Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
« Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu ; nous accumulons les hypothèses et les rêveries ; nous formons ainsi des convictions qui ont l’apparence d’un savoir. Mais la source initiale est impure : l’évidence première n’est pas une vérité fondamentale. En fait, l’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat, si l’on a refusé la séduction du premier choix, si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l’objet. Elle doit d’abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l’étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective. »
Gaston Bachelard,
« La psychanalyse du feu », 1949, avant-propos.
« L’observateur qui prétend observer une pierre observe, en réalité, si nous voulons ajouter foi à la physique, les impressions de la pierre sur lui-même. C’est pourquoi la science paraît être en contradiction avec elle-même : quand elle se considère comme étant extrêmement objective, elle plonge contre sa volonté dans la subjectivité. »
Albert Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 27.
« … l’objectivisme est une attitude intellectuelle consistant à rechercher les lois objectives gouvernant la réalité sociale indépendamment de la conscience que les sujets ont de cette réalité (…) les caractéristiques individuelles des structures subjectives sont déterminées par les structures objectives intériorisées par l’individu au cours de sa vie (…)
L’action déterminante des structures objectives sur les comportements suppose pour se déployer la méconnaissance par les agents sociaux de l’existence de ces déterminations. »
Marlène Benquet
in « ABéCédaire de Pierre Bourdieu »,
J.-P. Cazier, dir., Éd. Sils Maria, 2006, p. 42-43.
« Accuser les médias, comme le fait Chomsky, de ne pas représenter la réalité telle qu’elle est et de déformer ou de passer régulièrement sous silence certains faits importants n’aurait évidemment pas grand sens si l’on devait accepter l’idée qu’il n’y a pas vraiment de faits, mais seulement des représentations de diverses sortes (…)
On peut facilement être tenté de croire que, si les scientifiques ne peuvent pas (ou pas encore) renoncer à utiliser un concept comme celui de vérité objective, les littéraires peuvent, après tout, très bien envisager de s’en passer, dans la mesure où ce qui compte pour eux est uniquement la liberté. Mais c’est une illusion dangereuse. Orwell soutient que, si l’on prétend défendre la liberté, on ne peut pas ne pas se sentir tenu en même temps de défendre la vérité objective et, inversement, que ceux à qui la vérité objective tient à cœur ne peuvent pas considérer comme secondaire la défense de la liberté.
Aux yeux de Chomsky, les humanités et les sciences sociales ne peuvent pas plus se permettre d’ignorer ou de traiter à la légère le concept de vérité objective que ne le font les sciences exactes. »
Jacques Bouveresse, extrait de sa préface au livre de Noam Chomsky,
« Raison et liberté. Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels »,
Agone, 2010, in « Le Monde diplomatique », mai 2010.