Spiritualité

(voir aussi Foi et Religion)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme. »

Jean-Jacques Rousseau,
« Les pensées de Jean-Jacques Rousseau »,
1764.

 

 « Savoir qu’il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de la raison la plus profonde et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre entendement que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment constituent la vraie religiosité ; c’est en ce sens, et seulement en ce sens, que j’appartiens aux hommes profondément religieux. Je ne peux pas me figurer un dieu qui récompense et punisse les objets de sa création et qui, enfin, possède une volonté de même espèce que celle que nous expérimentons en nous-mêmes. Je ne veux pas et ne peux pas non plus concevoir un individu qui survive à sa mort corporelle ; libre aux âmes faibles de se nourrir, par peur ou par égoïsme ridicule, de pareilles idées. Le mystère de la vie me suffit et la conscience et l’intuition de la construction admirable de l’être, ainsi que l’humble effort de comprendre une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la nature. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le Monde », Flammarion, 1958, p. 9.

 

« Pour nombre de commentateurs, l’accaparement de la notion de spiritualité par les religions est abusif, sinon intéressé. Pour eux, il est peu tolérable, dirons-nous, que les croyances prétendent être les seules capables d’élever l’esprit à l’altitude où planent les aigles et estiment que la libre pensée ne rayonne que dans une humanité de manchots cheminant sur la banquise du matérialisme (…)
Certains n’hésitent pas à avancer que la laïcité pourrait être le champ de l’humain le plus propice à l’épanouissement de la spiritualité.
Paradoxal, diront les croyants. Nullement, affirment ces laïques, lorsque l’on considère qu’ignorant la pesanteur des dogmes, la laïcité peut à l’instant se dégager des fausses évidences du passé et écarter toute limitation de la pensée. Support idéal pour la recherche scientifique, la laïcité serait également le vecteur idéal de l’accomplissement spirituel, un accomplissement conditionné par l’abandon de tous les postulats, de tous les dogmes, de tous les interdits. »

Jacques Rifflet,
« Les mondes du sacré », Éd. Mols, 2009, p. 39 et 835.

 

 

« Mais c’est quoi une « spiritualité » ? Dans le dictionnaire, on lira    « spirituel : se dit de ce qui concerne l’âme ». Comme moi je n’ai pas d’âme, je n’ai donc pas de spiritualité. J’ai des émotions, des réflexions, une sensibilité mais pas de « spiritualité ». À force de s’entendre dire que si on n’a pas de spiritualité on n’est pas un être humain, il y a beaucoup d’athées ou d’agnostiques qui s’inventent une spiritualité laïque. C’est quelque chose de tout à fait contradictoire. On serait athée et on aurait une âme ! Cela me semble quelque chose d’absurde, au même titre qu’un « viol affectueux » par exemple. Si je suis athée, je considère que je n’ai pas d’âme et que quand je meurs, tout est fini. C’est dommage mais c’est comme ça. Et c’est pareil pour un lapin ou une mouche : je ne suis pas beaucoup plus qu’eux, juste un peu plus évoluée dans le règne animal et c’est tout. Je n’ai donc pas de « spiritualité ». »

Interview d’Anne Morelli par Thomas Lambrechts in « Bruxelles laïque – Écho n° 61 », 2008.

 

 « S’il y a tant de manifestations en Occident contre la Chine, c’est essentiellement pour des motifs idéologiques : le bouddhisme tibétain, adroitement diffusé par le dalaï-lama, est un des principaux repères de la spiritualité hédoniste New Age, en passe de devenir la forme prédominante de l’idéologie. Notre fascination pour le Tibet fait de ce pays une entité mythique sur laquelle nous projetons nos fantasmes. Ainsi, lorsqu’on se lamente sur la disparition d’un mode de vie tibétain authentique, on oublie les vrais Tibétains : ce que l’on veut d’eux, c’est qu’ils soient authentiquement spirituels pour nous, à notre place, afin que nous puissions continuer notre jeu consumériste effréné. »

Slavoj Žižek,
« Le Tibet pris dans le rêve de l’autre »,
Le Monde diplomatique, mai 2008.

« … le fait même qu’on envisage de recourir à l’euthanasie, reflète la disparition quasi-totale des valeurs spirituelles à notre époque. Les gens ne trouvent aucune ressource en eux-mêmes et aucune inspiration extérieure. C’est une situation inconcevable dans la société tibétaine, où les mourants sont soutenus par les enseignements auxquels ils ont réfléchi durant leur vie et grâce auxquels ils se sont préparés à la mort. Ils ont des points de repère, une force intérieure. Parce qu’ils ont su donner un sens à la vie, ils savent donner un sens à la mort. »

Matthieu Ricard
in J.-F. Revel et M. Ricard, « Le moine et le philosophe »,
Nil Éd., Pocket, 1999, p. 321.

