Quantique (physique)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« … le physicien allemand Max Planck émet, en décembre 1900, une curieuse hypothèse : à propos des vibrations qui traduisent la chaleur d’un corps, il postule qu’elles ne se répartissent pas suivant toutes les valeurs possibles (…) Pour prendre une image, au lieu de considérer que les échanges d’énergie entre l’objet chauffé et le rayonnement qu’il émet se font de façon continue, à la manière d’un liquide s’écoulant d’un récipient dans un autre, Max Planck imagine qu’ils se font de façon discontinue, par morceaux, comme si, en place du liquide, le récipient verseur contenait des billes (…)
En résumé, Planck pose comme principe que les échanges d’énergie entre matière et rayonnement s’effectuent par paquets, par quantités définies (d’où le nom de « quantum » attribué à chacun de ces paquets élémentaires, et le pluriel « quanta ») …
Cette intrusion brutale de la discontinuité dans le bel enchaînement de la physique traditionnelle lui paraît, au mieux, un « artifice de calcul », au pis une hérésie.
… Einstein reprend l’hypothèse de Planck et l’adapte à la lumière (…) Non seulement l’hypothèse d’Einstein est exacte, mais la valeur numérique de la constante h est identique à celle de la constante de Planck ! Ainsi la lumière elle-même a une structure discontinue : elle est formée de grains d’énergie (que l’on appellera à partir de 1923 des « photons ») »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques »,
La Découverte/Poche, 2007, p. 24-25, 26-27.

« Dans nos ordinateurs actuels, les cases mémoire sont constituées de « bits » classiques qui ne peuvent prendre que deux valeurs exclusives l’une de l’autre, soit 0, soit 1 (…) Un ordinateur quantique serait en théorie capable de calculer de façon « massivement parallèle » : il effectuerait en même temps toutes les opérations correspondant à toutes les valeurs que peuvent prendre les bits quantiques.

Etienne Klein,
« Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 115-117.

«  La théorie de la décohérence tente d’expliquer pourquoi les objets macroscopiques ont un comportement classique, tandis que les objets microscopiques, atomes et autres particules, ont un comportement quantique (…) Elle démontre que c’est leur interaction avec leur environnement (système décrit par un nombre très élevé de degrés de liberté) qui fait très rapidement perdre aux objets macroscopiques leurs propriétés quantiques. Tout se passe comme si des bribes d’information sur leur état quantique s’échappaient continûment dans leur environnement. Ce dernier agit en somme comme un observateur qui mesurerait les systèmes en permanence, éliminant ainsi toutes les superpositions à l’échelle macroscopique, donc aussi les interférences. »

Etienne Klein,
« Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 152-153.

« … entre ce que nous dit du monde la théorie quantique et notre perception de la réalité quotidienne, quel gouffre d’incompatibilité ! Pour chacun d’entre nous, en effet, nul doute que les objets sont localisés (je suis ici ou là-bas, mais pas les deux à la fois), non superposables (je ne prends pas le bus et la voiture en même temps) et non duaux (mon corps est solide et n’est pas en même temps une vague d’énergie)…
Dans ces conditions, la physique quantique constitue un défi à la raison. Elle nous parle d’un monde déroutant, celui des particules, radicalement différent du nôtre… alors même que celui-ci est pourtant formé de ces mêmes particules (…) »
« Si l’on envisage notre monde sur le mode quantique, on peut se figurer que toute chose est floue et indéterminée… sauf ce que l’observateur regarde. Là où ses yeux se portent, le paysage devient net, les objets déterminés. Le monde des particules est ainsi : seules celles que le physicien mesure sont clairement matérialisées en un unique lieu et dans un unique état. Le reste se résume à des probabilités. »

Roman Ikonicoff et Cécile Bonneau,
« La physique quantique rend-elle fou ? »,
Science&Vie n°1097, févr.2009, p. 50.

