Morale

(voir aussi Immoralisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, madame ! Que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! Que celle d’un sourd différerait encore de celle d’un aveugle, et qu’un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite. »

Denis Diderot, « Lettre sur les aveugles », 1749.

 

« Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres, et le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne saurait être sain d’esprit ni bien constitué qu’autant qu’il est bon. »

Jean-Jacques Rousseau, « Émile », IV, 1762.

 

 « La moralité s’oppose à la formation de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit. »

Frédéric Nietzsche, « Aurore », aphorisme 19, (1886) Éd. Hachette, 2004.

 

« Toutes les fois que nous délibérons pour savoir comment nous devons agir, il y a une voix qui parle en nous et qui nous dit : voilà ton devoir (…) C’est la société qui, en nous formant moralement, a mis en nous ces sentiments qui nous dictent si impérativement notre conduite, ou qui réagissent avec cette énergie, quand nous refusons de déférer à leurs injonctions. Notre conscience morale est son œuvre et l’exprime ; quand notre conscience parle, c’est la société qui parle en nous. »

Émile Durkheim, « L’Éducation morale », P.U.F. 1903.

« La morale biologique nous montre que le mal, c’est tout ce qui s’oppose à la montée de la conscience et à la libération en soi et en tous les hommes ; inversement, le bien, c’est ce qui favorise cette montée. Le mal, c’est ce qui nous rapproche de l’automatique et de l’inconscient, de l’animal ; c’est aussi ce qui nous sépare des autres, ce qui fait de chacun de nous un privilégié ; le bien, ce qui accroît notre promotion humaine et ce qui nous rend plus solidaire des autres. »

Paul Chauchard,
« Évolution de la Conscience et Conscience de l’Évolution », Revue scientifique, 91, 1953.

« Le droit comme la morale a toujours sanctionné les relations et conditions existantes, de façon à les immobiliser et à les incliner dans le sens de la domination des classes économiquement privilégiées. »

Henri Lefebvre,
« Le marxisme », PUF, Que sais-je ?, 1966, p. 53.

 

« Démoralisant, de moraliser l’homme par la chimie ?… Mais pourquoi s’abstiendrait-on de corriger, par la chimie concertée du laboratoire, la chimie involontaire de la nature ? »

Jean Rostand,
« Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 31.

 

« À chaque instant, la morale dominante est sécrétée par des milliards de pensées subjuguées et d’actes arrêtés dans leur accomplissement (…) jadis, elle apparaissait beaucoup plus clairement dans un monde fortement tranché. D’un côté les salauds, c’est-à-dire l’appareil d’État, les tribunaux, la flicaille, les curetons, le drapeau tricolore et la propriété privée des moyens de production. De l’autre, les victimes. Au milieu, les petits bourgeois, classe ondoyante de sous-salauds qui avaient la vomissure dans le sang et qui finissait toujours, fût-ce à travers des remords de conscience, par choisir le parti de l’ordre.
Depuis que le prolétariat nous a lâchés, les choses ont cessé d’être simples. Les valeurs ne se heurtent plus avec l’évidence qui opposait l’instituteur au curé (…) Une moralité moyenne a digéré les antagonismes. Tout le monde s’arrête au même feu rouge et absorbe la même émission imbécile de la télévision. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 20-21.

 

« Nos sociétés tentent encore de vivre et d’enseigner des systèmes de valeurs déjà ruinés, à la racine, par cette science même (…) la science attente aux valeurs. Non pas directement, puisqu’elle n’en est pas juge et doit les ignorer ; mais elle ruine toutes les ontogénies mythiques et philosophiques sur lesquelles la tradition animiste, des aborigènes australiens aux dialecticiens matérialistes, faisait reposer les valeurs, la morale, les devoirs, les droits, les interdits. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 186-187.

 

« N’avons-nous pas affaire à des techniques de manipulation, dans la mesure où il s’agit d’obtenir d’autrui qu’il fasse de lui-même ce qu’on souhaite le voir faire en utilisant des moyens détournés ? (…) La règle fondamentale de toute éthique professionnelle impose, en effet, de mettre en œuvre (et donc de reconnaître) – qu’il plaise ou non – tout moyen rendu possible par les connaissances scientifiques actuelles lorsqu’on a pour mission d’éviter que des gens soient atteints dans leur intégrité psychologique ou physique. Un professionnel a-t-il le droit, pour satisfaire aux valeurs portées par l’air du temps, d’enfreindre cette règle d’éthique qui est aussi la première exigence de toute morale ? »

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens »,
PUG, 2002, introd., p. 10-11.

 

« … loin d’aller au-delà du prescrit légal en matière de relations du travail, l’invocation de l’éthique par les entreprises dissimule au contraire le non-respect des normes encore existantes (…) L’éthique n’y [dans le monde des affaires] est invoquée qu’au titre de paravent du processus de privatisation du droit… »

Jean-Renaud Seba,
in « Les nouveaux mots du pouvoir », Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 193-194.

