Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…
« … quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même s’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. »
Donatien A.F. de Sade,
« Histoire de Juliette, sa soeur », 1789.
« … elle se mit à espérer le fouet comme une délivrance, la douleur et les cris comme une justification. Mais les mains de Sir Stephen ouvrirent son ventre, forcèrent ses reins, la quittèrent, la reprirent, la caressèrent jusqu’à ce qu’elle gémît, humiliée de gémir, et de défaite.
Et si humiliée qu’elle fût, ou plutôt parce qu’elle était humiliée, n’y avait-il pas aussi la douceur de n’avoir de prix que par son humiliation même, que par sa docilité à se courber, par son obéissance à s’ouvrir ?
Il saisit le regard d’O, qui rougit : c’étaient bien ces mêmes mains, dures et insistantes, qui s’étaient emparées de son corps, et que maintenant elle redoutait, et espérait.
Elle eut le sentiment qu’il voulait l’insulter, par son dédain, par son silence, par ce qu’il y avait de détachement dans son attention. Pourtant il la désirait tout à l’heure, maintenant encore il la désirait… Que ne la prenait-il, fût-ce pour la blesser ! O se détesta de son propre désir, et détesta Sir Stephen pour l’empire qu’il avait sur lui-même. Elle voulait qu’il l’aimât, voilà la vérité : qu’il fut impatient de toucher ses lèvres et de pénétrer son corps, qu’il la saccageât au besoin, mais qu’il ne pût devant elle garder son calme et maîtriser son plaisir. »
Pauline Réage,
« Histoire d’O », J.-J. Pauvert, 1954.
« Selon le système de l’exaspération, rien n’est meilleur que de se gratter. C’est choisir son mal ; c’est se venger de soi sur soi. L’enfant essaie cette méthode d’abord. Il crie de crier ; il s’irrite d’être en colère et se console en jurant de ne pas se consoler, ce qui est bouder. Faire peine à ceux qu’on aime et redoubler pour se punir. Les punir pour se punir. Par honte d’être ignorant, faire serment de ne plus rien lire. S’obstiner à être obstiné. Tousser avec indignation. Chercher l’injure dans le souvenir ; aiguiser soi-même la pointe ; se redire à soi-même, avec l’art du tragédien, ce qui blesse et ce qui humilie. Interpréter d’après la règle que le pire est le vrai. Supposer des méchants afin de se condamner à être méchant. Essayer sans foi et dire après l’échec : « Je l’aurais parié ; c’est bien ma chance. » Montrer partout le visage de l’ennui et s’ennuyer des autres. S’appliquer à déplaire et s’étonner de ne pas plaire. Chercher le sommeil avec fureur. Douter de toute joie ; faire à tout triste figure et objection à tout. De l’humeur faire humeur. En cet état, se juger soi-même. Se dire: « Je suis timide ; je suis maladroit ; je perds la mémoire ; je vieillis. »
Se faire bien laid et se regarder dans la glace. Tels sont les pièges de l’humeur. »
Alain,
« Propos sur le bonheur », Éd. Gallimard, folio-essais, 1928, p. 52.
« Il arrive, encore que très rarement, que le cours indépendant et imprévisible des événements compense de lui-même les privations et les frustrations du passé en nous laissant tomber tout rôti dans le bec ce que nous recherchions si désespérément. Mais le vrai professionnel ne se laisse pas démonter pour si peu. La célèbre formule : « Trop tard ! Je n’en ai plus envie maintenant » lui permet de demeurer dans la tour d’ivoire de son indignation pour continuer à entretenir ses vieilles blessures en les léchant sans cesse. »
Paul Watzlawick,
« Faites vous-même votre malheur », Seuil, 1984, p. 26.