(voir aussi Mot)
Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
« Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses et plus de livres sur les livres, que sur tout autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser. »
Michel de Montaigne (fin du XVI e s.), Essais, III, XIII
« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Nicolas Boileau,
« L’art poétique », Chant I, 1674.
« De Guiche
Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
Le Bret, à l’oreille de Cyrano.
Tu vas faire jouer ton Agrippine !
De Guiche
Porte-les-lui.
Cyrano, tenté et un peu charmé
Vraiment…
De Guiche
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers…
Cyrano, dont le visage s’est immédiatement rembruni
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
En pensant qu’on y peut changer une virgule.
De Guiche
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
Il le paye très cher.
Cyrano
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! »
Edmond Rostand,
« Cyrano de Bergerac »,1897.
« Longtemps j’ai pris ma plume pour une épée : à présent je connais notre impuissance. N’importe : je fais, je ferai des livres ; il en faut ; cela sert tout de même. La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image. »
Jean-Paul Sartre, « Les mots », Gallimard, 1964, p. 212-213.
« L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité. C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.
Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.
L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »
Marguerite Duras, « Écrire », Collection folio,
Éditions Gallimard, 1993.
« Sans qu’on s’en rende bien compte, dans Le Procès, l’écriture rôde, l’écriture est à l’affût, comme embusquée dans les ténèbres. Plusieurs personnages parlent et agissent en fonction de textes – écrits, parlés, présents, absents, surtout absents. Les inspecteurs qui arrêtent Joseph K. obéissent à des ordres dont ils ne produisent aucune trace écrite, tandis que l’avocat a renoncé à se procurer les pièces de son dossier, ou simplement la loi qu’on invoque contre lui (…) Joseph K. se débat au milieu de textes invisibles. Aussi est-ce en vain qu’il essaie de reprendre l’avantage, tantôt en exhibant des « papiers » qui s’intitulent « d’identité », mais ne résolvent en rien la question de l’identité, tantôt en demandant à l’écriture de justifier la vie. C’est qu’en définitive, la faute est partout : ne pas écrire ; s’y mettre ; se payer de mots… Le problème de Joseph K. est aussi celui de Franz Kafka (…)
Alors on comprend cette phrase inouïe, inaugurale, – en 1903, Kafka a vingt ans, – qui surgit d’une lettre à Oscar Pollak : « Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi, je dois » (Pléiade, vol. III, p. 568). »
François Comba, « Le Procès de Kafka et la faute de K »,
www. profondeurdechamps.com/2012/09/
« Je continuerai à écrire. J’écrirai même s’ils m’enterrent, j’écrirai sur les murs s’ils me confisquent crayons et papiers, j’écrirai par terre, sur le Soleil et sur la Lune. L’impossible ne fait pas partie de ma vie.»
Nawal el Saadawi,
« Mémoires de la prison des femmes », 2002.
contribution de Nicolas Deru.
« C’est le langage qui doit s’adapter aux faits et non l’inverse. Tenter d’accommoder l’interprétation d’un phénomène avec un langage déjà formé et rempli d’a priori ne peut mener qu’à des conclusions fausses sur la nature des choses. »
Ludwig Wittgenstein,
cité par Etienne Klein, « Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 47.
« Ecrire sur l’ivoire de soie
et rire sûr de n’y voir que soi,
n’être qu’en vain sage écrivain
mais naître enfin en jetant l’encre
sur la page »
Yves Thelen, « Le Titre du Livre »,
L’Harmattan, 2010, p. 58.