 

«  Je défends un athéisme athée qui, en plus de nier l’existence de Dieu et de proposer le démontage des fictions afférentes, affirme la nécessité d’une éthique post-chrétienne qui dévoile la nature toxique d’une morale impraticable qui, dès lors, génère des culpabilités inévitables (…)
Mon éthique prend en considération Auschwitz et le Goulag, les fascismes bruns, rouges et verts, les génocides industriels ou artisanaux (Hiroshima ou Kigali), le déchaînement de la pulsion de mort dans le XXe siècle. Une morale chrétienne conduit à l’abattoir. L’amour de qui n’est pas aimable n’est pas souhaitable ; la joue tendue à celui qui va nous gazer ou nous couper le cou n’est pas pensable (…) sans parler de l’inanité de sacrifier à l’idéal ascétique, autrement dit de mourir de notre vie ici et maintenant, de sacrifier cette vie dont nous sommes sûrs, sous prétexte qu’une fois morts nous vivrons éternellement… »

Michel Onfray,
« Manifeste hédoniste », J’ai lu, 2011, p. 29-30.

Justice

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Chez le chef, la justice est une vertu d’organisation : elle commande et prescrit ce qui est juste ; tandis que chez les sujets, c’est une vertu d’exécution et de service. »

Thomas d’Aquin,
« La Justice », t.2, Desclée et Cie, 1932, p. 81.

 

 « Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Jean de la Fontaine,
« Fables – Les animaux malades de la peste », 1668.

 
 

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique (…) Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. »

Blaise Pascal, « Pensées », 1670.

 

 « Le monde est un mélange confus de bien et mal ; il s’ensuit évidemment qu’il n’a pas été créé par un être infiniment parfait (…) Il n’y a point de bonté souveraine pour récompenser les justes et les innocents, point de justice souveraine pour punir les méchants. Il n’y a point de Dieu. Mais il y a l’homme, il y a la terre, il y a la vie, il y a le sentiment de l’équilibre et de la justice, et c’est sur cette terre qui lui appartient, dans cette vie qui est sienne, que l’homme doit réaliser la justice, le bonheur, la solidarité et la fraternité universelles. »

 « Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, curé d’ Étrépigny », 1729. 

 

 « La propriété privée, en établissant la distinction du tien et du mien, non seulement infiltra l’idée de justice dans la tête de l’homme, mais glissa dans son cœur des sentiments qui s’y sont tellement enracinés que nous les croyons innés et que je vous scandaliserais en les mentionnant. Cependant il est bien établi que l’homme ignore la jalousie et l’amour paternel tant qu’il vit dans un milieu communiste ; les femmes et les hommes sont alors polygames, la femme prend autant de maris que cela lui plaît et l’homme autant de femmes qu’il peut, et les voyageurs nous rapportent que tous ces braves gens vivent contents et plus unis que les membres de la triste et égoïste famille monogamique. Mais, dès que la propriété privée s’installe, l’homme achète sa femme et réserve pour lui seul la jouissance de son animal reproducteur : la jalousie est un sentiment propriétaire transformé. Le père ne songe à s’inquiéter de son enfant que lorsqu’il a une propriété privée à transmettre.
Les idées de justice qui encombrent les têtes des civilisés et qui sont basées sur le mien et le tien, s’évanouiront comme un mauvais rêve, dès que la propriété commune aura remplacé la propriété privée. »

Paul Lafargue,
Discours prononcé début 1895, débat organisé à la Sorbonne entre J. Jaurès et P. Lafargue.
« La Jeunesse socialiste », nº 1 et 2.

« … la justice humaine ne se contentera pas de les enfermer pour défendre et préserver la société menacée, elle poursuivra les coupables, infligera un châtiment au crime. La justice divine exerce encore la vindicte d’une manière plus sûre et plus rigoureuse. Si, après cette vie terrestre, il en existe une autre bienheureuse ou malheureuse, ce n’est évidemment pas pour l’amélioration de l’individu, mais pour sa récompense ou sa punition, ni pour l’utilité ou la défense de la société menacée, mais pour la satisfaction plénière aux exigences de l’éternelle justice. »

Albert Farges,
« La liberté et le devoir », Berche et Tralin, 1902, p. 31.

 

« … quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. »

John Rawls, « Théorie de la justice », 1971.

 

 « Rien n’alarme davantage le citoyen que d’imaginer la justice injuste. De penser que la balance peut pencher selon la naissance ou la fonction et non, souverainement, selon l’impartialité de la loi (…)
Il a été démontré à de multiples reprises que les couches sociales les plus démunies constituent une population-cible à haut risque d’incarcération. Appuyons-nous seulement sur le jugement des chiffres, qui reste… sans appel.
Près de 60 % des personnes incarcérées en France pour délits le sont pour vol ou recel. Parmi les détenus, 12,3 % sont illettrés, 33,1 % savent juste lire et écrire, 40 % n’ont qu’un niveau d’études primaires ; 33,8 % sont classés dans la catégorie socioprofessionnelle des ouvriers et 45 % comme pensionnés, sans profession ou chômeurs (…)
Les préjugés sociaux des juges ne sont pas seuls en cause. Le système pénal fonctionne, en effet, avec des filtres dont les interstices sont larges pour les délinquants financiers et étroits pour les autres. Les délits économiques et financiers sont peu visibles. Leur découverte ne se fait qu’après de longues et complexes enquêtes. Les victimes (sociétés, banques) ont généralement peu intérêt à porter plainte, de peur que le scandale ne les éclabousse aussi.
À l’inverse, la délinquance quotidienne — le droit commun — apparaît aux yeux de tous. Faute de pouvoir obtenir réparation de l’auteur du délit — généralement insolvable, — la victime n’aura d’autre exutoire que sa condamnation. »

François Guichard et Jean-Paul Jean,
« La justice comme amplificateur des clivages sociaux »
in
Le Monde diplomatique, août 1988.

