Idée

(voir aussi Mot)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…                     

« Qu’on réfléchisse sur soi-même au sortir d’une lecture, il semblera qu’on n’a eu conscience que des idées qu’elle a fait naître (…) Mais on ne se laissera pas tromper par cette apparence si l’on fait réflexion que, sans la conscience de la perception des lettres, on n’en aurait point eu de celle des mots, ni par conséquent des idées (…) À un besoin est liée l’idée de la chose qui est propre à le soulager ; à cette idée est liée celle du lieu où cette chose se rencontre ; à celle-ci, celle des personnes qu’on y a vues ; à cette dernière, les idées des plaisirs ou des chagrins qu’on en a reçus, et plusieurs autres (…) Ainsi, de toutes nos connaissances, il ne se formerait qu’une seule et même chaîne dont les chaînons se réuniraient à certains anneaux pour se séparer à d’autres. »

 Condillac,
« Essai sur l’origine des connaissances humaines », 1746,
Alive, 1998, p. 46 et 58.

 « … quand nous analysons nos pensées ou idées, quelque composées ou sublimes qu’elles soient, nous trouverons toujours qu’elles se décomposent en idées simples du genre de celles qui ont été les copies de sensations ou de sentiments. Même les idées qui, au premier regard, semblent les plus éloignées de cette origine, se révèlent, après un examen minutieux plus serré, venir de la même source. L’idée de Dieu, entendu comme un Être infiniment intelligent, infiniment sage et infiniment bon, provient d’une réflexion sur les opérations de notre propre esprit, en accroissant sans limites ces qualités de bonté et de sagesse. Nous pouvons poursuivre cette enquête aussi loin qu’il nous plaira, nous trouverons toujours que chaque idée examinée est la copie d’une impression semblable. Ceux qui prétendraient que cette affirmation n’est ni universellement vraie ni sans exception, n’ont qu’une seule méthode, et une méthode aisée, pour la réfuter : produire l’idée qui, selon leur opinion, n’est pas dérivée de cette source. Il nous incombera ensuite, si nous voulons maintenir notre doctrine, de produire l’impression ou perception vive qui lui correspond.
Deuxièmement, s’il arrive, par le défaut d’un organe, qu’un homme soit privé d’une espèce de sensations, nous trouverons toujours qu’il est privé de la même façon des idées correspondantes. Un aveugle ne peut se former aucune idée des couleurs, un sourd aucune idée des sons. Restituez à l’un et à l’autre le sens qui leur manque, en ouvrant cette porte d’entrée à leurs sensations, vous ouvrez aussi la porte aux idées, et ils ne trouveront aucune difficulté à concevoir ces objets. »

David Hume,
« 
Enquête sur l’entendement humain », section II, 1748.

 

« Lorsque l’âme a été affectée par l’objet même, elle l’est encore par le souvenir ; mais, dans l’homme de génie, l’imagination va plus loin : il se rappelle des idées avec un sentiment plus vif qu’il ne les a reçues, parce qu’à ces idées mille autres se lient, plus propres à faire naître le sentiment. »

Denis Diderot,
« Encyclopédie », 1757, article « génie ».

«  – Et d’où savez-vous que ce n’est pas vous qui faites des idées ?
– De ce qu’elles me viennent très souvent malgré moi quand je veille, et toujours malgré moi quand je rêve en dormant (…)
– Il est bien triste d’avoir tant d’idées et de ne savoir pas au juste la nature des idées.
– Je l’avoue ; mais il est bien plus triste et beaucoup plus sot de croire savoir ce qu’on ne sait pas. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 81-83.

 

« Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’en a qu’une. »

Paul Claudel (1868-1955)

 

« Lorsqu’elle s’était insinuée dans les méandres d’une circonvolution cérébrale, elle s’y accrochait fermement, revenant régulièrement à l’esprit de son hôte, tournant en rond dans un hémisphère comme un air de musique innocent, phagocytant, l’air de rien, ce cerveau pour l’utiliser afin de mieux se dupliquer.
Elle franchit un pas de géant dans la conquête du monde quand deux doigts tapotant un clavier lui ouvrirent l’accès à Internet. L’invasion fut alors aussi discrète que fulgurante. Elle sauta de cervelle en cervelle telle un flux de parasites encerclant la planète, dissimulée parmi une foule d’autres idées qui se combinaient, s’interconnectaient, se reproduisaient.
Quelques milliers de millénaires plus tard, alors que les derniers grains de la planète Terre s’étaient dissous dans la ceinture d’astéroïdes gravitant autour de l’étoile morte et que les androïdes avaient complètement oublié les derniers reliquats de leur héritage humain, l’idée s’est installée, en compagnie de beaucoup d’autres, aux confins de l’univers. Elles y circulent et foisonnent, comme des amibes dans un bouillon de culture, à la surface de la bulle spatio-temporelle qui se dilate.
Indifférentes à l’implosion des étoiles, aux collisions de galaxies, à l’effondrement titanesque des trous noirs, elles continuent à proliférer en échangeant leurs idées. »

Yves Thelen,
« Contes à (ne) pâlir debout »,
Mon Petit Éditeur, 2012, p. 72-73.

« Si « Je » ne contrôle pas tout, si notre conscience ne choisit pas d’avoir telle pensée à tel moment, c’est que les idées nous visitent, qu’elles passent à travers nous, qu’il existe une espèce de circulation flottante de ces « fruits » intellectuels et, pour s’en convaincre, il n’est pas nécessaire d’en appeler au plan divin de la providence ni à son équivalent laïc, le progrès. Il suffit de rappeler de quelle dépossession de soi-même, de quelle ivresse, de quels entrechoquements naissent les inspirations authentiques. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 24.