«  Nous essayons de nous persuader que nous sommes adultes, vaccinés, éduqués, rationnels, maîtres de nos passions. En vérité, nous ne contrôlons rien. Nous disons « amen » à nos circuits de récompense, ce qu’avec Sigmund Freud nous pourrions nommer notre « ça »… Notre moi et notre surmoi, nos sentiments, nos lois, notre morale, notre religion se plient aux oukases de nos récepteurs de la dopamine.
Je sais : c’est dur à avaler pour le métaphysicien comme pour le philosophe spiritualiste, convaincus que l’homme possède une âme distincte du corps, et une liberté fondamentale de jugement, de pensée et d’action. »

Yves Paccalet,
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Flammarion, 2013, p. 127-128.

 

 

Foi

(voir aussi Dieu, Fondamentalisme et Religion)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Nous ne pourrions pas même croire si nous n’avions pas des âmes raisonnables. Dans les choses qui appartiennent à la doctrine du salut et que nous ne pouvons pas comprendre encore, mais que nous comprendrons un jour, il faut que la foi précède la raison. »

 Saint Augustin, (IV e s. ap. J.-C.), « Lettres 120 ».

 

« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. »

Blaise Pascal, « Pensées », 1660.

 

 « … le soin des âmes ne saurait appartenir au magistrat civil, parce que son pouvoir est borné à la force extérieure. Mais la vraie religion consiste, comme nous venons de le marquer, dans la persuasion intérieure de l’esprit, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. Ajoutez à cela que notre entendement est d’une telle nature, qu’on ne saurait le porter à croire quoi que ce soit par la contrainte. La confiscation des biens, les cachots, les tourments et les supplices, rien de tout cela ne peut altérer ou anéantir le jugement intérieur que nous faisons des choses. »

John Locke, « Lettre sur la tolérance », 1689.

 

 « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »

Voltaire, « Les Cabales », 1772.

 

« Je ne peux donc jamais admettre Dieu, la liberté, l’immortalité en faveur de l’usage pratique nécessaire de ma raison, sans enlever en même temps à la raison spéculative ses prétentions injustes à des vues transcendantes. Car pour arriver à ces vues, il faut qu’elle emploie des principes qui ne s’étendent en fait qu’aux objets de l’expérience possible, mais qui, dès qu’on les applique à ce qui ne peut être un objet d’expérience, transforment réellement aussitôt cette chose en phénomène et déclarent impossible toute extension pratique de la raison pure. Je dus donc abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance. »

Emmanuel Kant, « Critique de la Raison Pure », préface, 1781.

« Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité. »

F. Nietzsche (1844-1900)

 

 « Croyance : c’est le mot qui désigne toute certitude sans preuve. La foi est la croyance volontaire. La croyance désigne au contraire quelque disposition involontaire à accepter soit une doctrine, soit un jugement, soit un fait. On nomme crédulité une disposition à croire dans ce sens inférieur du mot. »

Alain, « Définitions », Gallimard, 1953.

 

« La foi soulève des montagnes, oui : des montagnes   d’absurdité. »

André Gide (1869-1951)

 

« Si tout doit avoir une cause, alors Dieu doit avoir une cause. S’il existe quelque chose qui n’ait pas de cause, ce peut être aussi bien le monde que Dieu, si bien que cet argument ne présente aucune valeur (pour démontrer l’existence d’un Créateur). »

Bertrand Russell,
« Pourquoi je ne suis pas chrétien », J.-.J. Pauvert, 1960, p. 25-26.

 

« Lorsque la foi devient haineuse, bénis soient ceux qui doutent ! »

Amin Maalouf

 

 « … la science moderne décrit dorénavant très bien les bases neurales et épigénétiques du besoin de croire. Celui-ci est apparu et s’est développé chez les hominiens dès que ceux-ci se sont rendu compte qu’ils étaient mortels. Pour affronter cette réalité décourageante, leur cerveau a généré des mythes consolateurs, à base de puissances tutélaires, d’au-delà, d’éternité. La capacité à entretenir ces mythes est devenue héréditaire et a permis à l’espèce d’éviter désespoir et suicide. Les athées eux-mêmes reconnaissent que les mêmes bases neurales de la croyance sont activées chez eux quand leur cerveau évoque des croyances plus matérielles, comme la foi irraisonnée au progrès, au triomphe de la vérité, lesquelles découlent elles aussi, si on les prend au pied de la lettre, d’une interprétation subjective d’un certain nombre d’observations statistiques. »

Jean-Paul Baquiast,
« Glissements progressifs… de la science à la manipulation », 22/02/2008, ww.automatesintelligents.com.

« … le besoin de croire, surtout dans le cadre d’un groupe, est inhérent à la nature humaine, probablement gravé dans celle-ci par la sélection naturelle parce que les populations qui croyaient en quelque chose avaient plus de chances que les autres de produire de la progéniture dans les conditions existantes, quelle que soit la vraisemblance de l’objet de la croyance. Historiquement, les religions ont répondu à ce besoin d’une manière exceptionnellement efficace, en proposant des mythes puissants qui s’adressaient directement aux sentiments d’émerveillement et d’effroi que les humains n’ont cessé d’éprouver face aux mystères du monde… »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 193.

 

Conscience morale

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Il est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…) Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »

Jean-Jacques Rousseau, Profession de foi d’un vicaire savoyard
in « l’Émile, ou de l’éducation », 1762 (livre IV).

