découvrir en eux-mêmes les conditions et les conquérir. Nous considérons que seule la plus complète application du principe de la solidarité peut détruire la lutte, l’oppression et l’exploitation, et la solidarité ne peut naître que du libre accord, de l’harmonisation spontanée et voulue des intéressés. »

Errico Malatesta, « Un peu de théorie », 1892.

« Bien qu’elle n’ait pas encore trouvé la forme sûre, la pensée anarchiste ne peut manquer de se répandre à mesure que grandira la pression de la société sur l’individu, car cette pression opprime abusivement un élément nécessaire à la perfection humaine (…) Une libre égalité fondée sur une coopération spontanée, et non sur la force gouvernementale ni sur la contrainte sociale, tel est l’idéal anarchiste le plus haut (…) Mais la nature humaine est une nature de transition (…) nous sommes finalement contraints de viser plus haut et d’aller plus loin. Un anarchisme spirituel ou spiritualisé pourrait sembler plus proche de la vraie solution. »

Sri Aurobindo, « Le cycle humain », Buchet/Chastel, 1994, p. 331.

 

 « Ne pas être anarchiste à seize ans, c’est manquer de cœur. L’être encore à quarante ans, c’est manquer de jugement. »

George Bernard Shaw

« Manifeste du libertaire
– Affirmer comme but fondamental de notre action, le libre épanouissement des forces critiques, créatives et jouitives faisant de chaque être humain une entité unique, responsable et heureuse de vivre.
– Accepter la pluralité des opinions philosophiques – à l’exclusion de toute idéologie engendrant un fanatisme incompatible avec notre but premier – et l’accueillir comme source d’enrichissement de notre propre existence (…)
Ces principes nécessitent notamment la disparition de tout groupe de pression idéologique ou commercial menaçant, ne fut-ce que par les procédés abjects de la publicité et de la propagande, la liberté individuelle ; que les entreprises soient soumises aux principes de l’autogestion (…) ; la suppression de l’État et de son appareil de répression (armée, police, juristes, sociologues, clergé) et son remplacement par la libre fédération des communautés autonomes. »

« Qu’est-ce que l’anarchisme ? », mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.

Amour

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Je voudrais être ton miroir
Pour que toujours tu me regardes
Je voudrais être ta tunique
Pour que toujours tu me portes
Je voudrais être l’eau
Dans laquelle tu te baignes
Être le parfum
Qui embaume ton corps,
Le voile qui couvre tes seins
La perle qui orne ton cou
Je voudrais être ta sandale
Ah, du moins que tes pieds me foulent ! »

Anacréon, VI e siècle av. J.-C.

« Il n’y a ni naissance, ni honneurs, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme l’Amour, d’inspirer à l’homme ce qu’il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et l’émulation du bien ; et sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier, ni un état, fasse jamais rien de beau ni de grand. J’ose même dire que si un homme qui aime avait ou commis une mauvaise action, ou enduré un outrage sans le repousser, il n’y aurait ni père, ni parent, ni personne au monde devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu’il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il n’est jamais si confus que lorsqu’il est surpris en quelque faute par son amant. De sorte que, si par quelque enchantement un état ou une armée pouvait n’être composée que d’amants et d’aimés, il n’y aurait point de peuple qui portât plus haut l’horreur du vice et l’émulation de la vertu. »

« … l’amour nous ramène à notre nature primitive et, de deux êtres n’en faisant qu’un, rétablit en quelque sorte la nature humaine dans son ancienne perfection. Chacun de nous n’est donc qu’une moitié d’homme, moitié qui a été séparée de son tout, de la même manière que l’on sépare une sole. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. »

 Platon, « Le banquet », discours de Phèdre et d’Aristophane, 380 avant J.-C

« Que dire ? Nous n’eûmes qu’une maison, et bientôt nous n’eûmes qu’un cœur (…) Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience. »

« Epistolae duorum amantium », lettres attribuées à Éloise et Abélard (début du XII e s.)


« Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. »

François de La Rochefoucauld, « Réflexions ou sentences et maximes morales », 1665.