Solipsisme

(voir aussi Conscience et Moi)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Quoique aucun homme ne puisse jamais savoir si la sensation du rouge ou du do mineur qu’il ressent est exactement la même que celle ressentie par un autre homme, il est néanmoins possible d’agir en supposant que chacun perçoit les couleurs et les sons plus ou moins de la même façon. »

Lincoln Barnett,
« Einstein et l’univers », nrf, Gallimard, 1951, p. 24.

 

 « Chacun croit, en ce qui le concerne, qu’il peut observer directement la coïncidence entre sa vie interne et son comportement extérieurement visible. Mais pour avancer avec rigueur au-delà du solipsisme, il nous faut faire quelque chose d’a priori impossible : confirmer la coïncidence de l’intérieur et de l’extérieur chez d’autres. Il ne peut pas suffire, officiellement, qu’ils nous signalent cette coïncidence dans leur cas, car cela ne nous apporterait qu’un nouvel exemple de correspondance entre l’intérieur et l’extérieur : les capacités démontrables de percevoir et d’agir intelligemment vont normalement de pair avec la capacité de faire des récits « introspectifs ». Si un robot astucieusement conçu pouvait (avoir l’air de) nous raconter sa vie intérieure (pouvait émettre tous les bruits appropriés dans les contextes appropriés), aurions-nous raison de l’admettre dans notre caste ? (…)
… la seule manière dont on pourrait s’assurer qu’une machine pense serait d’être la machine et de ressentir qu’on pense. On pourrait alors décrire ses sentiments au monde, mais bien sûr personne n’aurait de raisons d’en tenir compte. De même, suivant ce point de vue, la seule manière de savoir qu’un homme pense est d’être cet homme lui-même. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 20 et 68.


« Comment voir si nos idées correspondent aux objets dès lors que nous ne sommes jamais en présence des objets, mais toujours seulement des idées que nous nous en faisons ? (…) il ne saurait être question de se libérer du piège. Il convient simplement de l’éviter, en refusant de faire de cette intériorité représentative le point de départ du philosopher. Le seul et unique point de départ phénoménologiquement légitime est l’être-dans-le-monde auprès de ce qui apparaît en lui. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 24-25.

 

« Nous sommes, intrinsèquement, dans une situation analogue à celle du physicien imaginé par Einstein : enfermé dans sa cabine, sans le moindre contact avec le monde extérieur, il flotte entre les parois et est absolument dans l’incapacité de distinguer s’il évolue en état d’apesanteur, hors de tout champ de gravité, ou si la cabine est en chute libre et l’entraîne vers un brutal écrasement à la surface d’un corps céleste. De même, il nous est strictement et définitivement impossible de distinguer si notre personnalité est le produit éphémère de l’univers qui l’a engendré ou si celui-ci, fruit de notre activité cérébrale, est né avec notre conscience et disparaîtra avec elle.
Celui qui estime que le solipsiste souffre de schizophrénie, comment pourrait-il s’assurer qu’il n’est pas lui-même schizophrène ?
Le solipsisme est logiquement irréfutable et humainement intenable. »

Yves Thelen

 

«  C’est [le libre arbitre] typiquement une discussion qui tourne en rond : logiquement possible, mais totalement inintéressante, un peu comme le solipsisme qui affirme que je suis le seul à exister, et que vous n’êtes que des illusions de mon esprit. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard  Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, num. Nord Compo, p. 127.

Réalité

(voir aussi Vide)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Ce que la science peut atteindre, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, comme le pensent les dogmatistes naïfs, ce sont seulement les rapports entre les choses ; en dehors de ces rapports, il n’y a pas de réalité connaissable. »

Henri Poincaré, « La science et l’hypothèse », intr., Flammarion, 1920.

 

 « … le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective. »

Albert Einstein et Léopold Infeld,
« L’Évolution des idées en physique », 1938.

