Art

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Quand on s’est élevé, par un amour de la jeunesse, de l’univers sensible jusqu’à la beauté elle-même, on est près du but ; la voie de l’amour, qu’on s’y engage soi-même ou qu’on s’y laisse conduire, part des beautés terrestres pour mener vers la beauté surnaturelle en passant de la vision d’un beau corps à celle de deux ; de deux à tous ; de beaux corps à de belles actions, puis à de belles sciences pour aboutir, enfin, à la science de la beauté absolue et ainsi connaître le beau tel qu’il est en soi. »

Platon (V e – IV e s. av. J.-C.) « Le Banquet », 210 e.

«  L’art n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose. »

Emmanuel Kant, « Critique de la faculté de juger », 1790, I, § 48.

« C’est un vieux précepte que l’art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote (…) ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C’est que l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens (…) Il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l’esprit. Or autant l’esprit et ses créations sont plus élevés que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature. »

Georg W. E Hegel, « Esthétique » (1829), Poche, 1997.

« Les artistes ont quelque intérêt à ce qu’on croie à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie tombaient du ciel tel un rayon de la grâce. En vérité, l’imagination du bon artiste, ou penseur, ne cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine ; on voit ainsi aujourd’hui, par les Carnets de Beethoven, qu’il a composé ses plus magnifiques mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d’esquisses multiples. Quant à celui qui est moins sévère dans son choix et s’en remet volontiers à sa mémoire reproductrice, il pourra le cas échéant devenir un grand improvisateur ; mais c’est un bas niveau que celui de l’improvisation artistique au regard de l’idée choisie avec peine et sérieux pour une œuvre. Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s’agissait d’inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d’arranger. »

Frédéric Nietzsche, « Humain, trop humain », §. 155, 1878.


« Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. À quoi bon la musique ? À quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ? Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. »

Théophile Gautier, « Mademoiselle de Maupin » (1835), Folio classique, 1973.

« Qu’est-ce donc que la Nature? Elle n’est pas la Mère qui nous enfanta. Elle est notre création. C’est dans notre cerveau qu’elle s’éveille à la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et ce que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous ont influencés. Regarder une chose et la voir sont deux actes très différents. On ne voit quelque chose que si l’on en voit la beauté. Alors, et alors seulement, elle vient à l’existence. À présent, les gens voient des brouillards, non parce qu’il y en a, mais parce que des poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles à Londres. J’ose même dire qu’il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi, nous ne savons rien d’eux. Ils n’existèrent qu’au jour où l’art les inventa. Maintenant, il faut l’avouer, nous en avons à l’excès. Ils sont devenus le pur maniérisme d’une clique, et le réalisme exagéré de leur méthode donne la bronchite aux gens stupides. Là où l’homme cultivé saisit un effet, l’homme d’esprit inculte attrape un rhume. »

Oscar Wilde, « Le déclin du mensonge », Intentions (1891), Éd. UGE, 1986, p. 56-57.

« D’une part, les névroses présentent des analogies frappantes et profondes avec les grandes productions sociales de l’art, de la religion et de la philosophie ; d’autre part, elles apparaissent comme des déformations de ces productions. On pourrait presque dire qu’une hystérie est une œuvre d’art déformée, qu’une névrose obsessionnelle est une religion déformée et une manie paranoïaque un système philosophique déformé. »

Sigmund Freud, « Totem et tabou », (1913) PUF, 1998.


« L’important, dans la représentation de l’homme nu et de type nordique, est de rendre évidente, de dévoiler, dans le sens fort du terme, la beauté, de trouver et de transcrire la pure expression immédiate de l’humanité originelle, semblable à Dieu. De cette seule façon, elle éduque efficacement notre peuple et lui permet d’atteindre la force morale, la grandeur nationale, sans oublier la beauté de la race. »

Extrait du journal SS « Das Schwarze Korps » in « La morale des seigneurs »,
Hans Peter Bleuel, Belfond, 1974, p. 189.