La Folie a invité ses amis à jouer à cache-cache ; l’amour est introuvable…
« Cherchant de tous côtés, la Folie vit un rosier, prit un bout de bois et
commença à chercher parmi les branches, lorsque soudain elle entendit un
cri : C’était l’Amour, qui criait parce qu’une épine lui avait crevé un oeil.
La Folie ne savait pas quoi faire. Elle s’excusa, implora l’Amour pour
avoir son pardon et alla jusqu’à lui promettre de le suivre pour toujours.
L’Amour accepta les excuses.
Aujourd’hui, l’Amour est aveugle et la Folie l’accompagne toujours. »

Jean de La Fontaine « Fables – L’Amour et la Folie », 1693.

 

« L’amour est de tous les sentiments le plus égoïste et par conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. »

Benjamin Constant (1767-1830)

 

 « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. Il n’est de camarades que s’ils s’unissent dans la même cordée, vers le même sommet en quoi ils se retrouvent. »

Antoine de Saint-Exupéry, « Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 234-235.


« Qu’on le veuille ou non, et quelque idéalisme que l’on professe, l’édifice de l’amour humain, avec tout ce que ce mot implique de bestialité et de sublimation, de fureur et de sacrifice, avec tout ce qu’il signifie de léger, de touchant ou de terrible, est construit sur les minimes différences moléculaires de quelques dérivés du phénanthrène. »

Jean Rostand, « Pensées d’un biologiste »,Stock, 1939.

 « Si un jour la vie t’arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m’importe, si tu m’aimes
Car moi je mourrai aussi…
Nous aurons pour nous l’éternité
Dans le bleu de toute l’immensité
Dans le ciel, plus de problèmes
Dieu réunit ceux qui s’aiment ! »

Marguerite Monnot, chanson, « Hymne à l’amour », 1949.

 

 « Le mensonge tue l’amour, a-t-on dit. Eh bien, et la franchise donc ! »

Abel Hermant (1861-1950)

« Quand on n´a que l´amour
À s´offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu´est notre grand amour
Quand on n´a que l´amour
Mon amour toi et moi
Pour qu´éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour… »

Jacques Brel, chanson, « Quand on n´a que l´amour », 1956.

 

 « Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

Marguerite Duras, « L’amant », Les Éditions de Minuit, 1984, p. 141-142.


« … on ne peut rien affirmer de l’amour sans affirmer le contraire en même temps. Il a ceci de redoutable, de fascinant, qu’il est un mot-valise : il désigne l’abnégation autant que l’égoïsme, la convoitise comme la sublimation, la toquade et la constance. Il est à la fois le pari d’installer l’éternité dans le temps, l’ensemble des forces qui résistent à l’usure et à l’oubli mais aussi le flamboiement instantané des sens et des âmes. Il est désir d’incandescence autant que volonté de permanence et les deux sont aussi vrais (…)

Amour fou, dit la vulgate colportée par les médias, les magazines, la publicité ; amour flou, devraient répondre les amants. C’est-à-dire amour qui ne sait pas où il en est, ne veut pas arbitrer entre ses définitions, se moque de savoir s’il sera grand ou petit, passade ou persévérance. L’amour-passion c’est l’amour de la passion c’est-à-dire du tourment, c’est la guerre, la sommation permanente, le règne de la surenchère, le face-à-face à perpétuité. À peine le mot prononcé surgissent des images de bourrasque, de larmes, de cris, d’extases tonitruantes ; or c’est de gaieté, de régularité, d’enthousiasme que nous avons aussi besoin si nous voulons durer. Nulle nécessité de s’adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte ; il suffit de s’apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d’une coexistence    harmonieuse. »

Pascal Bruckner, « Le mariage d’amour a-t-il échoué ? », Grasset, 2010, p. 59-67.