 

 « Ma main se sent touchée aussi bien qu’elle touche. Réel veut dire cela, rien de plus. »

Paul Valéry (1871-1945)

« La question de savoir ce qu’est une table en réalité ne présente aucun sens. Il en va de même ainsi de toutes les notions physiques. L’ensemble du monde qui nous entoure ne constitue rien d’autre que la totalité des expériences que nous en avons. Sans elles, le monde extérieur n’a aucune signification. Toute question se rapportant au monde extérieur qui ne se fonde pas en quelque manière sur une expérience, une observation, est déclarée absurde et rejetée comme telle.»

Max Planck,
« L’image du monde dans la physique contemporaine », (1922), Gonthier-Médiations, 1963.

« …nous pouvons observer et voir ce qui se passe dans notre tête, et nous ne pouvons observer ni voir rien d’autre. Le ciel étoilé que nous fait connaître la sensation visuelle est en nous. Le ciel étoilé auquel nous croyons est inféré. »

Bertrand Russel
in P. Chambadal, « À la recherche de la réalité physique »,
librairie A. Blanchard, 1969, p. 252.

 

« Au niveau subatomique, la matière n’existe pas avec certitude à des places définies, mais manifeste plutôt une « tendance à exister », et les événements atomiques ne surviennent pas avec certitude, mais manifestent plutôt des « tendances à survenir ». Dans la formulation de la théorie quantique, ces tendances sont exprimées comme des probabilités et sont associées aux quantités mathématiques qui prennent la forme d’ondes. »

Fritjof Capra,
« Le Tao de la Physique », Éd. Sand, 1975, p. 70.

 

« Nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir. Ce que nous appelons « réalité » (individuelle, sociale, idéologique) est une interprétation, construite par et à travers la communication. »

Paul Watzlawick
in « L’invention de la réalité », 1981.

« Le monde extérieur, dont nous connaissons tous la « réalité » de manière intuitive, nous apparaît ainsi comme une création du système nerveux. Il s’agit, en quelque sorte, d’un monde possible, d’un modèle permettant à l’organisme de gérer la masse d’informations qu’il reçoit, et de la rendre utile dans la vie quotidienne. Ainsi, il nous faut définir une sorte de « réalité biologique » comme la représentation du monde extérieur que le cerveau d’une espèce donnée parvient à construire. »

O. Dyens, citant Jesper Hoffmeyer et François Jacob,
« La condition inhumaine », Flammarion, 2008, p. 34.

 

« Cette nouvelle « physique de l’information » [la théorie de la double causalité] se justifie par le caractère contre intuitif de la réalité qui nous est dépeinte par la physique actuelle : un espace-temps courbe et élastique, un temps spatialisé, une matière essentiellement vibratoire que l’on ne distingue même plus de l’espace lui-même. Il devient dès lors presque impératif de soutenir l’idée somme toute très logique que notre réalité apparente ne soit finalement qu’une construction du cerveau et que la vraie réalité soit plutôt un vaste champ d’informations très différent de ce que l’on perçoit. »

Philippe Guillemant,
«Théorie de la double causalité», Éditions du Temps, n°2, mars 2014.

« … le tissu de notre monde physique, l’espace lui-même, est un objet purement mathématique au sens où seuls ses propriétés intrinsèques sont des propriétés mathématiques – des valeurs telles que le nombre de dimensions, la courbure et la topologie.
… toute la « substance » de notre monde physique est constituée de particules élémentaires, qui s’avèrent à leur tour être des objets purement mathématique (…)
Nous avons vu qu’il existe quelque chose d’incontestablement plus fondamental que notre espace tridimensionnel et les particules qui l’habitent : la fonction d’onde et la région de dimension infinie, appelée espace de Hilbert, dans laquelle elle évolue [et qui sont également] des objets purement mathématiques. »

 Max Tegmark,
« Notre univers mathématique – En quête de la nature ultime du Réel »,
Dunod, Poche, 2014. 