« On appelle conscience, ma chère Juliette, cette espèce de voix intérieure qui s’élève en nous à l’infraction d’une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être : définition bien simple, et qui fait voir du premier coup d’œil que cette conscience n’est l’ouvrage que du préjugé reçu par l’éducation, tellement que tout ce qu’on interdit à l’enfant lui cause des remords dès qu’il l’enfreint, et qu’il conserve ses remords jusqu’à ce que le préjugé vaincu lui ait démontré qu’il n’y avait aucun mal réel dans la chose défendue. »

Donatien A. F. de Sade, « Histoire de Juliette », 1798.

« Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ?  » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Victor Hugo,
« La conscience » in « La légende des siècles », 1859.

 

« Mais pourquoi écoutez-vous la voix de votre conscience ? Qu’est-ce qui vous donne le droit de croire que son jugement est infaillible ? Cette croyance, n’y a-t-il plus de conscience qui l’examine ? N’avez-vous jamais entendu parler d’une conscience intellectuelle ? D’une conscience qui se tienne derrière votre « conscience » ? Votre jugement « ceci est bien » a une genèse dans vos instincts, vos penchants et vos répugnances, vos expériences et vos inexpériences; « Comment ce jugement est-il né ?  » C’est une question que vous devez vous poser, et, aussitôt après, celle-ci : « qu’est-ce exactement qui me pousse à obéir à ce jugement ?  » (…)
Mais la fermeté de votre jugement moral pourrait fort bien être la preuve de la pauvreté de votre personnalité, d’un manque d’individualité… »

Frédéric Nietzsche, « Le gai savoir » (1882)

« Imitation, coutume, peur, abrutissement profond, délire, fureur, rien de tout cela ne peut faire la moindre vertu. Nous voilà donc à l’intention, au régime intérieur, au drame incommunicable, mais y cherchant la forme universelle. Quand un homme dit qu’il a pour lui sa conscience (ou contre lui), on comprend très bien.
On voit que retrouvant une idée universelle, je ne prends nullement la Conscience Morale comme principe d’obéissance, mais au contraire de résistance (résistance qui fera l’accord vrai), non comme principe d’esclavage, mais au contraire de liberté, mais toujours revenant sur soi. »

Alain,
« Esquisses 2. La conscience morale » (1930)

Chaos

(voir aussi Hasard et Déterminisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l’Olympe neigeux ; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense ; enfin l’Amour, le plus beau des dieux, l’Amour, qui amollit les âmes et, s’emparant du cœur de toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté. Du Chaos sortirent l’Érèbe et la Nuit obscure. L’Éther et le Jour naquirent de la Nuit, qui les conçut en s’unissant d’amour avec l’Érèbe… »

Hésiode, « La Théogonie », (VIII e s. av. J.-C.)

 

 « … nous comprenons un peu mieux comment l’organisation et la complexité ont pu émerger du chaos primordial. Entre les particules de la purée cosmique, des forces s’exercent qui vont façonner la matière dès que la température décroissante leur en donnera l’opportunité. Le hasard aura sa place dans ce jeu des forces, mais son rôle sera réinterprété (…)
Les collisions des noyaux dans les brasiers stellaires, les captures moléculaires dans l’océan primitif, l’impact des rayons cosmiques sur les gènes dans les cellules vivantes sont autant de phénomènes aléatoires qui engendrent en permanence du nouveau et de l’inédit. C’est par eux que la nature va trouver l’occasion de manifester ses fantastiques possibilités. Un univers sans hasard, une matière où tous les événements seraient déterminés n’offrirait au regard que grisaille et monotonie. »

Hubert Reeves,
« L’heure de s’enivrer, l’univers a-t-il un sens ? », Seuil, 1986, p. 210-211.

« L’univers paraît construit et réglé – avec une précision inimaginable – à partir de quelques grandes constantes (…) On doit assumer l’idée que dans tous les cas de figures différents du « miracle mathématique » sur lequel repose notre réalité, l’univers aurait présenté les caractères du chaos absolu : danse désordonnée d’atomes qui se coupleraient et se découpleraient l’instant d’après pour retomber, sans cesse, dans leurs tourbillons insensés. »

Jean Guitton, G. et I. Bogdanov,
« Dieu et la science », Grasset, 1991, p. 55-56.

«  La croissance économique, c’est l’augmentation de la production totale de l’ensemble des biens et des services, c’est-à-dire ce qu’on appelle le produit intérieur brut (PIB).
Que vous soyez de droite, de gauche ou d’ailleurs, vous ne pouvez pas vous soustraire à cette réalité. Définir une stratégie de croissance crédible est un impératif absolu pour pouvoir entraîner le pays sur le chemin d’une ambition collective [et éviter le chaos].
Sans croissance, aucun accompagnement social ne pourra sortir les banlieues de l’ornière car le chômage de masse continuera à obscurcir l’horizon de la jeunesse. »

Christian Blanc,
« La Croissance ou le Chaos », Odile Jacob, 2006, p. 22, 10-11.