Déterminisme

(voir aussi Causalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux ; quelque confus qu’il paraisse à nos yeux, dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hasard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre qui connaîtrait exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontrerait que, d’après les causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’elle ne fait. »

Paul Henri Thiry d’Holbach, « Système de la nature », 1793.

 

 « Nous pouvons considérer l’état actuel de l’univers comme l’effet de son passé et la cause de son futur. Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, la position respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers, et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

Pierre-Simon Laplace,
« Essai philosophique sur les probabilités », (1825)
Cambridge Univ. Press, 2009, p. 3-4.

 

« Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une manière absolue. Ce qui veut dire en d’autres termes que la condition d’un phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et nécessairement, à la volonté de l’expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien autre chose que la négation de la science même. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », 1865, 2° partie, ch.I, V.

« On parle souvent de « chaos déterministe ». En effet, les équations de systèmes chaotiques sont déterministes comme le sont les lois de Newton. Et pourtant elles engendrent des comportements d’allure aléatoire ! »

Ilya Prigogine, « La fin des certitudes », Odile Jacobs, 2009.

 

«  Certaines théories sont déterministes, telles par exemple la mécanique de Newton ou certaines interprétations de la physique quantique. Élever ces théories à un statut de vérité ultime, quasi religieuse, est une simple erreur de logique, puisque cela est contredit par notre expérience du libre arbitre.
(…) vous avez compris que la nature n’est pas déterministe et qu’elle est capable de réels actes de pure création : elle peut produire du vrai hasard. De plus, une fois qu’on a bien assimilé qu’il s’agit de vrai hasard et pas seulement de quelque chose de préexistant qui nous était caché, on comprend que rien n’empêche ce hasard de se manifester en plusieurs endroits, sans que cela implique une communication entre ces endroits (…) préalablement intriqués. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard – Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, numérisation Nord Compo, p. 127 et 144.

Conscience morale

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Il est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…) Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »

Jean-Jacques Rousseau, Profession de foi d’un vicaire savoyard
in « l’Émile, ou de l’éducation », 1762 (livre IV).

« On appelle conscience, ma chère Juliette, cette espèce de voix intérieure qui s’élève en nous à l’infraction d’une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être : définition bien simple, et qui fait voir du premier coup d’œil que cette conscience n’est l’ouvrage que du préjugé reçu par l’éducation, tellement que tout ce qu’on interdit à l’enfant lui cause des remords dès qu’il l’enfreint, et qu’il conserve ses remords jusqu’à ce que le préjugé vaincu lui ait démontré qu’il n’y avait aucun mal réel dans la chose défendue. »

Donatien A. F. de Sade, « Histoire de Juliette », 1798.

« Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ?  » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Victor Hugo,
« La conscience » in « La légende des siècles », 1859.

 

« Mais pourquoi écoutez-vous la voix de votre conscience ? Qu’est-ce qui vous donne le droit de croire que son jugement est infaillible ? Cette croyance, n’y a-t-il plus de conscience qui l’examine ? N’avez-vous jamais entendu parler d’une conscience intellectuelle ? D’une conscience qui se tienne derrière votre « conscience » ? Votre jugement « ceci est bien » a une genèse dans vos instincts, vos penchants et vos répugnances, vos expériences et vos inexpériences; « Comment ce jugement est-il né ?  » C’est une question que vous devez vous poser, et, aussitôt après, celle-ci : « qu’est-ce exactement qui me pousse à obéir à ce jugement ?  » (…)
Mais la fermeté de votre jugement moral pourrait fort bien être la preuve de la pauvreté de votre personnalité, d’un manque d’individualité… »

Frédéric Nietzsche, « Le gai savoir » (1882)

« Imitation, coutume, peur, abrutissement profond, délire, fureur, rien de tout cela ne peut faire la moindre vertu. Nous voilà donc à l’intention, au régime intérieur, au drame incommunicable, mais y cherchant la forme universelle. Quand un homme dit qu’il a pour lui sa conscience (ou contre lui), on comprend très bien.
On voit que retrouvant une idée universelle, je ne prends nullement la Conscience Morale comme principe d’obéissance, mais au contraire de résistance (résistance qui fera l’accord vrai), non comme principe d’esclavage, mais au contraire de liberté, mais toujours revenant sur soi. »

Alain,
« Esquisses 2. La conscience morale » (1930)

Bien

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … pour les confucianistes, le Junzi désigne non plus un être de la caste de la haute noblesse, mais plutôt un « Homme de bien », c’est-à-dire un être noble moralement. Parce que, selon lui, l’être humain est infiniment perfectible, Confucius croyait qu’on pouvait éduquer toute personne pour qu’elle devienne Junzi, sans distinction de classe (…)
L’Homme de bien, à l’opposé de l’Homme de peu, possède le ren, concept difficilement traduisible par un seul mot. D’abord, le ren désigne l’authenticité, l’harmonie avec soi (…) Ensuite, c’est le souci des autres, la mansuétude, la bienveillance. D’ailleurs, Confucius fait de la règle d’or – fais aux autres ce que tu aimerais qu’on te fasse – le centre de sa pensée. »

Catherine Guindon,
http://www.cegepsl.qc.ca/philosophie/files/2009/07/confucius.pdf

« … les actions sont bonnes dans la mesure du bonheur qu’elles procurent, mauvaises, si elles ont pour résultats de produire le contraire du bonheur (…) en général, les philosophes utilitaires ont reconnu la supériorité des plaisirs de l’esprit sur ceux du corps, principalement dans la plus grande durée, certitude, intensité, etc., des premiers, c’est-à-dire plutôt dans les avantages qu’ils procurent que dans leur nature intrinsèque. »

John Stuart Mill,
« De l’utilitarisme », 2, 1863.