 

 « Cette idée que notre monde serait constitué pour la plus grande part d’objets laids et d’endroits laids, tandis que les objets et endroits doués de beauté seraient des plus rares, je n’arrive pas à la trouver très excitante. Il me semble que l’Occident, à perdre cette idée, ne ferait pas une grande perte. S’il prenait conscience que n’importe quel objet du monde est apte à constituer pour quiconque une base de fascination et d’illumination, il ferait là une meilleure prise. Cette idée-là, je pense, enrichirait plus la vie que l’idée grecque de la beauté. »

Jean Dubuffet, « L’homme du commun à l’ouvrage », Éd. Gallimard, 1973, p. 72-73.

 

« Deux qualités sont les conditions premières de la grâce des candidates à Miss Monde : la jeunesse éclatante et la beauté modeste. Ce pour quoi elles tendent à se ressembler toutes, voire à être interchangeables en dépit de leurs origines culturelles variées (…) Ces femmes ne sont ni des archétypes esthétiques, ni les émanations d’un canon universel. Elles incarnent le patron indigène idéal que veulent afficher les nations sur la scène du beau international ; « Ambassadrices de charme », répète-t-on à l’envi. »

Jackie Assayag , « La « glocalisation » du beau », revue Terrain, mars 1999.

« La chose (un tas de charbon – exposition à New York, 1963) est bel et bien là devant nous, posée dans sa présence brute au milieu d’un halo esthético-symbolique qui, un peu à la façon d’une turbulente nuée de parasites, l’enveloppe dans la conscience spontanée du spectateur. Ce dernier ne peut, d’une manière ou d’une autre, manquer de percevoir ces qualités volatiles et troubles, extérieures au cœur du propos. Il lui faut donc s’imposer une ascèse du regard, dissocier ses perceptions pour les réorganiser selon un ordre déterminé par l’orientation problématisante de cet acte de présentification qui tend à subvertir les infrastructures de l’expérience esthétique. »  

 « Esthétique et philosophie de l’art »,L’Atelier d’esthétique,
Éditions De Boeck Université, Bruxelles, 2002, p. 269.

« On crie à l’imposture, à la plaisanterie, à la fumisterie. On refuse de transformer l’objet banal en objet d’art. L’urinoir est brut, non ouvragé, tout juste signé (…) il se charge symboliquement dans le musée d’une signification autre que dans les lieux d’aisance (…) Une œuvre d’art n’a plus à être belle, on lui demande de faire sens. »

Michel Onfray, « Antimanuel de Philosophie », Éd. Bréal, Rosny, 2001, p. 80-81.

« Le zen nous met en garde contre les objets d’art et contre l’empreinte signée d’un artiste sur une œuvre. Il demande à l’homme de n’être ni le maître ni le sujet des choses et des autres, de ne pas devenir l’esclave de lui-même, de ses émotions, de ses principes ni de ses désirs. La beauté, selon le zen, est un état de non-préoccupation, une liberté à l’égard de tout. Une fois que cet état est atteint, tout est beau. »

Dominique Loreau, « L’Art de la simplicité », Marabout, R. Laffont, 2005, p. 105.

« On reproche trop souvent à l’art contemporain d’être ennuyeux, de ne susciter aucune émotion esthétique, d’être sans contenu, de ne ressembler à rien, de ne répondre à aucun critère esthétique, qu’on n’y décèle aucun talent ou même que c’est une pure création du marché, mais surtout que l’art n’a plus de fonction spirituelle comme autrefois. Par contre, avec l’autonomisation de la pratique artistique, on voit apparaître de nouveaux buts, l’art ne sert plus la fonction spirituelle, mais bien la fonction critique. L’art contemporain n’est peut-être plus le mode d’expression de l’absolu, qu’est-ce en effet que l’absolu dans notre société moderne ? Mais il fait sens dans la mesure où il a pris un virage social, les artistes contemporains ne sont plus les intermédiaires entre une vérité incontestable et les hommes, mais ils sont porteurs de messages sociaux… »

Thereece Rosset, « La fonction sociale de l’art contemporain »,
histoireetcivilisation.com/2013.