 

 

Alter-mondialisme

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« I- Un autre monde possible doit respecter le droit à la vie pour tous les êtres humains grâce à de nouvelles règles de l’économie. Il faut donc :
1.- Annuler la dette publique des pays du Sud, qui a déjà été payée plusieurs fois, et qui constitue, pour les États créanciers, les établissements financiers et les institutions financières internationales, le moyen privilégié de mettre la majeure partie de l’humanité sous leur tutelle et d’y entretenir la misère. Cette mesure doit s’accompagner de la restitution aux peuples des sommes gigantesques qui leur ont été dérobées par leurs dirigeants corrompus.
2.- Mettre en place des taxes internationales sur les transactions financières (en particulier la taxe Tobin sur la spéculation sur les devises), sur les investissements directs à l’étranger, sur les bénéfices consolidés des transnationales, sur les ventes d’armes et sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre (…)
3.- Démanteler progressivement toutes les formes de paradis fiscaux, judiciaires et bancaires qui sont autant de repaires de la criminalité organisée, de la corruption, des trafics en tout genre, de la fraude et de l’évasion fiscales, des opérations délictueuses des grandes entreprises, voire des gouvernements (…) »

« Douze propositions pour un autre monde possible »,
http://www.monde-diplomatique.fr/document/ 10 févr. 2005.

 

 

« Dans la logique du néolibéralisme, entendu comme la phase actuelle du capitalisme, on observe que la finance se trouve au poste de commandement, et c’est la finance elle-même qui commande à l’économie, qui elle-même commande au simple citoyen, ce dernier n’apparaissant qu’en bout de course comme variable d’ajustement. Or, pour nous, c’est l’inverse qui doit s’organiser. C’est le citoyen, c’est le projet politique qui doit être au poste de commandement, tandis que la finance et l’économie doivent se plier à ses finalités. »

Entretien avec Bernard Cassen, www.oftt.eu/IMG/article 2007.

 

« (Alter-mondialisme) désigne l’ensemble des valeurs, attitudes et pratiques dont se réclament les divers collectifs de la société civile favorables à l’édification d’un autre monde, plus soucieux du développement de l’humanité et de son environnement que de la recherche du seul profit à court terme imposé par la globalisation néolibérale (…)
La partie (…) est moins contrastée qu’il n’y paraît entre altermondialistes et ceux que ces derniers nomment maladroitement les maîtres du monde, en prenant le plus souvent le simple contre-pied de leurs adversaires sans remettre en cause les présupposés d’une pensée dominante dont ils ne cessent, par ailleurs, de vitupérer le caractère tyrannique (…) la plupart communient dans une propension à la contestation dans le système plutôt que du système : à la dissension plutôt qu’à la dissidence. »

 

Geoffrey Geuens in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 17-19.

 

« Alors que les effets des changements climatiques s’accélèrent, alors qu’il est reconnu scientifiquement qu’il nous faudrait aujourd’hui 1,6 planète Terre pour supporter l’activité humaine, alors qu’il devient clair que notre action sur cette planète est plus grande que la capacité de régénération de celle-ci, la question des droits environnementaux des générations futures est dorénavant posée. Prisme universel d’analyse du politique et du social, la compréhension des liens et surtout de l’incompatibilité entre la protection de l’environnement et le système capitaliste industriel représente le défi majeur pour l’avenir du mouvement altermondialiste. »

Michel Lambert, « Écologie politique et altermondialisme »,
redtac.org/possibles/2009, vol. 32, n° 3-4, p. 35.

« Un principe commun transcende cependant la diversité inhérente à la mouvance altermondialiste : c’est l’idée que les droits des gens – sociaux, politiques, culturels et écologiques – priment sur le droit des affaires.
Cette « approche par les droits » se différencie explicitement du discours « dominant » sur les droits, qui véhicule une conception libérale « minimaliste » des droits humains limitée aux droits civils et politiques (…) D’une certaine manière, cette référence permanente aux droits est le contraire d’une posture révolutionnaire : elle vise tout simplement à faire appliquer des droits qui, pour la plupart, existent déjà au sein des textes juridiques internationaux. »

www.cetri.be/IMG/pdf/fiche-altermondialisation, 2006.