 

« Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’emprise de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : « Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance… » tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : « Nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts » – mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de danger, fait le mort pour ne rien faire « de trop »), grâce à ce faux monnayage, à cette duperie de soi propre à l’impuissance, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et se tait, comme si la faiblesse même du faible – c’est-à-dire son essence – était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. »

Frédéric Nietzsche, « La généalogie de la morale », 1887, Mercure de France, 1908, p. 66.

 Itzhak Stern tient en mains la liste que Oskar Schindler vient de lui dicter, 1100 personnes qu’il sauve d’un camp de la mort en payant pour leur transfert dans un camp de travail :
« Cette liste, c’est le bien absolu. Cette liste, c’est la vie. Tout autour de ces marges, il y a le gouffre. »

« Schindler’s List », film réalisé par Steven Spielberg en 1993,
d’après le roman de Thomas Keneally.

Apocalypse

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Le cinquième ange sonna de la trompette. Et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre. La clef du puits de l’abîme lui fut donnée, et elle ouvrit le puits de l’abîme. Et il monta du puits une fumée, comme la fumée d’une grande fournaise ; et le soleil et l’air furent obscurcis par la fumée du puits. De la fumée sortirent des sauterelles qui se répandirent sur la terre ; et il leur fut donné un pouvoir comme le pouvoir qu’ont les scorpions de la terre.
Il leur fut dit de ne point faire de mal à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu sur le front.
Il leur fut donné, non de les tuer, mais de les tourmenter pendant cinq mois; et le tourment qu’elles causaient était comme le tourment que cause le scorpion quand il pique un homme.
En ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas ; ils désireront mourir et la mort fuira loin d’eux. »

Jean, « L’Apocalypse », 9.1-9.6 (fin du 1er s.)

 

« Quand on voit l’Homme manier de si terribles énergies, encore toutes fourrées d’inconnu (…) comment ne pas douter si, un jour, trop confiant en l’infaillibilité de ses machines électroniques, ou méconnaissant le jeu d’une cause insoupçonnable, il ne commettra pas l’erreur gigantesque dont il ne s’aviserait que trop tard pour en corriger les effets ? »

Jean Rostand, « Disparition de l’homme »,
l’Apocalypse, J. Foret, 1961, p. 223.

 

« Que se passe-t-il ?
J’y comprends rien
Y avait une ville
Et y a plus rien
Y a plus rien qu’un désert
De gravats, de poussière
Qu’un silence à hurler
À la place où il y avait
Une ville qui battait
Comme un cœur prodigieux
Une fille dont les yeux
Étaient pleins du soleil de mai
Mon Dieu, mon Dieu
Faites que ce soit
Un mauvais rêve
Réveillez-moi… »

Claude Nougaro, chanson, « Y avait une ville », 1964.

 

 

« Des milliardaires qui occupent les suites de luxe jusqu’aux immigrants entassés en fond de cale, tous sont embarqués dans le même voyage et pour le même naufrage. Et pourtant, alors que l’iceberg approche et que le bateau devrait dévier de son cap, l’orchestre continue de jouer, les passagers de se distraire, et l’équipage de passer de groupe en groupe afin de rassurer tout le monde. » 

Nicolas Hulot, «  Le syndrome du Titanic »,
Calman-Levy, 2004.

 

« Lorsque je me projette dans le temps, je vois la planète chaude et aride, et quelques survivants en marche vers l’Arctique. Je les vois dans le désert tandis que le jour pointe et qu’à l’horion le soleil darde ses premiers rayons. L’air frais de la nuit est un soulagement, mais il se dissipe, telle une fumée, à mesure que la chaleur monte. L’unique chameau s’éveille, cligne des yeux et se dresse lentement sur son arrière-train. Les petits derniers de la tribu montent en selle. L’animal éructe et se met en route dans la fournaise, en quête de la prochaine oasis. »

James Lovelock, « La revanche de Gaïa »,
Flammarion, 2007, dernier paragraphe.

 

« Muni de la technologie adéquate, n’importe quel bricoleur ou « hacker » pourra concevoir un nanovirus autoreproducteur : un nano-système analogue à un virus humain (…) La multiplication des « nanobugs » ne connaîtrait aucune limite (…) en moins d’une semaine, l’ensemble de la surface de la planète, et même de son sous-sol, y compris vous et moi, y compris toutes les espèces vivantes animales et végétales, y compris même les océans et une bonne partie de la croûte terrestre, sera décomposé et transformé en une espèce de gelée grise et informe, une « pâte de nanobugs » furieusement occupés à se détruire eux-mêmes et à se reconstruire en même temps, à laquelle on a donné le nom de Grey Goo, « Mélasse grise ». »

Serge Boisse, « L’esprit, l’IA et la singularité, »,
2007, Lulu.com, p. 474-475.