« Le terme [l’effet papillon] viendrait du titre d’une conférence donnée en 1972 par Lorenz, un météorologue considéré comme un des redécouvreurs de la théorie du chaos (…) Par la suite, il a été confirmé que l’analyse scientifique de l’évolution imprévisible des systèmes météorologiques, qui empêche la vision de leur évolution à court terme (8 jours), attribuait plutôt ce fait à un comportement inhérent à ces systèmes, et non à la méconnaissance des conditions initiales. D’ailleurs il est aisé de voir que de tels systèmes, comme d’autres systèmes chaotiques, sont en fait caractérisés par l’émergence d’une stabilité à moyen et long terme (mois – années) et non d’un chaos de plus en plus grand… »

Stéphane Jourdan,
automatesintelligents.com/echanges/2007/aout/effetpapillon

« L’état d’équilibre du pendule est stable. En revanche, si nous réussissons à faire tenir un crayon sur sa pointe, 1’équilibre est instable. La moindre perturbation le fera tomber d’un côté ou de l’autre. I1 y a une distinction fondamentale entre les mouvements stables et instables. En bref, les systèmes dynamiques stables sont ceux ou de petites modifications des conditions initiales produisent de petits effets. Mais pour une classe très étendue de systèmes dynamiques, ces modifications s’amplifient au cours du temps. Les systèmes chaotiques sont un exemple extrême de systèmes instables car les trajectoires correspondant à des conditions initiales aussi proches que l’on veut divergent de manière exponentielle au cours du temps. On parle alors de « sensibilité aux conditions initiales » telle que 1’illustre la parabole bien connue de « 1’effet papillon » : le battement des ailes d’un papillon dans le bassin amazonien peut affecter le temps qu’il fera aux États-Unis. »

Ilya Prigogine, « La fin des certitudes », Odile Jacobs, 2009.

 

«  … le modèle de croissance à l’œuvre dans les pays développés depuis 1945 n’est plus soutenable, ne serait-ce qu’en raison des contraintes écologiques et énergétiques, et aussi de la montée en puissance économique du reste du monde (…) D’autant que de nombreux facteurs contribuent à refroidir la machine. Qu’il s’agisse du vieillissement démographique, de l’inefficacité croissante des systèmes d’éducation, de l’impact de la mondialisation sur le pouvoir d’achat, du coût de la lutte contre le réchauffement climatique ou de l’exigence du désendettement public et privé, sans oublier la montée des inégalités qui prive une majorité de la population des fruits de la croissance et gonfle l’excès d’épargne. »

Patrick Artus et Marie-Paule Virard,
« Croissance zéro, comment éviter le chaos ? »,
Fayard, 2015.

« … un système complexe vivant (écosystèmes, organismes, sociétés, économies, marchés, etc.) est constitué d’innombrables boucles de rétroaction entrelacées, qui maintiennent le système stable et relativement résilient. A l’approche d’un point de rupture, il suffit d’une petite perturbation, d’une goutte d’eau, pour que certaines boucles changent de nature et entraînent l’ensemble du système dans un chaos imprévisible et bien souvent irréversible. »

 P.Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

Bien

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … pour les confucianistes, le Junzi désigne non plus un être de la caste de la haute noblesse, mais plutôt un « Homme de bien », c’est-à-dire un être noble moralement. Parce que, selon lui, l’être humain est infiniment perfectible, Confucius croyait qu’on pouvait éduquer toute personne pour qu’elle devienne Junzi, sans distinction de classe (…)
L’Homme de bien, à l’opposé de l’Homme de peu, possède le ren, concept difficilement traduisible par un seul mot. D’abord, le ren désigne l’authenticité, l’harmonie avec soi (…) Ensuite, c’est le souci des autres, la mansuétude, la bienveillance. D’ailleurs, Confucius fait de la règle d’or – fais aux autres ce que tu aimerais qu’on te fasse – le centre de sa pensée. »

Catherine Guindon,
http://www.cegepsl.qc.ca/philosophie/files/2009/07/confucius.pdf

« … les actions sont bonnes dans la mesure du bonheur qu’elles procurent, mauvaises, si elles ont pour résultats de produire le contraire du bonheur (…) en général, les philosophes utilitaires ont reconnu la supériorité des plaisirs de l’esprit sur ceux du corps, principalement dans la plus grande durée, certitude, intensité, etc., des premiers, c’est-à-dire plutôt dans les avantages qu’ils procurent que dans leur nature intrinsèque. »

John Stuart Mill,
« De l’utilitarisme », 2, 1863.

 

« Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’emprise de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : « Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance… » tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : « Nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts » – mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de danger, fait le mort pour ne rien faire « de trop »), grâce à ce faux monnayage, à cette duperie de soi propre à l’impuissance, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et se tait, comme si la faiblesse même du faible – c’est-à-dire son essence – était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. »

Frédéric Nietzsche, « La généalogie de la morale », 1887, Mercure de France, 1908, p. 66.

 Itzhak Stern tient en mains la liste que Oskar Schindler vient de lui dicter, 1100 personnes qu’il sauve d’un camp de la mort en payant pour leur transfert dans un camp de travail :
« Cette liste, c’est le bien absolu. Cette liste, c’est la vie. Tout autour de ces marges, il y a le gouffre. »

« Schindler’s List », film réalisé par Steven Spielberg en 1993,
d’après le roman de Thomas Keneally.

Athéisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire ce que votre religion vous enseigne et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne et vous oblige de croire comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, mensonge, illusion et imposture. »

« Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, prêtre-curé d’Étrépigny », 1729. 

 

« Pour un être formé par la nature et circonscrit par elle, il n’existe rien au-delà du grand tout dont il fait partie, et dont il éprouve les influences ; les êtres que l’on suppose au dessus de la nature ou distingués d’elle-même seront toujours des chimères, dont il ne nous sera jamais possible de nous former des idées véritables, non plus que du lieu qu’elles occupent et de leur façon d’agir. »

Paul-Henri Thiry d’Holbach, « Système de la nature », Ch. I. 1770.

 

« – Le prêtre : Quel mérite eussent eu les hommes, si Dieu ne leur eût pas laissé leur libre arbitre, et quel mérite eussent-ils à en jouir s’il n’y eût sur la terre la possibilité de faire le bien et celle d’éviter le mal ?
– Le moribond : Ainsi ton dieu a voulu faire tout de travers pour tenter, ou pour éprouver sa créature ; il ne la connaissait donc pas, il ne se doutait donc pas du résultat ?
– Le prêtre : Il la connaissait sans doute mais, encore une fois, il voulait lui laisser le mérite du choix.
– Le moribond : À quoi bon, dès lors qu’il savait le parti qu’elle prendrait et qu’il ne tenait qu’à lui, puisque tu le dis tout-puissant, qu’il ne tenait qu’à lui, dis-je, de lui faire prendre le bon.
– Le prêtre : Qui peut comprendre les vues immenses et infinies de Dieu sur l’homme et qui peut comprendre tout ce que nous voyons ?
– Le moribond : Celui qui simplifie les choses, mon ami, celui surtout qui ne multiplie pas les causes pour mieux embrouiller les effets. Qu’as-tu besoin d’une seconde difficulté, quand tu ne peux pas expliquer la première, et dès qu’il est possible que la nature toute seule ait fait ce que tu attribues à ton dieu, pourquoi veux-tu lui aller chercher un maître ? La cause de ce que tu ne comprends pas est peut-être la chose du monde la plus simple. Perfectionne ta physique et tu comprendras mieux la nature, épure ta raison, bannis tes préjugés et tu n’auras plus besoin de ton dieu. »

Donatien A.F. de Sade, « Dialogue entre un prêtre et un moribond », 1782.

 

 

« Amoureux et jaloux de la liberté humaine, et la considérant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l’humanité, je retourne la phrase de Voltaire, et je dis : Si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître. »
« (…) Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine (…) l’idée de Dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de l’humaine liberté et aboutit nécessairement à l’esclavage des hommes, tant en théorie qu’en pratique (…) Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut, doit être libre, donc Dieu n’existe pas. »

Michel Bakounine, « Dieu et l’État », 1882.

 

« Le croyant, passe encore ; celui qui s’en prétend le berger, voilà trop. Tant que la religion reste une affaire entre soi et soi, après tout, il s’agit seulement de névroses, psychoses et autres affaires privées. On a les perversions qu’on peut, tant qu’elles ne mettent pas en danger ou en péril la vie d’autrui… Mon athéisme s’active quand la croyance privée devient une affaire publique et qu’au nom d’une pathologie mentale personnelle on organise aussi pour autrui le monde en conséquence (…) L’athéisme n’est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée. »

Michel Onfray, « Traité d’athéologie », Éd. Grasset, 2005, p. 29-30.

 

« On considère à juste titre que parmi les choses impossibles à réfuter, certaines sont bien moins probables que d’autres. Il n’y a aucune raison de considérer que Dieu doive échapper à l’examen sur le spectre des probabilités et a fortiori de supposer que, pour la seule raison que Dieu ne peut être ni prouvé ni réfuté, la probabilité de son existence est de 50 % (…)
… l’hypothèse du concepteur soulève aussitôt le problème plus grand du concepteur du concepteur (…) Darwin et ses successeurs ont montré comment, avec une improbabilité statistique et une apparence de dessein spectaculaires, des créatures vivantes ont évolué par degrés lents et progressifs à partir de débuts simples. Nous pouvons dire sans danger que l’illusion de dessein dans les créatures vivantes se réduit à n’être que cela, une illusion. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu »,
Perrin, 2009, p. 74 et 205.

Amour

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Je voudrais être ton miroir
Pour que toujours tu me regardes
Je voudrais être ta tunique
Pour que toujours tu me portes
Je voudrais être l’eau
Dans laquelle tu te baignes
Être le parfum
Qui embaume ton corps,
Le voile qui couvre tes seins
La perle qui orne ton cou
Je voudrais être ta sandale
Ah, du moins que tes pieds me foulent ! »

Anacréon, VI e siècle av. J.-C.