Réalisme

(voir aussi Positivisme et Réalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Jadis, Tchouang Tcheou rêva qu’il était un papillon voltigeant satisfait de son sort et ignorant qu’il était Tcheou lui-même. Brusquement il s’éveilla et s’aperçut avec étonnement qu’il était Tcheou. Il ne sut plus s’il était Tcheou rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tcheou… »

 « Philosophes taoïstes », Tchouang-tseu,
bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1993, p. 104.

 

« Nous commençons tous avec le réalisme naïf, c’est-à-dire avec la doctrine selon laquelle les objets sont tels qu’ils paraissent. Nous admettons que l’herbe est verte, que la neige est froide et que les pierres sont dures (…) L’observateur qui prétend observer une pierre observe, en réalité, si nous voulons ajouter foi à la physique, les impressions des pierres sur lui-même. C’est pourquoi la science paraît être en contradiction avec elle-même : quand elle se considère comme étant extrêmement objective, elle plonge contre sa volonté dans la subjectivité. Le réalisme naïf conduit à la physique et la physique montre, de son côté, que ce réalisme naïf, dans la mesure où il reste conséquent, est faux. Logiquement faux, donc faux. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 45.

 

« Les électrons et autres « particules » quantiques ne sont en réalité ni des ondes ni des particules mais quelque chose d’autre dont les attributs classiques, trajectoire, vitesse, localisation, n’apparaissent qu’en fonction du dispositif expérimental donné. Pour être provocateur, la réalité n’existerait donc fondamentalement pas dans l’espace et le temps et les objets au sens classique n’existeraient pas sans un observateur (peut-être pas nécessairement humain) pour les observer ! C’est en tous cas une interprétation possible de la mécanique quantique. »

Laurent Sacco, http://www.futura-sciences.com, févr. 2007.

« …les lois de la mécanique quantique permettent la formation de paires de particules « intriquées » (…) Lorsqu’on effectue une mesure sur l’une, tout se passe comme si sa jumelle le sentait immédiatement et adoptait un état physique correspondant à celui trouvé pour sa partenaire. Pour Einstein, inventeur de la relativité qui stipule qu’aucun effet ne peut se propager plus vite que la lumière, cette description mettant en jeu une modification instantanée à distance est inacceptable (…)
Alain Aspect entreprend en 1975, à l’Institut d’optique d’Orsay, la construction d’une source de paires de photons intriqués (…)
Les résultats violent de façon très nette les inégalités de Bell, et sont en excellent accord avec les prédictions quantiques. Il n’existe donc pas de modèle dans l’esprit des conceptions dites « réalistes locales » d’Einstein, pour décrire les particules intriquées (…) il faut admettre qu’il s’agit d’un système unique, « inséparable », décrit par un état quantique global. »

www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/debat

Objectivité

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu ; nous accumulons les hypothèses et les rêveries ; nous formons ainsi des convictions qui ont l’apparence d’un savoir. Mais la source initiale est impure : l’évidence première n’est pas une vérité fondamentale. En fait, l’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat, si l’on a refusé la séduction du premier choix, si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l’objet. Elle doit d’abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l’étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective. »

Gaston Bachelard,
« La psychanalyse du feu », 1949, avant-propos. 

« L’observateur qui prétend observer une pierre observe, en réalité, si nous voulons ajouter foi à la physique, les impressions de la pierre sur lui-même. C’est pourquoi la science paraît être en contradiction avec elle-même : quand elle se considère comme étant extrêmement objective, elle plonge contre sa volonté dans la subjectivité. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le monde », Flammarion, 1958, p. 27.

 

 « … l’objectivisme est une attitude intellectuelle consistant à rechercher les lois objectives gouvernant la réalité sociale indépendamment de la conscience que les sujets ont de cette réalité (…) les caractéristiques individuelles des structures subjectives sont déterminées par les structures objectives intériorisées par l’individu au cours de sa vie (…)
L’action déterminante des structures objectives sur les comportements suppose pour se déployer la méconnaissance par les agents sociaux de l’existence de ces déterminations. »

Marlène Benquet
in « ABéCédaire de Pierre Bourdieu »,
J.-P. Cazier, dir., Éd. Sils Maria, 2006, p. 42-43.