 

« Ce que nous appelons notre « civilisation » ressemble à un chancre. Nous envahissons, nous dévastons, nous salissons l’air, l’eau, le sol, le sous-sol, les mers, les campagnes, les forêts, les montagnes, les déserts et les pôles ; demain, la Lune et la planète Mars… Nous produisons des quantités phénoménales de déchets. Nous affaiblissons Gaïa, le super-organisme qui nous oxygène, nous abreuve et nous nourrit.
Nous nous précipitons dans le néant…

« Le vingt et unième siècle sera belliqueux, ou je ne m’y connais pas. La conclusion pourrait en être une série de conflits terrifiants qui finiraient en guerre totale – la troisième et la dernière qu’on nommerait « mondiale ». Au bouquet final de ce feu d’artifice, l’humanité serait écrabouillée, carbonisée, irradiée, affamée, noyée, gelée, pétrifiée – au choix, ou tout à la fois. »

Yves Paccalet, « L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Arthaud, 2013, p. 76 et 124.

 

 

« La nouvelle étude du MSSI (Melbourne Sustainable Society Institute) révèle que les prévisions du scénario de statu quo World3 (en référence à l’étude publiée en 1972, « Limits to Growth » – Les limites à la croissance, appelée également  » rapport Meadows  » du Club de Rome) concernant la population, la croissance économique et l’environnement se sont avérées relativement justes. Le scénario de statu quo fixe aux environs de 2015 le début du « dépassement des limites et de l’effondrement », une prévision préoccupante. Le taux de mortalité commencerait à augmenter à partir de 2020 et la population baisserait d’un demi-milliard d’individus par décennie à partir de 2030.
L’auteur de l’étude du MSSI, Graham Turner, conclut de façon inquiétante que « l’alignement des tendances observées avec la dynamique des « limites à la croissance » indique que les premiers signes d’un effondrement pourraient survenir dans les dix années qui viennent et sont même peut-être déjà enclenchés », et qu’une « chute relativement rapide de la situation économique et de la population pourrait être imminente ». M. Turner considère la hausse des prix mondiaux de l’énergie et des denrées alimentaires comme des indicateurs de l’augmentation de la pollution et des contraintes en matière de ressources. »

ec.europa.eu/…/limits-to-growth 21 oct. 2014.

 

« … les visions apocalyptiques contenues dans le Nouveau et dans l’Ancien Testaments faisaient déjà mention d’un certain nombre de désastres environnementaux (…)
… la crise écologique est, pour Rudolf Bahro, la crise finale de l’histoire humaine soumise à la logique de ce qu’il appelle la « mégamachine » productrice et consommatrice. La crise sonne la fin de l’histoire. Soit la crise sera suivie du silence éternel d’une planète dévastée que la vie aura fini par déserter, soit elle donnera lieu au sursaut d’une humanité renouvelée, s’efforçant à l’ascèse et à un mode de vie frugal. La crise écologique revêt à ce titre un caractère authentiquement apocalyptique en tant qu’elle est notre dernière chance. Par elle se donne à entendre l’ultime appel à une humanité dévoyée, à laquelle il appartient de se ressaisir pour revenir à soi et à sa propre vérité. »

Hicham-Stéphane Afeissa,
« Les habits verts de l’apocalypse »
in « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines », Janv. 2015.

« Il y a un demi-siècle, l’apocalypse prenait la forme d’un hiver nucléaire qui pouvait ne jamais arriver. La peur était réelle (et des communautés survivalistes sont apparues), mais il ne s’est finalement rien passé. Aujourd’hui, les catastrophes climatiques et environnementales sont moins spectaculaires, mais elles ont bel et bien commencé. Elles ne peuvent plus ne pas avoir lieu ! »

 P. Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

Anarchisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« États, Constitutions, Église… se sont toujours évanouis dès que l’individu a levé la tête, car l’individu est l’ennemi irréconciliable de tout ce qui tend à submerger sa volonté sous une volonté générale, de tout lien, c’est-à-dire de toute chaîne. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1844.

 

 

« Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni titre ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé … »

Pierre-Joseph Proudhon, « Idées générales de la révolution », Garnier, 1851.

 

« La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c’est un dangereux contresens que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger. »

Michel Bakounine, extrait d’un discours (1868) in Daniel Guérin, « L’anarchisme », Gallimard, 1965, p. 37.

 

« Nous désirons la liberté et le bien-être de tous les hommes sans exception. Nous voulons que chaque être humain puisse se développer et vivre le plus heureusement possible. Et nous croyons que cette liberté et ce bien-être ne pourront être donnés ni par un homme, ni par un parti, mais que tous devront en découvrir en eux-mêmes les conditions et les conquérir. Nous considérons que seule la plus complète application du principe de la solidarité peut détruire la lutte, l’oppression et l’exploitation, et la solidarité ne peut naître que du libre accord, de l’harmonisation spontanée et voulue des intéressés. »

Errico Malatesta, « Un peu de théorie », 1892.