« Il n’y a ni naissance, ni honneurs, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme l’Amour, d’inspirer à l’homme ce qu’il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et l’émulation du bien ; et sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier, ni un état, fasse jamais rien de beau ni de grand. J’ose même dire que si un homme qui aime avait ou commis une mauvaise action, ou enduré un outrage sans le repousser, il n’y aurait ni père, ni parent, ni personne au monde devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu’il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il n’est jamais si confus que lorsqu’il est surpris en quelque faute par son amant. De sorte que, si par quelque enchantement un état ou une armée pouvait n’être composée que d’amants et d’aimés, il n’y aurait point de peuple qui portât plus haut l’horreur du vice et l’émulation de la vertu. »

« … l’amour nous ramène à notre nature primitive et, de deux êtres n’en faisant qu’un, rétablit en quelque sorte la nature humaine dans son ancienne perfection. Chacun de nous n’est donc qu’une moitié d’homme, moitié qui a été séparée de son tout, de la même manière que l’on sépare une sole. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. »

 Platon, « Le banquet », discours de Phèdre et d’Aristophane, 380 avant J.-C

« Que dire ? Nous n’eûmes qu’une maison, et bientôt nous n’eûmes qu’un cœur (…) Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience. »

« Epistolae duorum amantium », lettres attribuées à Éloise et Abélard (début du XII e s.)


« Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. »

François de La Rochefoucauld, « Réflexions ou sentences et maximes morales », 1665.

La Folie a invité ses amis à jouer à cache-cache ; l’amour est introuvable…
« Cherchant de tous côtés, la Folie vit un rosier, prit un bout de bois et
commença à chercher parmi les branches, lorsque soudain elle entendit un
cri : C’était l’Amour, qui criait parce qu’une épine lui avait crevé un oeil.
La Folie ne savait pas quoi faire. Elle s’excusa, implora l’Amour pour
avoir son pardon et alla jusqu’à lui promettre de le suivre pour toujours.
L’Amour accepta les excuses.
Aujourd’hui, l’Amour est aveugle et la Folie l’accompagne toujours. »

Jean de La Fontaine « Fables – L’Amour et la Folie », 1693.

 

« L’amour est de tous les sentiments le plus égoïste et par conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. »

Benjamin Constant (1767-1830)

 

 « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. Il n’est de camarades que s’ils s’unissent dans la même cordée, vers le même sommet en quoi ils se retrouvent. »

Antoine de Saint-Exupéry, « Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 234-235.


« Qu’on le veuille ou non, et quelque idéalisme que l’on professe, l’édifice de l’amour humain, avec tout ce que ce mot implique de bestialité et de sublimation, de fureur et de sacrifice, avec tout ce qu’il signifie de léger, de touchant ou de terrible, est construit sur les minimes différences moléculaires de quelques dérivés du phénanthrène. »

Jean Rostand, « Pensées d’un biologiste »,Stock, 1939.

 « Si un jour la vie t’arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m’importe, si tu m’aimes
Car moi je mourrai aussi…
Nous aurons pour nous l’éternité
Dans le bleu de toute l’immensité
Dans le ciel, plus de problèmes
Dieu réunit ceux qui s’aiment ! »

Marguerite Monnot, chanson, « Hymne à l’amour », 1949.

 

 « Le mensonge tue l’amour, a-t-on dit. Eh bien, et la franchise donc ! »

Abel Hermant (1861-1950)

« Quand on n´a que l´amour
À s´offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu´est notre grand amour
Quand on n´a que l´amour
Mon amour toi et moi
Pour qu´éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour… »

Jacques Brel, chanson, « Quand on n´a que l´amour », 1956.

 

 « Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

Marguerite Duras, « L’amant », Les Éditions de Minuit, 1984, p. 141-142.


« … on ne peut rien affirmer de l’amour sans affirmer le contraire en même temps. Il a ceci de redoutable, de fascinant, qu’il est un mot-valise : il désigne l’abnégation autant que l’égoïsme, la convoitise comme la sublimation, la toquade et la constance. Il est à la fois le pari d’installer l’éternité dans le temps, l’ensemble des forces qui résistent à l’usure et à l’oubli mais aussi le flamboiement instantané des sens et des âmes. Il est désir d’incandescence autant que volonté de permanence et les deux sont aussi vrais (…)

Amour fou, dit la vulgate colportée par les médias, les magazines, la publicité ; amour flou, devraient répondre les amants. C’est-à-dire amour qui ne sait pas où il en est, ne veut pas arbitrer entre ses définitions, se moque de savoir s’il sera grand ou petit, passade ou persévérance. L’amour-passion c’est l’amour de la passion c’est-à-dire du tourment, c’est la guerre, la sommation permanente, le règne de la surenchère, le face-à-face à perpétuité. À peine le mot prononcé surgissent des images de bourrasque, de larmes, de cris, d’extases tonitruantes ; or c’est de gaieté, de régularité, d’enthousiasme que nous avons aussi besoin si nous voulons durer. Nulle nécessité de s’adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte ; il suffit de s’apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d’une coexistence    harmonieuse. »

Pascal Bruckner, « Le mariage d’amour a-t-il échoué ? », Grasset, 2010, p. 59-67.