 

 « Accuser les médias, comme le fait Chomsky, de ne pas représenter la réalité telle qu’elle est et de déformer ou de passer régulièrement sous silence certains faits importants n’aurait évidemment pas grand sens si l’on devait accepter l’idée qu’il n’y a pas vraiment de faits, mais seulement des représentations de diverses sortes (…)
On peut facilement être tenté de croire que, si les scientifiques ne peuvent pas (ou pas encore) renoncer à utiliser un concept comme celui de vérité objective, les littéraires peuvent, après tout, très bien envisager de s’en passer, dans la mesure où ce qui compte pour eux est uniquement la liberté. Mais c’est une illusion dangereuse. Orwell soutient que, si l’on prétend défendre la liberté, on ne peut pas ne pas se sentir tenu en même temps de défendre la vérité objective et, inversement, que ceux à qui la vérité objective tient à cœur ne peuvent pas considérer comme secondaire la défense de la liberté.
Aux yeux de Chomsky, les humanités et les sciences sociales ne peuvent pas plus se permettre d’ignorer ou de traiter à la légère le concept de vérité objective que ne le font les sciences exactes. »

Jacques Bouveresse, extrait de sa préface au livre de Noam Chomsky,
« Raison et liberté. Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels »,
Agone, 2010, in « Le Monde diplomatique », mai 2010.

Idéalisme

(voir aussi Matérialisme et Solipsisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« — Et le moyen le plus sûr de le faire (observer ce qu’il y a de plus vrai), ne serait-ce pas d’aborder chaque chose, autant que possible, avec la pensée seule, sans admettre dans sa réflexion ni la vue, ni quelque autre sens, sans en traîner aucun avec le raisonnement ; d’user au contraire de la pensée toute seule et toute pure pour se mettre en chasse de chaque chose en elle-même et en sa pureté, après s’être autant que possible débarrassé de ses yeux et de ses oreilles et, si je puis dire, de son corps tout entier, parce qu’il trouble l’âme et ne lui permet pas d’arriver à la vérité et à l’intelligence, quand elle l’associe à ses opérations ? (…)
— C’est merveilleusement exact, Socrate… »

Platon (V e -IV e s. av. J.-C.),
« Phédon ».

 

 

« La table sur laquelle j’écris, je dis qu’elle existe : c’est-à-dire, je la vois, je la sens ; et si j’étais hors de mon bureau, je dirais qu’elle existe, entendant par là que si j’étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou qu’un autre esprit la perçoit actuellement (…)
Car ce que l’on dit de l’existence absolue des choses qui ne pensent point, existence qui serait sans relation avec le fait qu’elles sont perçues, c’est ce qui m’est parfaitement inintelligible. Leur esse [existence] consiste dans leur percipi [la perception qu’on en a] et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque hors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent.
C’est, il est vrai, une opinion étrangement dominante parmi les hommes que les maisons, les montagnes, les rivières, tous les objets sensibles en un mot, ont une existence naturelle ou réelle, distincte du fait qu’ils sont perçus. »

George Berkeley,
« 
Principes de la connaissance humaine », 1710.

 

« Entraîné par cette preuve de la puissance de la raison, notre penchant à étendre nos connaissances ne voit plus de bornes. La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle volerait bien mieux encore dans le vide. C’est ainsi que Platon, quittant le monde sensible qui enferme l’intelligence dans de si étroites limites, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l’entendement pur. Il ne s’apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait progresser parce qu’il n’avait pas de point d’appui, de support sur lequel il pût faire fonds et faire progresser l’entendement. C’est le sort ordinaire de la raison humaine quand elle spécule, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer de la solidité des fondations. »

Emmanuel Kant,
« Critique de la raison pure »,
1781.