« Bien qu’elle n’ait pas encore trouvé la forme sûre, la pensée anarchiste ne peut manquer de se répandre à mesure que grandira la pression de la société sur l’individu, car cette pression opprime abusivement un élément nécessaire à la perfection humaine (…) Une libre égalité fondée sur une coopération spontanée, et non sur la force gouvernementale ni sur la contrainte sociale, tel est l’idéal anarchiste le plus haut (…) Mais la nature humaine est une nature de transition (…) nous sommes finalement contraints de viser plus haut et d’aller plus loin. Un anarchisme spirituel ou spiritualisé pourrait sembler plus proche de la vraie solution. »

Sri Aurobindo, « Le cycle humain », Buchet/Chastel, 1994, p. 331.

 

 « Ne pas être anarchiste à seize ans, c’est manquer de cœur. L’être encore à quarante ans, c’est manquer de jugement. »

George Bernard Shaw

« Manifeste du libertaire
– Affirmer comme but fondamental de notre action, le libre épanouissement des forces critiques, créatives et jouitives faisant de chaque être humain une entité unique, responsable et heureuse de vivre.
– Accepter la pluralité des opinions philosophiques – à l’exclusion de toute idéologie engendrant un fanatisme incompatible avec notre but premier – et l’accueillir comme source d’enrichissement de notre propre existence (…)
Ces principes nécessitent notamment la disparition de tout groupe de pression idéologique ou commercial menaçant, ne fut-ce que par les procédés abjects de la publicité et de la propagande, la liberté individuelle ; que les entreprises soient soumises aux principes de l’autogestion (…) ; la suppression de l’État et de son appareil de répression (armée, police, juristes, sociologues, clergé) et son remplacement par la libre fédération des communautés autonomes. »

« Qu’est-ce que l’anarchisme ? », mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.

Amour

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Je voudrais être ton miroir
Pour que toujours tu me regardes
Je voudrais être ta tunique
Pour que toujours tu me portes
Je voudrais être l’eau
Dans laquelle tu te baignes
Être le parfum
Qui embaume ton corps,
Le voile qui couvre tes seins
La perle qui orne ton cou
Je voudrais être ta sandale
Ah, du moins que tes pieds me foulent ! »

Anacréon, VI e siècle av. J.-C.

« Il n’y a ni naissance, ni honneurs, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme l’Amour, d’inspirer à l’homme ce qu’il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et l’émulation du bien ; et sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier, ni un état, fasse jamais rien de beau ni de grand. J’ose même dire que si un homme qui aime avait ou commis une mauvaise action, ou enduré un outrage sans le repousser, il n’y aurait ni père, ni parent, ni personne au monde devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu’il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il n’est jamais si confus que lorsqu’il est surpris en quelque faute par son amant. De sorte que, si par quelque enchantement un état ou une armée pouvait n’être composée que d’amants et d’aimés, il n’y aurait point de peuple qui portât plus haut l’horreur du vice et l’émulation de la vertu. »

« … l’amour nous ramène à notre nature primitive et, de deux êtres n’en faisant qu’un, rétablit en quelque sorte la nature humaine dans son ancienne perfection. Chacun de nous n’est donc qu’une moitié d’homme, moitié qui a été séparée de son tout, de la même manière que l’on sépare une sole. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. »

 Platon, « Le banquet », discours de Phèdre et d’Aristophane, 380 avant J.-C

« Que dire ? Nous n’eûmes qu’une maison, et bientôt nous n’eûmes qu’un cœur (…) Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience. »

« Epistolae duorum amantium », lettres attribuées à Éloise et Abélard (début du XII e s.)


« Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. »

François de La Rochefoucauld, « Réflexions ou sentences et maximes morales », 1665.

La Folie a invité ses amis à jouer à cache-cache ; l’amour est introuvable…
« Cherchant de tous côtés, la Folie vit un rosier, prit un bout de bois et
commença à chercher parmi les branches, lorsque soudain elle entendit un
cri : C’était l’Amour, qui criait parce qu’une épine lui avait crevé un oeil.
La Folie ne savait pas quoi faire. Elle s’excusa, implora l’Amour pour
avoir son pardon et alla jusqu’à lui promettre de le suivre pour toujours.
L’Amour accepta les excuses.
Aujourd’hui, l’Amour est aveugle et la Folie l’accompagne toujours. »

Jean de La Fontaine « Fables – L’Amour et la Folie », 1693.

 

« L’amour est de tous les sentiments le plus égoïste et par conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. »

Benjamin Constant (1767-1830)

 

 « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. Il n’est de camarades que s’ils s’unissent dans la même cordée, vers le même sommet en quoi ils se retrouvent. »

Antoine de Saint-Exupéry, « Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 234-235.


« Qu’on le veuille ou non, et quelque idéalisme que l’on professe, l’édifice de l’amour humain, avec tout ce que ce mot implique de bestialité et de sublimation, de fureur et de sacrifice, avec tout ce qu’il signifie de léger, de touchant ou de terrible, est construit sur les minimes différences moléculaires de quelques dérivés du phénanthrène. »

Jean Rostand, « Pensées d’un biologiste »,Stock, 1939.

 « Si un jour la vie t’arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m’importe, si tu m’aimes
Car moi je mourrai aussi…
Nous aurons pour nous l’éternité
Dans le bleu de toute l’immensité
Dans le ciel, plus de problèmes
Dieu réunit ceux qui s’aiment ! »

Marguerite Monnot, chanson, « Hymne à l’amour », 1949.

