Argent

(voir aussi Capitalisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire trop. »

Sénèque (1er s. apr. J.-C.)

« Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, éprises du gain et de l’intérêt, comme de belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d’une seule volupté, qui est d’acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du dernier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. »

Jean de La Bruyère, « Les Caractères », 1688.

 

 

« L’argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et de s’approprier tous les objets, est par conséquent l’objet dont la possession est la plus éminente de toutes. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son être ; il est donc considéré comme l’être tout-puissant. L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de vivre de l’homme. Mais ce qui me sert de médiateur pour ma propre vie me sert également de médiateur pour l’existence d’autrui. Mon prochain, c’est l’argent. »

Karl Marx, Manuscrits de 1844.

 

 

« « Souviens-toi que l’argent est, par nature, générateur et prolifique. L’argent engendre l’argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite. Cinq shillings qui travaillent en font six, puis se transforment en sept shillings trois pence, etc., jusqu’à devenir cent livres sterling. Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croît de plus en plus vite… » Le propre de cette philosophie de l’avarice semble être l’idéal de l’homme d’honneur dont le crédit est reconnu et, par-dessus tout, l’idée que le devoir de chacun est d’augmenter son capital, ceci étant supposé une fin en soi. »

Max Weber, citant Benjamin Franklin,
in «L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme »,1904.

 

« Dans les sociétés qui ne sont pas basées sur la production marchande, où l’on produit et fait produire les esclaves non pour vendre, mais pour la consommation domestique, le commerce est tenu en grand mépris. « Que peut-il sortir d’honorable d’une boutique ? », disait Cicéron. Seuls, des hommes méprisés et méprisables font le trafic de l’argent. L’intérêt de l’argent est alors un vol, que la morale et les religions condamnent. Jéhovah lui-même défendait aux juifs le prêt à intérêt ; il ne le permettait que contre l’étranger, qui est l’ennemi : l’Église catholique, devenue la servante à tout faire de la classe capitaliste, fulminait alors ses anathèmes contre l’intérêt de l’argent. Mais cette morale change dès que la Bourgeoisie arrive au pouvoir : le prêt à intérêt devient sacro-saint ; une des premières lois de 1789 proclame la légalité de l’intérêt de l’argent qui, auparavant, n’était que toléré. Le Grand livre de la Dette publique devient le Livre d’Or, la Bible de la Bourgeoisie. Le métier de prêteur à intérêt, de banquier, devient aussi honorable qu’honoré ; vivre de ses rentes, c’est-à-dire de l’intérêt de l’argent, est la plus haute ambition de tous les membres de la société bourgeoise. »

Paul Lafargue, Discours prononcé début 1895,
débat organisé à la Sorbonne entre J. Jaurès et P. Lafargue.
« La Jeunesse socialiste », nº 1 et 2.

 

« Il faut choisir dans la vie : gagner de l’argent ou le dépenser. On n’a pas le temps de faire les deux. »

Édouard Bourdet (1887-1945)

 

« L’argent ne fait pas le bonheur de celui qui n’en a pas. »

Boris Vian (1920-1959)

 

« Ce n’est pas que l’argent n’ait pas d’odeur, c’est que l’homme n’a pas d’odorat. »

Henri Jeanson (1900-1970)

« On ose nous dire que l’État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes et des très hauts salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important, et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée. Le motif de base de la Résistance était l’indignation. Nous, vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l’héritage de la Résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! »

Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », Indigène éd., 2010.