Mythe

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Le jour fixé par le destin pour que l’homme sorte de la terre et paraisse à la lumière étant venu, Prométhée voit tous les autres vivants bien pourvus à tous égards, et l’homme nu, sans chaussures, sans vêtements, sans armes. Ne sachant trop que trouver pour assurer la sauvegarde de l’homme, il vole à Héphaïstos et Athéna l’habilité technique ainsi que le feu, car sans feu, impossible d’acquérir ni d’user de cette habilité, et c’est ainsi qu’il en fait don à l’homme. L’homme acquit ainsi l’art qui permet de vivre, mais non pas l’art politique. Car celui-ci était chez Zeus, et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole où Zeus demeure, et dont au surplus les gardes étaient redoutables. Mais il pénètre sans être vu dans l’atelier où Héphaïstos et Athéna s’adonnent ensemble à leur amour de l’art, et après avoir volé l’art du feu au premier et le reste de l’art à la seconde, il en fait don à l’homme, qui en tire la commodité de la vie… »

 Platon (V e – IV e s. av. J.-C.), « Protagoras ».

«  » Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels ! Tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau. »
En achevant ces mots, le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l’illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l’eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d’en former une vierge douée d’une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles (…)
Épiméthée ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne rien recevoir de Jupiter, roi d’Olympe, mais de lui renvoyer tous ses dons de peur qu’ils ne devinssent un fléau terrible aux mortels. Il accepta le présent fatal et reconnut bientôt son imprudence (…)
Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu’il renfermait se répandirent au loin. L’Espérance seule resta (…)
Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, la mer en est remplie, les maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour… »

Philippe Remacle, site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge,
remacle.org/bloodwolf/textes/pandora.htm

« … la vénération de l’Antiquité grecque dans l’histoire allemande nous montre que l’instinct ne s’est jamais endormi, malgré d’autres doctrines. Cet instinct nous fait reconnaître comme spirituellement et physiquement apparenté tout ce qui est lié au nom Parthénon (…) Le rêve de l’humanité nordique s’est réalisé de la plus belle manière en Grèce antique. L’homme nordique, vague après vague, surgit de la vallée du Danube, et recouvre dans une nouvelle création la population originelle, les immigrés aryens et non aryens. On constate que la civilisation mycénienne des Achéens est déjà nordique de manière prédominante (…)
« Quand on nous demande qui sont nos ancêtres, nous devons répondre : les Grecs«  (Adolphe Hitler). »

 Alfred Rosenberg,
(1937) in Johan Chapoutot, « Le nazisme et l’Antiquité »,
puf
, 2012, p. 90 et 92.

« À la question de savoir qui est Frankenstein, l’auteur (Mary Shelley, 1831) nous donne une première réponse en ajoutant au titre de son ouvrage un sous-titre :  » Frankenstein ou le Prométhée moderne« . Le roman se présente donc comme la réécriture du mythe de Prométhée (…)
Le Titan est à la fois voleur du feu et créateur de l’homme : la version grecque d’Eschyle en fait le Prométhée Pyrophyrore, fondateur des arts, de la civilisation et de la technologie, alors que la version latine insiste sur le démiurge, sur le Plasticator. Mary Shelley exploite les deux aspects du mythe : Victor est le démiurge désireux de répandre dans le monde les lumières de son savoir [et] il donne la vie à l’aide d’une étincelle électrique (…)
Si l’on identifie le Prométhée moderne au personnage du savant, le mythe antique, réactualisé, devient un mythe scientifique qui naît à l’aube d’un siècle de révolutions techniques considérables.
Victor Frankenstein devient donc ce savant-fou, ce Prométhée qui a livré le feu aux hommes mais qui n’a pu empêcher l’ouverture de la jarre de Pandore. Le savant, en refusant d’éduquer sa créature, condamne les hommes à l’aliénation et se condamne au supplice : le monstre, qui assassine peu à peu les proches de Victor, exerce la même fonction que l’aigle qui vient ronger le foie de Prométhée. Le roman de Mary Shelley peut être lu comme un avertissement lancé contre la croyance en la toute-puissance de la science… »

Juliette Vion-Dury et Pierre Brunel,
« Dictionnaire des mythes du fantastique »,
Presses Univ. Limoges, 2003, p. 140.

« Dans la constitution du Prométhée moderne, le récit de la Passion du Christ ne joue pas un rôle moindre que celui du péché originel. Jésus, le philanthrope par excellence, est rejeté — « la pierre rejetée par les bâtisseurs… » —, il est condamné par les autorités et par la foule ; coupable et supplicié comme le fut le Titan, il n’en est pas moins, en sa vérité intérieure, l’innocente victime dont la mise à mort annonce le triomphe et apporte le Salut à l’humanité. Alors que le Prométhée d’Eschyle, habité par des désirs à la fois bons et mauvais, figure d’une condition humaine à jamais problématique et boiteuse, n’était qu’en partie dans son droit, le Christ et à sa suite le Prométhée moderne, au fond d’eux-mêmes irréprochables, annonciateurs d’une humanité régénérée, sont en fin de compte entièrement justifiés. »

François Flahaut,
« Le Crépuscule de Prométhée, Contribution à une histoire de la démesure humaine »,
Éd. Mille et une nuits, 2008, p. 93.

« … il serait certainement faux de ne voir dans la légende des soucoupes volantes qu’un incident dû au seul hasard et dépourvu de toute importance ; les milliers de témoignages individuels doivent être sous-tendus par un dénominateur commun. Si semblables récits se retrouvent presque en tous lieux, il faut bien supposer que partout doit exister une motivation correspondante. Les rumeurs visionnaires peuvent, certes, être provoquées ou accompagnées par des circonstances extérieures d’un ordre quelconque ; mais leur existence, pour l’essentiel, est engendrée par une matrice émotionnelle partout présente, et, dans le cas qui nous occupe, par une constellation psychologique universellement répandue. L’origine d’une telle rumeur est une tension affective issue d’une situation de détresse collective, qui peut être soit un danger collectif, soit une nécessité vitale de l’âme. Cette condition est aujourd’hui indubitablement réalisée, le monde entier souffrant de la tension politique internationale et craignant ses conséquences encore imprévisibles. »

Carl G. Jung,
« Un mythe moderne », Gallimard, 1961.

« Le procès aujourd’hui instruit contre la science s’aggrave sans cesse de nouvelles pièces : énergie nucléaire, gaz de schiste, clonage, OGM, révolution numérique, robotisation du monde… Chaque pas représente un nouvel exploit de l’intelligence humaine. Mais chaque cas soulève aussi une inquiétude éthique radicale. Toutes les dimensions de la vie apparaissent en voie d’être remaniées. Les atteintes à l’environnement sont des réalités incontestables depuis un demi-siècle. Les indispensables liens de la recherche avec le monde de l’économie et de la finance sont désormais suspectés d’être inspirés par la simple avidité. Le personnage qui a pu longtemps incarner, par excellence, l’audace de la pensée inventive va-t-il finir lapidé par la foule ?
Alors que flambent les extrémismes théologico-politiques de toutes obédiences, la longue et tortueuse histoire de Prométhée et ses métamorphoses diverses nous invitent à ne pas sous-estimer la réalité du tissu symbolique, affectif et normatif de l’existence humaine. »

Dominique Lecourt, « Prométhée, désormais mal-aimé »
in « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines », Janv. 2015.