 

 « Le mensonge tue l’amour, a-t-on dit. Eh bien, et la franchise donc ! »

Abel Hermant (1861-1950)

« Quand on n´a que l´amour
À s´offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu´est notre grand amour
Quand on n´a que l´amour
Mon amour toi et moi
Pour qu´éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour… »

Jacques Brel, chanson, « Quand on n´a que l´amour », 1956.

 

 « Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

Marguerite Duras, « L’amant », Les Éditions de Minuit, 1984, p. 141-142.


« … on ne peut rien affirmer de l’amour sans affirmer le contraire en même temps. Il a ceci de redoutable, de fascinant, qu’il est un mot-valise : il désigne l’abnégation autant que l’égoïsme, la convoitise comme la sublimation, la toquade et la constance. Il est à la fois le pari d’installer l’éternité dans le temps, l’ensemble des forces qui résistent à l’usure et à l’oubli mais aussi le flamboiement instantané des sens et des âmes. Il est désir d’incandescence autant que volonté de permanence et les deux sont aussi vrais (…)

Amour fou, dit la vulgate colportée par les médias, les magazines, la publicité ; amour flou, devraient répondre les amants. C’est-à-dire amour qui ne sait pas où il en est, ne veut pas arbitrer entre ses définitions, se moque de savoir s’il sera grand ou petit, passade ou persévérance. L’amour-passion c’est l’amour de la passion c’est-à-dire du tourment, c’est la guerre, la sommation permanente, le règne de la surenchère, le face-à-face à perpétuité. À peine le mot prononcé surgissent des images de bourrasque, de larmes, de cris, d’extases tonitruantes ; or c’est de gaieté, de régularité, d’enthousiasme que nous avons aussi besoin si nous voulons durer. Nulle nécessité de s’adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte ; il suffit de s’apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d’une coexistence    harmonieuse. »

Pascal Bruckner, « Le mariage d’amour a-t-il échoué ? », Grasset, 2010, p. 59-67.

 

 

Âme

(voir aussi Spiritualité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« – Voici donc où nous en sommes, Simmias, reprit Socrate : si ces choses que nous avons toujours à la bouche, le beau, le bien et toutes les essences de cette nature existent réellement, si nous rapportons tout ce qui vient des sens à ces choses qui nous ont paru exister avant nous et nous appartenir en propre, et, si nous le comparons à elles, il faut nécessairement que, comme elles existent, notre âme existe aussi et antérieurement à notre naissance ; si elles n’existent pas, notre raisonnement tombe à plat. N’en est-il pas ainsi et n’est-ce pas une égale nécessité et que ces choses existent et que nos âmes aient existé avant nous, et que, si celles-là n’existent pas, celles-ci n’existent pas non plus ? »

Platon, « Phédon », XXII.

Philippe Remacle, site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge
remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

 

 

« Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? »

Matthieu, 16 ; 26

« – Mon âme n’est pas encore pacifiée. Je vous en prie, maître, pacifiez-la.
– Amenez votre âme ici, et je la pacifierai, répondit Bodhidharma.
– Je l’ai cherchée pendant bien des années et je suis encore incapable de la saisir, avoua Houeï-k’o.
– Voilà ! Votre âme est pacifiée une fois pour toutes, conclut Bodhidharma.»

Daisetz.T.Suzuki, « Essai sur le Bouddhisme zen », Albin Michel, 2ième série, p. 32-33.

 

 

« Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! N’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ? »

 François Maynard, (début XVII e s.)

 

 

« … en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. »

René Descartes, « Méditations métaphysiques », 1641.

 

 

«  Je ne crois pas que la matière s’oppose à l’esprit. L’âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L’âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante, je ne vois aucune raison pour que l’énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires ; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n’ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d’un corps en vie ; je n’ai jamais rencontré qu’une substance unique, la substance vivante. »

Roger Martin du Gard, « Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 348.

 

« Dieu s’épuise, à travers l’épaisseur infinie du temps et de l’espèce, pour atteindre l’âme et la séduire (…) alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l’abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l’épaisseur infinie du temps et de l’espace, à la recherche de celui qu’elle aime. C’est ainsi que l’âme refait en sens inverse le voyage qu’a fait Dieu vers elle. Et cela, c’est la croix. »

Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », Plon, 1947.

 

« L’âme c’est ce qui refuse le corps. Par exemple, ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s’irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d’abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l’homme. Le total refus est la sainteté ; l’examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c’est l’âme. Le fou n’a aucune force de refus ; il n’a plus d’âme. On dit aussi qu’il n’a plus de conscience, et c’est vrai. Qui cède absolument à son corps, soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu’il fait ni ce qu’il dit. On ne prend conscience que par opposition de soi à soi. »

Émile Chartier dit Alain, « Définitions », Gallimard, 1953.

 

 « Nous sommes tous animistes jusqu’à un certain point. Ainsi, certains d’entre nous attribuent des « personnalités » à nos voitures, d’autres voient nos machines à écrire ou nos jouets comme des entités  » vivantes », possédant une  » âme ». Il est difficile de lancer certains objets dans le feu parce qu’une partie de nous part en flammes avec eux. Il est clair que l’ « âme » que nous projetons dans ces objets est une image qui n’existe que dans nos esprits. Mais alors, pourquoi n’en va-t-il pas de même des âmes que nous projetons dans nos amis et nos parents ? »

Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 122.