« Si l’enjeu n’est plus la prise révolutionnaire du pouvoir d’État, alors il ne peut être que de repousser en permanence les limites de la sphère de la marchandise au profit de la sphère publique, au profit donc d’un certain nombre de droits et de biens collectifs. Le combat apparaît ainsi paradoxalement plus difficile, car il est assimilable à une guérilla où rien n’est jamais gagné durablement ni facile à consolider. De plus, la différence avec les programmes réformistes ne serait en réalité qu’une différence d’ampleur des réformes, pas une alternative au sens où l’était le socialisme soviétique. Le réformisme apparaît donc comme l’horizon indépassable de notre époque. En conséquence, il risque d’être fort difficile de réformer. Sauf, naturellement, si se produisait un vaste mouvement des consciences pour l’égalité, qui ne pourrait être fondé que sur la conviction que la vraie liberté est celle qui résulte de la mise en pratique de l’égalité. »

 

Pierre-Noël Giraud, « La Mondialisation, émergences et fragmentations »,
Sciences Humaines Éditions, 2012, conclusion, p. 156-157.

 

Aliénation

(voir aussi Cynisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« … le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée (…) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif.
Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. »

Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel »,
Éd. de Minuit, 1968.

 

« L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse, terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. »

Noël Godin, « Jouir sans entraves »,
mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.


« L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques – techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés – le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus – ou ni plus ni moins – qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! »

Maurice Clavel, « Qui est aliéné ? »,
Flammarion, 1970.

« … la rupture technique actuelle offre l’occasion historique de contester la « prétention totalitaire » de l’économie (Zarifian et Palloix), de remettre l’économie à « sa juste place : le service de l’homme » (Robin), de critiquer la  » raison économique » (Gorz), « d’inventer une autre manière de regarder » (Gaudin). Tous raisonnent en termes d’ »activité » incorporant la formation, l’épanouissement de soi, la solidarité, etc., et non plus le seul « travail productif » qui, de toute manière, ne peut qu’aller en diminuant (mille heures annuelles dans quinze ans au lieu de mille six cents actuellement et trois mille deux cents au début du siècle). Tous découplent absolument revenu et quantité de travail. Les échéances sont pour demain, ou presque… »

Bernard Cassen, « Les moyens de s’affranchir du travail aliéné »
in Le Monde diplomatique, mai 1989.

« Ils (les journalistes) manipulent même d’autant mieux, bien souvent, qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être. J’insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme une critique ; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse. Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché…»

Pierre Bourdieu, « Sur la télévision »,
Liber-raisons d’agir, 1996.

 

 « On peut (à ce propos) se demander si l’une des fonctions essentielles des images publicitaires, plutôt que d’appâter le client potentiel, ce que l’on proclame, ne serait pas de conforter les clients effectifs dans les comportements d’achat qu’ils ont déjà réalisés, ce qu’on ne dit pas. Si on ne le dit pas, c’est soit qu’on l’ignore, soit qu’on feint de l’ignorer, parce que le dire reviendrait à s’avouer que la qualité des produits ne suffit pas à entretenir leur consommation et, par conséquent, qu’il faut nourrir d’images celui qui vient d’acheter un produit donné, pour des raisons non maîtrisées, afin qu’il persiste dans l’achat de ce produit. »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,

« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002, p. 224-225.

 

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, « Les dirigeants face au changement »,
Éd. du Huitième jour, 2004.

« Quelles traces les spots de pub télé laissent-ils en mémoire ? Impact Mémoire, un cabinet conseil en efficacité publicitaire, a testé des films publicitaires sur 125 cobayes et mesuré l’impact de la répétition et du facteur temps dans la mémorisation des messages.
Selon ses dirigeants, Olivier Koenig (professeur en psychologie cognitive) et Bruno Poyet (publicitaire), il suffit d’exposer le téléspectateur à quatre diffusions hebdomadaires du spot pour que celui-ci laisse une trace forte dans son esprit : 57 % des personnes testées se souviennent du spot le lendemain, et 34 % s’en rappellent deux mois plus tard.
Le meilleur scénario de diffusion ? Exposer le consommateur trois jours de suite, laisser reposer trois jours et effectuer une piqûre de rappel le septième jour. »

Etienne Gless,
«  Le matraquage publicitaire à la télé paie dès la quatrième diffusion »,
lentreprise.lexpress.fr/ 2006.