 

«  Cette nouvelle théorie [la Relativité] postulait en effet que des observateurs se trouvant dans différents systèmes en mouvement les uns par rapport aux autres percevaient le monde différemment. L’observateur jouait donc un rôle dans la formation de la réalité physique. Il perdait celui de spectateur pour devenir une partie intégrante du système étudié.
Avec la mécanique quantique, ce rôle a pris une place encore plus centrale dans la théorie physique, devenant un élément essentiel de la définition d’un événement (…) ce qui explique que de nombreux chercheurs aient sérieusement considéré que la conscience faisait partie intégrante de la structure de la physique. Ces interprétations ont fait évoluer la science vers sa conception philosophique idéaliste, par opposition à la conception réaliste. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 46-47.

 

 

Existence

(voir aussi Raison et Réalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … nous sommes, et nous connaissons que nous sommes, et nous aimons notre être et notre connaissance. Et nous sommes assurés de la vérité de ces trois choses. Car ce n’est pas comme les objets de nos sens qui nous peuvent tromper par un faux rapport. Je suis très certain par moi-même que je suis, que je connais et que j’aime mon être. Je n’appréhende point ici les arguments des Académiciens, ni qu’ils me disent : « Mais vous vous trompez ! » car si je me trompe, je suis, puisque l’on ne peut se tromper si l’on n’est. Puisque donc je suis, moi qui me trompe, comment me puis-je tromper à croire que je suis, vu qu’il est certain que je suis si je me trompe ? »

Augustin d’Hippone, « La Cité de Dieu », livre XI, 26, 426 apr. J.-C.

 « Que je sois un homme, voilà aussi ce qu’un autre homme a en commun avec moi ; que je voie et entende et mange et boive, voilà aussi ce que fait un autre animal ; mais le fait que je suis, cela n’est à aucun homme qu’à moi seul, ni à homme ni à ange ni à Dieu, que dans la mesure où je suis un avec lui ; c’est une limpidité et une unité. Tout ce que Dieu opère, il l’opère dans le Un égal à lui-même. »

 Eckhart von Hochheim dit Maître Eckhart (1260-1327) « Sermon 28 ».

 

« Considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

René Descartes,
« Discours de la méthode pour bien conduire sa raison»,
1637.

 « Il en est de l’existence comme du mouvement : il est très difficile d’avoir à faire à elle. Si je les pense je les abolis, et je ne les pense donc pas. Ainsi il pourrait sembler correct de dire qu’il y a quelque chose qui ne se laisse pas penser : l’existence. Mais alors la difficulté subsiste que, du fait que celui qui pense existe, l’existence se trouve posée en même temps que la pensée. »

Soren Kierkegaard, « Miettes philosophiques », 1844.

 

 « Être, ou ne pas être, telle est la question (…)
Mourir… dormir, dormir ! Peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras.
Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort ? »

William Shakespeare, « Hamlet », 1601.

 

 « Heidegger distingue initialement entre ce qui est, « l’étant » (das Seiende) et « l’être de l’étant » (das Sein des Seienden). Ce qui est, l’étant, recouvre tous les objets, toutes les personnes dans un certain sens, Dieu lui-même. L’être de l’étant, c’est le fait que tous ces objets et toutes ces personnes sont [apparaissent dans le temps]. Il ne s’identifie avec aucun de ces « étants », ni même avec l’idée de l’étant en général. Dans un certain sens, il n’est pas ; s’il était, il serait étant à son tour, alors qu’il est en quelque manière l’événement même d’être de tous les « étants ». »

Présentation de la philosophie de Martin Heidegger par Emmanuel Lévinas (1932)

 

« Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurais répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n’étaient qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité (…)
De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchai-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d’eux s’échappait des relations où je cherchais à l’enfermer, s’isolait, débordait. Ces relations (que je m’obstinais à maintenir pour retarder l’écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions) j’en sentais l’arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche… De trop, la Velléda…
Et moi – veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées – moi aussi j’étais de trop… »

Jean-Paul Sartre,
« La nausée », Gallimard, Poche, 1938, p.180-181.