Aliénation

(voir aussi Cynisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« … le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée (…) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif.
Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. »

Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel »,
Éd. de Minuit, 1968.

 

« L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse, terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. »

Noël Godin, « Jouir sans entraves »,
mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.


« L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques – techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés – le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus – ou ni plus ni moins – qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! »

Maurice Clavel, « Qui est aliéné ? »,
Flammarion, 1970.

« … la rupture technique actuelle offre l’occasion historique de contester la « prétention totalitaire » de l’économie (Zarifian et Palloix), de remettre l’économie à « sa juste place : le service de l’homme » (Robin), de critiquer la  » raison économique » (Gorz), « d’inventer une autre manière de regarder » (Gaudin). Tous raisonnent en termes d’ »activité » incorporant la formation, l’épanouissement de soi, la solidarité, etc., et non plus le seul « travail productif » qui, de toute manière, ne peut qu’aller en diminuant (mille heures annuelles dans quinze ans au lieu de mille six cents actuellement et trois mille deux cents au début du siècle). Tous découplent absolument revenu et quantité de travail. Les échéances sont pour demain, ou presque… »

Bernard Cassen, « Les moyens de s’affranchir du travail aliéné »
in Le Monde diplomatique, mai 1989.

« Ils (les journalistes) manipulent même d’autant mieux, bien souvent, qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être. J’insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme une critique ; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse. Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché…»

Pierre Bourdieu, « Sur la télévision »,
Liber-raisons d’agir, 1996.

 

 « On peut (à ce propos) se demander si l’une des fonctions essentielles des images publicitaires, plutôt que d’appâter le client potentiel, ce que l’on proclame, ne serait pas de conforter les clients effectifs dans les comportements d’achat qu’ils ont déjà réalisés, ce qu’on ne dit pas. Si on ne le dit pas, c’est soit qu’on l’ignore, soit qu’on feint de l’ignorer, parce que le dire reviendrait à s’avouer que la qualité des produits ne suffit pas à entretenir leur consommation et, par conséquent, qu’il faut nourrir d’images celui qui vient d’acheter un produit donné, pour des raisons non maîtrisées, afin qu’il persiste dans l’achat de ce produit. »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,

« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002, p. 224-225.

 

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, « Les dirigeants face au changement »,
Éd. du Huitième jour, 2004.

« Quelles traces les spots de pub télé laissent-ils en mémoire ? Impact Mémoire, un cabinet conseil en efficacité publicitaire, a testé des films publicitaires sur 125 cobayes et mesuré l’impact de la répétition et du facteur temps dans la mémorisation des messages.
Selon ses dirigeants, Olivier Koenig (professeur en psychologie cognitive) et Bruno Poyet (publicitaire), il suffit d’exposer le téléspectateur à quatre diffusions hebdomadaires du spot pour que celui-ci laisse une trace forte dans son esprit : 57 % des personnes testées se souviennent du spot le lendemain, et 34 % s’en rappellent deux mois plus tard.
Le meilleur scénario de diffusion ? Exposer le consommateur trois jours de suite, laisser reposer trois jours et effectuer une piqûre de rappel le septième jour. »

Etienne Gless,
«  Le matraquage publicitaire à la télé paie dès la quatrième diffusion »,
lentreprise.lexpress.fr/ 2006.

« Cher client, bonjour et bienvenue au Cosmarché Gandhi. Souhaitez-vous bénéficier d’une remise de 3 % sur l’ensemble de vos achats ? C’est simple ! Ajustez sur vos yeux les lunettes Topvision qui se trouvent sous la poignée de votre Caddie® et le tour est joué ! En faisant ce simple geste, vous permettez à nos ordinateurs de suivre la trajectoire exacte de vos yeux sur nos rayons et de mesurer très précisément l’attraction de nos produits (…) Dans d’impeccables allées courbes, criblées de capteurs, des consommateurs, lunettes chaussées, le buste tassé sur le fauteuil dépliable de leur Caddie®, se laissent lentement rouler à travers le cosmarché (…)
– Excusez-moi monsieur, vous ne vous sentez pas aliéné ?
– Aliéné ? Pourquoi ? J’ai une tête de fou ?
– Je veux dire esclave de ce cosmarché, de ces pubs, manipulé par ce Caddie® qui vous dit… Enfin, vous vous sentez libre ?
– Pas vous ? Il y a le choix, non ? Regardez les abricoings par exemple : il y en a dix variétés ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
– Vous ne vous sentez pas manipulé, téléguidé ?
– Par qui ? Par les pubs ? Je ne les écoute même pas. Je suis incapable de vous citer un seul produit qui soit passé sur cet écran ! Il y en a trop ! On prend ce qu’on connaît ! Et puis avec le Caddie®, on ne se fait plus avoir puisqu’il prend le moins cher si on lui demande, alors…
L’homme m’a demandé si j’étais incitateur pour une autre chaîne de supermarché et je l’ai remercié… »

Alain Damasio, « La zone du dehors »,
Gallimard, Folio science-fiction, 2007, p. 549-552.

Agnosticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre. J’ai déjà parcouru le vôtre et je n’y ai pas trouvé ce nom une seule fois« . À quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » »

Hervé Faye,
« Sur l’origine du monde : théories cosmogoniques des anciens et des modernes »‎, 1884, p. 109-111.

 
« … ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela. »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 84.

« L’agnosticisme partage avec la foi du croyant l’idée qu’il existe de l’inconnaissable. Mais dire que l’inconnaissable existe, c’est savoir quelque chose sur l’inconnaissable. L’agnostique sait au moins ce qu’il entend par Dieu, assez en tous cas pour dire qu’il ne peut rien en dire : il y a là un cercle qui pourrait être vicieux. Le sceptique qui professe que « tout est incertain » doit faire une exception pour le principe qu’il vient de formuler, mais c’est une exception ruineuse (…)
Je crains que l’agnosticisme, très bien toléré socialement, soit parfois une idéologie de confort. Flotter aimablement entre deux clans est une façon de ne pas se faire d’ennemis, de se concilier plus facilement beaucoup de monde, d’éviter des obstacles, de se voir ouvrir plus de portes. »

Robert Joly,
« 
Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite… », Éditions EPO 2000, p.17-18.

« Je suis inculte parce que je n’en pratique aucun et insecte parce que je me méfie de toutes. »

Raymond Queneau, in Claude Gagnière, « 1000 mots d’esprit »,Points, 2008, p. 41.

 

« Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. »

Albert Jacquard, Entretien sur http://www.nouvellescles.com

 

« L’agnosticisme, en un sens, est l’attitude qui convient devant beaucoup de questions scientifiques comme celle portant sur la cause de l’extinction de la fin du Permien (…) l’agnosticisme est une position raisonnable. Mais s’agissant de Dieu, faut-il aussi être agnostique ? Beaucoup ont répondu par un oui définitif, souvent sur un ton convaincu qui frise l’excessif (…) c’est une erreur bien courante que de sauter de la prémisse que l’existence de Dieu est en principe une question impossible à résoudre, à la conclusion que son existence et sa non-existence sont équiprobables (…)
C’est important car une grande partie des personnes avec lesquelles nous partageons la planète croient fortement à son existence. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 64-73.

Absurde

(voir aussi Sens)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 Échange d’idées entre deux maîtres zen :
« – Me permets-tu une question ? demanda le premier.
– Je t’en prie, répondit le second.
– Tu as déjà ma question…
– Et toi ma réponse…
– Qu’as-tu répondu ?
– Quelle était ta question ?
– Ma question était vide !
– Ma réponse aussi !
Les deux maîtres inclinèrent la tête. »

« Il est aussi absurde de pleurer sur le temps où on ne sera plus qu’il le serait de déplorer celui où l’on n’était pas encore. »

Arthur Schopenhauer, « Métaphysique de la mort », 1818.

«  Absurdité, encore un mot. Je me débats contre des mots. »

Jean-Paul Sartre, « La Nausée »,Gallimard, 1938.

Meursault est emprisonné pour meurtre. Il a reçu la visite d’un prêtre…
« Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. »

Albert Camus, « L’étranger », Gallimard, 1942.

M.Smith et Mme. Smith
« – Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne peuvent pas guérir ensemble. Le commandant d’un bateau périt avec le bateau, dans les vagues. Il ne lui survit pas.
– On ne peut comparer un malade à un bateau.
– Pourquoi pas ? Le bateau a aussi ses maladies ; d’ailleurs ton docteur est aussi sain qu’un vaisseau ; voilà pourquoi encore il devait périr en même temps que le malade comme le docteur et son bateau.
– Ah ! Je n’y avais pas pensé… C’est peut-être juste… et alors, quelle conclusion en tires-tu ?
– C’est que tous les docteurs ne sont que des charlatans. Et tous les malades aussi. Seule la marine est honnête en Angleterre. »

 Eugène Ionesco, « La cantatrice Chauve », scène 1, 1950.

 

« Le front de l’homme est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien. »

Jean Rostand, « Inquiétudes d’un biologiste », Stock, Poche, 1967, p. 90.

 

« Nous sommes confrontés à une nouvelle dimension de l’absurde. Le premier degré de l’absurde est celui de Sartre et de Camus. La réalité, la vie sont essentiellement et intégralement dépourvues de sens. Le second degré, c’est de découvrir que le principe de complexité, à l’œuvre depuis quinze milliards d’années, aboutit… au Chemin des Dames ou à l’holocauste nucléaire. La réalité aurait un sens : nous replonger dans le néant. »

Hubert Reeves, « L’heure de s’enivrer – L’univers a-t-il un sens ? »,
Seuil, 1986, p. 21.