« Cher client, bonjour et bienvenue au Cosmarché Gandhi. Souhaitez-vous bénéficier d’une remise de 3 % sur l’ensemble de vos achats ? C’est simple ! Ajustez sur vos yeux les lunettes Topvision qui se trouvent sous la poignée de votre Caddie® et le tour est joué ! En faisant ce simple geste, vous permettez à nos ordinateurs de suivre la trajectoire exacte de vos yeux sur nos rayons et de mesurer très précisément l’attraction de nos produits (…) Dans d’impeccables allées courbes, criblées de capteurs, des consommateurs, lunettes chaussées, le buste tassé sur le fauteuil dépliable de leur Caddie®, se laissent lentement rouler à travers le cosmarché (…)
– Excusez-moi monsieur, vous ne vous sentez pas aliéné ?
– Aliéné ? Pourquoi ? J’ai une tête de fou ?
– Je veux dire esclave de ce cosmarché, de ces pubs, manipulé par ce Caddie® qui vous dit… Enfin, vous vous sentez libre ?
– Pas vous ? Il y a le choix, non ? Regardez les abricoings par exemple : il y en a dix variétés ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
– Vous ne vous sentez pas manipulé, téléguidé ?
– Par qui ? Par les pubs ? Je ne les écoute même pas. Je suis incapable de vous citer un seul produit qui soit passé sur cet écran ! Il y en a trop ! On prend ce qu’on connaît ! Et puis avec le Caddie®, on ne se fait plus avoir puisqu’il prend le moins cher si on lui demande, alors…
L’homme m’a demandé si j’étais incitateur pour une autre chaîne de supermarché et je l’ai remercié… »

Alain Damasio, « La zone du dehors »,
Gallimard, Folio science-fiction, 2007, p. 549-552.

Agnosticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre. J’ai déjà parcouru le vôtre et je n’y ai pas trouvé ce nom une seule fois« . À quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » »

Hervé Faye,
« Sur l’origine du monde : théories cosmogoniques des anciens et des modernes »‎, 1884, p. 109-111.

 
« … ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela. »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 84.

« L’agnosticisme partage avec la foi du croyant l’idée qu’il existe de l’inconnaissable. Mais dire que l’inconnaissable existe, c’est savoir quelque chose sur l’inconnaissable. L’agnostique sait au moins ce qu’il entend par Dieu, assez en tous cas pour dire qu’il ne peut rien en dire : il y a là un cercle qui pourrait être vicieux. Le sceptique qui professe que « tout est incertain » doit faire une exception pour le principe qu’il vient de formuler, mais c’est une exception ruineuse (…)
Je crains que l’agnosticisme, très bien toléré socialement, soit parfois une idéologie de confort. Flotter aimablement entre deux clans est une façon de ne pas se faire d’ennemis, de se concilier plus facilement beaucoup de monde, d’éviter des obstacles, de se voir ouvrir plus de portes. »

Robert Joly,
« 
Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite… », Éditions EPO 2000, p.17-18.

« Je suis inculte parce que je n’en pratique aucun et insecte parce que je me méfie de toutes. »

Raymond Queneau, in Claude Gagnière, « 1000 mots d’esprit »,Points, 2008, p. 41.

 

« Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. »

Albert Jacquard, Entretien sur http://www.nouvellescles.com

 

« L’agnosticisme, en un sens, est l’attitude qui convient devant beaucoup de questions scientifiques comme celle portant sur la cause de l’extinction de la fin du Permien (…) l’agnosticisme est une position raisonnable. Mais s’agissant de Dieu, faut-il aussi être agnostique ? Beaucoup ont répondu par un oui définitif, souvent sur un ton convaincu qui frise l’excessif (…) c’est une erreur bien courante que de sauter de la prémisse que l’existence de Dieu est en principe une question impossible à résoudre, à la conclusion que son existence et sa non-existence sont équiprobables (…)
C’est important car une grande partie des personnes avec lesquelles nous partageons la planète croient fortement à son existence. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 64-73.