Absolu

(voir aussi Positivisme et Relativité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Or tout l’art consiste à chercher toujours ce qu’il y a de plus absolu. En effet, certaines choses sont sous un point de vue plus absolues que sous un autre, et envisagées autrement, elles sont plus relatives. Ainsi l’universel est plus absolu que le particulier, parce que sa nature est plus simple ; mais en même temps il peut être dit plus relatif, parce qu’il faut des individus pour qu’il existe. »

René Descartes, « Règles pour la direction de l’esprit », 1628.

 

« Il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux êtres vivants que dans tous les autres ; mais il faut en même temps être bien convaincu que nous n’avons ce rapport que d’une manière plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c’est que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », Delagrave, 1865, p. 58-59.


« L’absolu, l’éternel. Rien après, rien avant.
Hors de cet horizon l’esprit n’est pas vivant.
S’il n’a point l’abîme, il réclame.
Tout vouloir, tout savoir, tout sonder tour à tour,
C’est la seule façon de composer un jour
Qui suffise au regard de l’âme. »

Victor Hugo,
« Les Quatre Vents de l’esprit »
(1881) Laffont, Paris, 1985.


« Ainsi l’espace absolu, le temps absolu, la géométrie même ne sont pas des conditions qui s’imposent à la mécanique ; toutes ces choses ne préexistent pas plus à la mécanique que la langue française ne préexiste logiquement aux vérités que l’on exprime en français. »

Henri Poincaré,
« La Science et l’Hypothèse », 1902.

« L’homme, par suite de sa place limitée dans l’univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l’absolu et de l’infini ; il s’est forgé des mots pour exprimer ce qui n’est pas comme lui, mais il n’en est pas plus avancé : il est victime de son langage ; ces mots ne correspondent plus, pour l’entendement humain, à aucune réalité précise. Élément d’un tout, il est naturel que l’ensemble lui échappe. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 349-350.


« Un train est en marche ; un voyageur, penché par la fenêtre d’un wagon, laisse tomber une pierre. Abstraction faite du vent, il observe qu’elle tombe en ligne droite jusqu’au marchepied où elle repose perpendiculairement à sa main. En même temps, un autre observateur, à côté de la voie, constate que la pierre a suivi une trajectoire courbe : le wagon s’est déplacé pendant que la pierre tombait… Nul observateur n’est absolument au repos. Le train est un système ; la terre en est un autre. La forme du trajet de la pierre ne peut être déterminée que par rapport à l’un ou l’autre système. Comme le trajet de la pierre est composé de positions successives, de lieux, et que leur détermination dépend du système auquel on les rapporte, notre exemple montre la relativité du lieu, autrement dit : de l’espace, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de lieu, pas d’espace au sens absolu. »

Fr. Peiser,
« La Théorie de la Relativité d’Einstein », Exposé populaire, 1921.

« Dans tout mon univers, je n’ai rencontré aucune loi de la nature, immuable et inexorable. Cet univers ne nous offre que des relations changeantes qui sont parfois perçues comme des lois par des consciences à courte vie. Ces ensembles de sens charnels que nous dénommons le soi sont des éphémères flétris par l’éclat de l’infinité, fugacement conscients de certaines conditions provisoires qui confinent nos activités et changent en même temps que celles-ci. S’il faut que vous donniez un nom à l’absolu, utilisez son nom propre : Provisoire. »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, Laffont, p. 579.

 

« … la science des XVIII e et XIX e siècles avait abouti au triomphe du matérialiste mécaniste, qui expliquait tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules et indivisibles (…) une sorte de nouvelle religion, que nous avons appelée « syncrétisme quantique », est en train de naître, qui rapporte tout – matière et esprit – à un Absolu inconnaissable mais dont l’existence pourrait être déduite des aspects extraordinaires de la nouvelle physique. »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques », La Découverte/Poche, 2007, p. 125