 

« Ce n’est pas la vie qui est absurde, c’est nous quand nous cherchons un sens absolu pour nos vies relatives et passagères. »

André Comte-Sponville

« L’absurdité de notre condition peut, à tout le moins, se conjuguer à trois niveaux. Le premier est engendré par la conviction de la « mort » de Dieu. Sans absolu qui transcende l’existence, sans la croyance en un au-delà qui justifie d’affronter les vicissitudes d’ici-bas, le seul sens que chacun puisse attribuer à son existence est parfaitement arbitraire : l’hédonisme, l’amour, un auto dépassement dérisoire.
Le second niveau confine au cynisme : non seulement rien, en termes de finalité, ne justifie l’émergence d’une forme vitale particulière, mais celle-ci se nourrit nécessairement de la disparition d’autres. Durant 400 millions d’années, le grand requin blanc aura survécu, dominant toute concurrence, jusqu’à ce que, prédateur encore plus impitoyable, l’homme mène son action jusqu’au fond des mers.
Le troisième niveau s’impose finalement comme une évidence : la vie est, par essence, un phénomène transitoire et suicidaire. Toute forme vitale se nourrit au détriment de son biotope. Nous avons été éblouis par l’équilibre ponctuel de certains systèmes mais, sur le long terme, l’Univers élabore la complexité pour ensuite, inexorablement, l’annihiler. Et le plus absurde réside peut-être dans la prise de conscience, totalement vaine, de cette évidence.
Libre encore à nous de considérer que le spectacle n’en est pas moins grandiose. »

Yves Thelen, déc. 2015

Absolu

(voir aussi Positivisme et Relativité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Or tout l’art consiste à chercher toujours ce qu’il y a de plus absolu. En effet, certaines choses sont sous un point de vue plus absolues que sous un autre, et envisagées autrement, elles sont plus relatives. Ainsi l’universel est plus absolu que le particulier, parce que sa nature est plus simple ; mais en même temps il peut être dit plus relatif, parce qu’il faut des individus pour qu’il existe. »

René Descartes, « Règles pour la direction de l’esprit », 1628.

 

« Il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux êtres vivants que dans tous les autres ; mais il faut en même temps être bien convaincu que nous n’avons ce rapport que d’une manière plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c’est que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », Delagrave, 1865, p. 58-59.


« L’absolu, l’éternel. Rien après, rien avant.
Hors de cet horizon l’esprit n’est pas vivant.
S’il n’a point l’abîme, il réclame.
Tout vouloir, tout savoir, tout sonder tour à tour,
C’est la seule façon de composer un jour
Qui suffise au regard de l’âme. »

Victor Hugo,
« Les Quatre Vents de l’esprit »
(1881) Laffont, Paris, 1985.


« Ainsi l’espace absolu, le temps absolu, la géométrie même ne sont pas des conditions qui s’imposent à la mécanique ; toutes ces choses ne préexistent pas plus à la mécanique que la langue française ne préexiste logiquement aux vérités que l’on exprime en français. »

Henri Poincaré,
« La Science et l’Hypothèse », 1902.

« L’homme, par suite de sa place limitée dans l’univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l’absolu et de l’infini ; il s’est forgé des mots pour exprimer ce qui n’est pas comme lui, mais il n’en est pas plus avancé : il est victime de son langage ; ces mots ne correspondent plus, pour l’entendement humain, à aucune réalité précise. Élément d’un tout, il est naturel que l’ensemble lui échappe. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 349-350.


« Un train est en marche ; un voyageur, penché par la fenêtre d’un wagon, laisse tomber une pierre. Abstraction faite du vent, il observe qu’elle tombe en ligne droite jusqu’au marchepied où elle repose perpendiculairement à sa main. En même temps, un autre observateur, à côté de la voie, constate que la pierre a suivi une trajectoire courbe : le wagon s’est déplacé pendant que la pierre tombait… Nul observateur n’est absolument au repos. Le train est un système ; la terre en est un autre. La forme du trajet de la pierre ne peut être déterminée que par rapport à l’un ou l’autre système. Comme le trajet de la pierre est composé de positions successives, de lieux, et que leur détermination dépend du système auquel on les rapporte, notre exemple montre la relativité du lieu, autrement dit : de l’espace, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de lieu, pas d’espace au sens absolu. »

Fr. Peiser,
« La Théorie de la Relativité d’Einstein », Exposé populaire, 1921.

« Dans tout mon univers, je n’ai rencontré aucune loi de la nature, immuable et inexorable. Cet univers ne nous offre que des relations changeantes qui sont parfois perçues comme des lois par des consciences à courte vie. Ces ensembles de sens charnels que nous dénommons le soi sont des éphémères flétris par l’éclat de l’infinité, fugacement conscients de certaines conditions provisoires qui confinent nos activités et changent en même temps que celles-ci. S’il faut que vous donniez un nom à l’absolu, utilisez son nom propre : Provisoire. »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, Laffont, p. 579.

 

« … la science des XVIII e et XIX e siècles avait abouti au triomphe du matérialiste mécaniste, qui expliquait tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules et indivisibles (…) une sorte de nouvelle religion, que nous avons appelée « syncrétisme quantique », est en train de naître, qui rapporte tout – matière et esprit – à un Absolu inconnaissable mais dont l’existence pourrait être déduite des aspects extraordinaires de la nouvelle physique. »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques », La Découverte/Poche, 2007, p. 125