Absolu

(voir aussi Positivisme et Relativité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Or tout l’art consiste à chercher toujours ce qu’il y a de plus absolu. En effet, certaines choses sont sous un point de vue plus absolues que sous un autre, et envisagées autrement, elles sont plus relatives. Ainsi l’universel est plus absolu que le particulier, parce que sa nature est plus simple ; mais en même temps il peut être dit plus relatif, parce qu’il faut des individus pour qu’il existe. »

René Descartes, « Règles pour la direction de l’esprit », 1628.

 

« Il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux êtres vivants que dans tous les autres ; mais il faut en même temps être bien convaincu que nous n’avons ce rapport que d’une manière plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c’est que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », Delagrave, 1865, p. 58-59.


« L’absolu, l’éternel. Rien après, rien avant.
Hors de cet horizon l’esprit n’est pas vivant.
S’il n’a point l’abîme, il réclame.
Tout vouloir, tout savoir, tout sonder tour à tour,
C’est la seule façon de composer un jour
Qui suffise au regard de l’âme. »

Victor Hugo,
« Les Quatre Vents de l’esprit »
(1881) Laffont, Paris, 1985.


« Ainsi l’espace absolu, le temps absolu, la géométrie même ne sont pas des conditions qui s’imposent à la mécanique ; toutes ces choses ne préexistent pas plus à la mécanique que la langue française ne préexiste logiquement aux vérités que l’on exprime en français. »

Henri Poincaré,
« La Science et l’Hypothèse », 1902.

« L’homme, par suite de sa place limitée dans l’univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l’absolu et de l’infini ; il s’est forgé des mots pour exprimer ce qui n’est pas comme lui, mais il n’en est pas plus avancé : il est victime de son langage ; ces mots ne correspondent plus, pour l’entendement humain, à aucune réalité précise. Élément d’un tout, il est naturel que l’ensemble lui échappe. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 349-350.


« Un train est en marche ; un voyageur, penché par la fenêtre d’un wagon, laisse tomber une pierre. Abstraction faite du vent, il observe qu’elle tombe en ligne droite jusqu’au marchepied où elle repose perpendiculairement à sa main. En même temps, un autre observateur, à côté de la voie, constate que la pierre a suivi une trajectoire courbe : le wagon s’est déplacé pendant que la pierre tombait… Nul observateur n’est absolument au repos. Le train est un système ; la terre en est un autre. La forme du trajet de la pierre ne peut être déterminée que par rapport à l’un ou l’autre système. Comme le trajet de la pierre est composé de positions successives, de lieux, et que leur détermination dépend du système auquel on les rapporte, notre exemple montre la relativité du lieu, autrement dit : de l’espace, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de lieu, pas d’espace au sens absolu. »

Fr. Peiser,
« La Théorie de la Relativité d’Einstein », Exposé populaire, 1921.

« Dans tout mon univers, je n’ai rencontré aucune loi de la nature, immuable et inexorable. Cet univers ne nous offre que des relations changeantes qui sont parfois perçues comme des lois par des consciences à courte vie. Ces ensembles de sens charnels que nous dénommons le soi sont des éphémères flétris par l’éclat de l’infinité, fugacement conscients de certaines conditions provisoires qui confinent nos activités et changent en même temps que celles-ci. S’il faut que vous donniez un nom à l’absolu, utilisez son nom propre : Provisoire. »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, Laffont, p. 579.

 

« … la science des XVIII e et XIX e siècles avait abouti au triomphe du matérialiste mécaniste, qui expliquait tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules et indivisibles (…) une sorte de nouvelle religion, que nous avons appelée « syncrétisme quantique », est en train de naître, qui rapporte tout – matière et esprit – à un Absolu inconnaissable mais dont l’existence pourrait être déduite des aspects extraordinaires de la nouvelle physique. »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques », La Découverte/Poche, 2007, p. 125