 

 

Âme

(voir aussi Spiritualité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« – Voici donc où nous en sommes, Simmias, reprit Socrate : si ces choses que nous avons toujours à la bouche, le beau, le bien et toutes les essences de cette nature existent réellement, si nous rapportons tout ce qui vient des sens à ces choses qui nous ont paru exister avant nous et nous appartenir en propre, et, si nous le comparons à elles, il faut nécessairement que, comme elles existent, notre âme existe aussi et antérieurement à notre naissance ; si elles n’existent pas, notre raisonnement tombe à plat. N’en est-il pas ainsi et n’est-ce pas une égale nécessité et que ces choses existent et que nos âmes aient existé avant nous, et que, si celles-là n’existent pas, celles-ci n’existent pas non plus ? »

Platon, « Phédon », XXII.

Philippe Remacle, site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge
remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

 

 

« Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? »

Matthieu, 16 ; 26

« – Mon âme n’est pas encore pacifiée. Je vous en prie, maître, pacifiez-la.
– Amenez votre âme ici, et je la pacifierai, répondit Bodhidharma.
– Je l’ai cherchée pendant bien des années et je suis encore incapable de la saisir, avoua Houeï-k’o.
– Voilà ! Votre âme est pacifiée une fois pour toutes, conclut Bodhidharma.»

Daisetz.T.Suzuki, « Essai sur le Bouddhisme zen », Albin Michel, 2ième série, p. 32-33.

 

 

« Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! N’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ? »

 François Maynard, (début XVII e s.)

 

 

« … en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. »

René Descartes, « Méditations métaphysiques », 1641.

 

 

«  Je ne crois pas que la matière s’oppose à l’esprit. L’âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L’âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante, je ne vois aucune raison pour que l’énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires ; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n’ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d’un corps en vie ; je n’ai jamais rencontré qu’une substance unique, la substance vivante. »

Roger Martin du Gard, « Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 348.

 

« Dieu s’épuise, à travers l’épaisseur infinie du temps et de l’espèce, pour atteindre l’âme et la séduire (…) alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l’abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l’épaisseur infinie du temps et de l’espace, à la recherche de celui qu’elle aime. C’est ainsi que l’âme refait en sens inverse le voyage qu’a fait Dieu vers elle. Et cela, c’est la croix. »

Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », Plon, 1947.

 

« L’âme c’est ce qui refuse le corps. Par exemple, ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s’irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d’abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l’homme. Le total refus est la sainteté ; l’examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c’est l’âme. Le fou n’a aucune force de refus ; il n’a plus d’âme. On dit aussi qu’il n’a plus de conscience, et c’est vrai. Qui cède absolument à son corps, soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu’il fait ni ce qu’il dit. On ne prend conscience que par opposition de soi à soi. »

Émile Chartier dit Alain, « Définitions », Gallimard, 1953.

 

 « Nous sommes tous animistes jusqu’à un certain point. Ainsi, certains d’entre nous attribuent des « personnalités » à nos voitures, d’autres voient nos machines à écrire ou nos jouets comme des entités  » vivantes », possédant une  » âme ». Il est difficile de lancer certains objets dans le feu parce qu’une partie de nous part en flammes avec eux. Il est clair que l’ « âme » que nous projetons dans ces objets est une image qui n’existe que dans nos esprits. Mais alors, pourquoi n’en va-t-il pas de même des âmes que nous projetons dans nos amis et nos parents ? »

Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 122.

Aliénation

(voir aussi Cynisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« … le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée (…) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif.
Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. »

Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel »,
Éd. de Minuit, 1968.

 

« L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse, terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. »

Noël Godin, « Jouir sans entraves »,
mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.


« L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques – techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés – le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus – ou ni plus ni moins – qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! »

Maurice Clavel, « Qui est aliéné ? »,
Flammarion, 1970.

« … la rupture technique actuelle offre l’occasion historique de contester la « prétention totalitaire » de l’économie (Zarifian et Palloix), de remettre l’économie à « sa juste place : le service de l’homme » (Robin), de critiquer la  » raison économique » (Gorz), « d’inventer une autre manière de regarder » (Gaudin). Tous raisonnent en termes d’ »activité » incorporant la formation, l’épanouissement de soi, la solidarité, etc., et non plus le seul « travail productif » qui, de toute manière, ne peut qu’aller en diminuant (mille heures annuelles dans quinze ans au lieu de mille six cents actuellement et trois mille deux cents au début du siècle). Tous découplent absolument revenu et quantité de travail. Les échéances sont pour demain, ou presque… »

Bernard Cassen, « Les moyens de s’affranchir du travail aliéné »
in Le Monde diplomatique, mai 1989.

« Ils (les journalistes) manipulent même d’autant mieux, bien souvent, qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être. J’insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme une critique ; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse. Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché…»

Pierre Bourdieu, « Sur la télévision »,
Liber-raisons d’agir, 1996.

 

 « On peut (à ce propos) se demander si l’une des fonctions essentielles des images publicitaires, plutôt que d’appâter le client potentiel, ce que l’on proclame, ne serait pas de conforter les clients effectifs dans les comportements d’achat qu’ils ont déjà réalisés, ce qu’on ne dit pas. Si on ne le dit pas, c’est soit qu’on l’ignore, soit qu’on feint de l’ignorer, parce que le dire reviendrait à s’avouer que la qualité des produits ne suffit pas à entretenir leur consommation et, par conséquent, qu’il faut nourrir d’images celui qui vient d’acheter un produit donné, pour des raisons non maîtrisées, afin qu’il persiste dans l’achat de ce produit. »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,

« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002, p. 224-225.