Alter-mondialisme

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« I- Un autre monde possible doit respecter le droit à la vie pour tous les êtres humains grâce à de nouvelles règles de l’économie. Il faut donc :
1.- Annuler la dette publique des pays du Sud, qui a déjà été payée plusieurs fois, et qui constitue, pour les États créanciers, les établissements financiers et les institutions financières internationales, le moyen privilégié de mettre la majeure partie de l’humanité sous leur tutelle et d’y entretenir la misère. Cette mesure doit s’accompagner de la restitution aux peuples des sommes gigantesques qui leur ont été dérobées par leurs dirigeants corrompus.
2.- Mettre en place des taxes internationales sur les transactions financières (en particulier la taxe Tobin sur la spéculation sur les devises), sur les investissements directs à l’étranger, sur les bénéfices consolidés des transnationales, sur les ventes d’armes et sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre (…)
3.- Démanteler progressivement toutes les formes de paradis fiscaux, judiciaires et bancaires qui sont autant de repaires de la criminalité organisée, de la corruption, des trafics en tout genre, de la fraude et de l’évasion fiscales, des opérations délictueuses des grandes entreprises, voire des gouvernements (…) »

« Douze propositions pour un autre monde possible »,
http://www.monde-diplomatique.fr/document/ 10 févr. 2005.

 

 

« Dans la logique du néolibéralisme, entendu comme la phase actuelle du capitalisme, on observe que la finance se trouve au poste de commandement, et c’est la finance elle-même qui commande à l’économie, qui elle-même commande au simple citoyen, ce dernier n’apparaissant qu’en bout de course comme variable d’ajustement. Or, pour nous, c’est l’inverse qui doit s’organiser. C’est le citoyen, c’est le projet politique qui doit être au poste de commandement, tandis que la finance et l’économie doivent se plier à ses finalités. »

Entretien avec Bernard Cassen, www.oftt.eu/IMG/article 2007.

 

« (Alter-mondialisme) désigne l’ensemble des valeurs, attitudes et pratiques dont se réclament les divers collectifs de la société civile favorables à l’édification d’un autre monde, plus soucieux du développement de l’humanité et de son environnement que de la recherche du seul profit à court terme imposé par la globalisation néolibérale (…)
La partie (…) est moins contrastée qu’il n’y paraît entre altermondialistes et ceux que ces derniers nomment maladroitement les maîtres du monde, en prenant le plus souvent le simple contre-pied de leurs adversaires sans remettre en cause les présupposés d’une pensée dominante dont ils ne cessent, par ailleurs, de vitupérer le caractère tyrannique (…) la plupart communient dans une propension à la contestation dans le système plutôt que du système : à la dissension plutôt qu’à la dissidence. »

 

Geoffrey Geuens in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 17-19.

 

« Alors que les effets des changements climatiques s’accélèrent, alors qu’il est reconnu scientifiquement qu’il nous faudrait aujourd’hui 1,6 planète Terre pour supporter l’activité humaine, alors qu’il devient clair que notre action sur cette planète est plus grande que la capacité de régénération de celle-ci, la question des droits environnementaux des générations futures est dorénavant posée. Prisme universel d’analyse du politique et du social, la compréhension des liens et surtout de l’incompatibilité entre la protection de l’environnement et le système capitaliste industriel représente le défi majeur pour l’avenir du mouvement altermondialiste. »

Michel Lambert, « Écologie politique et altermondialisme »,
redtac.org/possibles/2009, vol. 32, n° 3-4, p. 35.

« Un principe commun transcende cependant la diversité inhérente à la mouvance altermondialiste : c’est l’idée que les droits des gens – sociaux, politiques, culturels et écologiques – priment sur le droit des affaires.
Cette « approche par les droits » se différencie explicitement du discours « dominant » sur les droits, qui véhicule une conception libérale « minimaliste » des droits humains limitée aux droits civils et politiques (…) D’une certaine manière, cette référence permanente aux droits est le contraire d’une posture révolutionnaire : elle vise tout simplement à faire appliquer des droits qui, pour la plupart, existent déjà au sein des textes juridiques internationaux. »

www.cetri.be/IMG/pdf/fiche-altermondialisation, 2006.

« Si l’enjeu n’est plus la prise révolutionnaire du pouvoir d’État, alors il ne peut être que de repousser en permanence les limites de la sphère de la marchandise au profit de la sphère publique, au profit donc d’un certain nombre de droits et de biens collectifs. Le combat apparaît ainsi paradoxalement plus difficile, car il est assimilable à une guérilla où rien n’est jamais gagné durablement ni facile à consolider. De plus, la différence avec les programmes réformistes ne serait en réalité qu’une différence d’ampleur des réformes, pas une alternative au sens où l’était le socialisme soviétique. Le réformisme apparaît donc comme l’horizon indépassable de notre époque. En conséquence, il risque d’être fort difficile de réformer. Sauf, naturellement, si se produisait un vaste mouvement des consciences pour l’égalité, qui ne pourrait être fondé que sur la conviction que la vraie liberté est celle qui résulte de la mise en pratique de l’égalité. »

 

Pierre-Noël Giraud, « La Mondialisation, émergences et fragmentations »,
Sciences Humaines Éditions, 2012, conclusion, p. 156-157.