 

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, « Les dirigeants face au changement »,
Éd. du Huitième jour, 2004.

« Quelles traces les spots de pub télé laissent-ils en mémoire ? Impact Mémoire, un cabinet conseil en efficacité publicitaire, a testé des films publicitaires sur 125 cobayes et mesuré l’impact de la répétition et du facteur temps dans la mémorisation des messages.
Selon ses dirigeants, Olivier Koenig (professeur en psychologie cognitive) et Bruno Poyet (publicitaire), il suffit d’exposer le téléspectateur à quatre diffusions hebdomadaires du spot pour que celui-ci laisse une trace forte dans son esprit : 57 % des personnes testées se souviennent du spot le lendemain, et 34 % s’en rappellent deux mois plus tard.
Le meilleur scénario de diffusion ? Exposer le consommateur trois jours de suite, laisser reposer trois jours et effectuer une piqûre de rappel le septième jour. »

Etienne Gless,
«  Le matraquage publicitaire à la télé paie dès la quatrième diffusion »,
lentreprise.lexpress.fr/ 2006.

« Cher client, bonjour et bienvenue au Cosmarché Gandhi. Souhaitez-vous bénéficier d’une remise de 3 % sur l’ensemble de vos achats ? C’est simple ! Ajustez sur vos yeux les lunettes Topvision qui se trouvent sous la poignée de votre Caddie® et le tour est joué ! En faisant ce simple geste, vous permettez à nos ordinateurs de suivre la trajectoire exacte de vos yeux sur nos rayons et de mesurer très précisément l’attraction de nos produits (…) Dans d’impeccables allées courbes, criblées de capteurs, des consommateurs, lunettes chaussées, le buste tassé sur le fauteuil dépliable de leur Caddie®, se laissent lentement rouler à travers le cosmarché (…)
– Excusez-moi monsieur, vous ne vous sentez pas aliéné ?
– Aliéné ? Pourquoi ? J’ai une tête de fou ?
– Je veux dire esclave de ce cosmarché, de ces pubs, manipulé par ce Caddie® qui vous dit… Enfin, vous vous sentez libre ?
– Pas vous ? Il y a le choix, non ? Regardez les abricoings par exemple : il y en a dix variétés ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
– Vous ne vous sentez pas manipulé, téléguidé ?
– Par qui ? Par les pubs ? Je ne les écoute même pas. Je suis incapable de vous citer un seul produit qui soit passé sur cet écran ! Il y en a trop ! On prend ce qu’on connaît ! Et puis avec le Caddie®, on ne se fait plus avoir puisqu’il prend le moins cher si on lui demande, alors…
L’homme m’a demandé si j’étais incitateur pour une autre chaîne de supermarché et je l’ai remercié… »

Alain Damasio, « La zone du dehors »,
Gallimard, Folio science-fiction, 2007, p. 549-552.

Agnosticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre. J’ai déjà parcouru le vôtre et je n’y ai pas trouvé ce nom une seule fois« . À quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » »

Hervé Faye,
« Sur l’origine du monde : théories cosmogoniques des anciens et des modernes »‎, 1884, p. 109-111.

 
« … ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela. »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 84.

« L’agnosticisme partage avec la foi du croyant l’idée qu’il existe de l’inconnaissable. Mais dire que l’inconnaissable existe, c’est savoir quelque chose sur l’inconnaissable. L’agnostique sait au moins ce qu’il entend par Dieu, assez en tous cas pour dire qu’il ne peut rien en dire : il y a là un cercle qui pourrait être vicieux. Le sceptique qui professe que « tout est incertain » doit faire une exception pour le principe qu’il vient de formuler, mais c’est une exception ruineuse (…)
Je crains que l’agnosticisme, très bien toléré socialement, soit parfois une idéologie de confort. Flotter aimablement entre deux clans est une façon de ne pas se faire d’ennemis, de se concilier plus facilement beaucoup de monde, d’éviter des obstacles, de se voir ouvrir plus de portes. »

Robert Joly,
« 
Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite… », Éditions EPO 2000, p.17-18.

« Je suis inculte parce que je n’en pratique aucun et insecte parce que je me méfie de toutes. »

Raymond Queneau, in Claude Gagnière, « 1000 mots d’esprit »,Points, 2008, p. 41.

 

« Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. »

Albert Jacquard, Entretien sur http://www.nouvellescles.com

 

« L’agnosticisme, en un sens, est l’attitude qui convient devant beaucoup de questions scientifiques comme celle portant sur la cause de l’extinction de la fin du Permien (…) l’agnosticisme est une position raisonnable. Mais s’agissant de Dieu, faut-il aussi être agnostique ? Beaucoup ont répondu par un oui définitif, souvent sur un ton convaincu qui frise l’excessif (…) c’est une erreur bien courante que de sauter de la prémisse que l’existence de Dieu est en principe une question impossible à résoudre, à la conclusion que son existence et sa non-existence sont équiprobables (…)
C’est important car une grande partie des personnes avec lesquelles nous partageons la planète croient fortement à son existence. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 64-73.