Quantique (physique)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« … le physicien allemand Max Planck émet, en décembre 1900, une curieuse hypothèse : à propos des vibrations qui traduisent la chaleur d’un corps, il postule qu’elles ne se répartissent pas suivant toutes les valeurs possibles (…) Pour prendre une image, au lieu de considérer que les échanges d’énergie entre l’objet chauffé et le rayonnement qu’il émet se font de façon continue, à la manière d’un liquide s’écoulant d’un récipient dans un autre, Max Planck imagine qu’ils se font de façon discontinue, par morceaux, comme si, en place du liquide, le récipient verseur contenait des billes (…)
En résumé, Planck pose comme principe que les échanges d’énergie entre matière et rayonnement s’effectuent par paquets, par quantités définies (d’où le nom de « quantum » attribué à chacun de ces paquets élémentaires, et le pluriel « quanta ») …
Cette intrusion brutale de la discontinuité dans le bel enchaînement de la physique traditionnelle lui paraît, au mieux, un « artifice de calcul », au pis une hérésie.
… Einstein reprend l’hypothèse de Planck et l’adapte à la lumière (…) Non seulement l’hypothèse d’Einstein est exacte, mais la valeur numérique de la constante h est identique à celle de la constante de Planck ! Ainsi la lumière elle-même a une structure discontinue : elle est formée de grains d’énergie (que l’on appellera à partir de 1923 des « photons ») »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques »,
La Découverte/Poche, 2007, p. 24-25, 26-27.

« Dans nos ordinateurs actuels, les cases mémoire sont constituées de « bits » classiques qui ne peuvent prendre que deux valeurs exclusives l’une de l’autre, soit 0, soit 1 (…) Un ordinateur quantique serait en théorie capable de calculer de façon « massivement parallèle » : il effectuerait en même temps toutes les opérations correspondant à toutes les valeurs que peuvent prendre les bits quantiques.

Etienne Klein,
« Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 115-117.

«  La théorie de la décohérence tente d’expliquer pourquoi les objets macroscopiques ont un comportement classique, tandis que les objets microscopiques, atomes et autres particules, ont un comportement quantique (…) Elle démontre que c’est leur interaction avec leur environnement (système décrit par un nombre très élevé de degrés de liberté) qui fait très rapidement perdre aux objets macroscopiques leurs propriétés quantiques. Tout se passe comme si des bribes d’information sur leur état quantique s’échappaient continûment dans leur environnement. Ce dernier agit en somme comme un observateur qui mesurerait les systèmes en permanence, éliminant ainsi toutes les superpositions à l’échelle macroscopique, donc aussi les interférences. »

Etienne Klein,
« Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 152-153.

« … entre ce que nous dit du monde la théorie quantique et notre perception de la réalité quotidienne, quel gouffre d’incompatibilité ! Pour chacun d’entre nous, en effet, nul doute que les objets sont localisés (je suis ici ou là-bas, mais pas les deux à la fois), non superposables (je ne prends pas le bus et la voiture en même temps) et non duaux (mon corps est solide et n’est pas en même temps une vague d’énergie)…
Dans ces conditions, la physique quantique constitue un défi à la raison. Elle nous parle d’un monde déroutant, celui des particules, radicalement différent du nôtre… alors même que celui-ci est pourtant formé de ces mêmes particules (…) »
« Si l’on envisage notre monde sur le mode quantique, on peut se figurer que toute chose est floue et indéterminée… sauf ce que l’observateur regarde. Là où ses yeux se portent, le paysage devient net, les objets déterminés. Le monde des particules est ainsi : seules celles que le physicien mesure sont clairement matérialisées en un unique lieu et dans un unique état. Le reste se résume à des probabilités. »

Roman Ikonicoff et Cécile Bonneau,
« La physique quantique rend-elle fou ? »,
Science&Vie n°1097, févr.2009, p. 50.

Temps imaginaire

(voir aussi  Multivers et Singularité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« … depuis la découverte de la mécanique quantique, nous devons considérer l’Univers comme ayant toutes les histoires possibles. Il me semble que l’idée de temps imaginaire est quelque chose qu’il nous faudra aussi accepter. C’est un bond intellectuel du même ordre que de croire à la rotondité de la terre (…)
Vous pouvez vous représenter le temps réel, ordinaire, comme une ligne droite orientée de la gauche vers la droite. Mais vous pouvez aussi considérer une autre direction du temps, du bas vers le haut. C’est le temps dit « imaginaire », qui est à angle droit du temps réel.
Quel est l’intérêt d’introduire ce concept ? (…) la matière et l’énergie tendent à courber l’espace sur lui-même. Dans la dimension du temps réel, cela conduit inévitablement à des singularités, à des endroits où l’espace-temps prend fin. Aux singularités, les équations de la physique ne sont plus définies ; on ne peut donc prédire ce qui arrivera… [tandis que] les dimensions spatiales et le temps imaginaire formeraient un espace-temps fermé sur lui-même, sans frontière ni bord. Il n’y aurait aucun point que l’on puisse qualifier de début ou de fin, pas plus que la surface de la Terre n’a de début ou de fin (…) Ainsi, on peut espérer arriver à une théorie entièrement unifiée, une théorie qui prédise tout dans l’Univers. »

Stephen Hawking,
« Trous noirs et bébés univers », Odile Jacob, 1994, p. 78-79.

 

« … le temps imaginaire pur existe lorsque le temps réel, lui, n’existe pas encore, autrement dit : à l’instant zéro. Vous pouvez donc sans effort en déduire avec nous qu’à l’instant zéro – au moment où l’Univers n’existe encore qu’en temps imaginaire – ce que nous appelons dans notre monde « énergie » n’existe pas non plus (…)
Nous voici donc face à cette forme d’énergie cristallisée, qui associe un nombre à chaque point. Au lieu d’énergie imaginaire nous allons l’appeler « information ». Et nous en déduisons donc qu’à l’instant zéro, il n’y a rien d’autre que de l’information. Quelque chose de purement numérique mais qui « encode » toutes les propriétés de L’Univers destiné à apparaître après le Big Bang (…)
Autrement dit, se poser la question de savoir ce qu’il y avait « avant le Big Bang » équivaut un peu à se demander ce qu’il y avait avant que vous n’introduisiez le CD dans le lecteur : la mélodie était bien « là », mais sous forme d’information. »

 Igor et Grichka Bogdanov,
« Le visage de Dieu », Grasset, 2010, p. 246-249.

Relativité

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Tandis que le bateau est à l’arrêt, observez soigneusement des oiseaux voler à des vitesses égales dans toutes les directions de la cabine (…) si vous lancez quelque chose à votre ami, les distances étant égales, vous n’avez pas besoin de le lancer avec plus de force dans une direction que dans une autre, et si vous sautez à pieds joints, vous franchissez des distances égales dans toutes les directions (…) faites maintenant avancer le bateau à l’allure qui vous plaira : pour autant que la vitesse soit uniforme et qu’il n’oscille pas, vous ne constaterez pas le moindre changement dans les effets mentionnés et aucun d’eux ne vous permettra de dire si le bateau est en mouvement ou à l’arrêt (…) Le mouvement est mouvement et agit comme mouvement pour autant qu’il soit en rapport avec des choses qui en sont dépourvues ; mais pour toutes les choses qui y participent également, il n’agit pas, il est comme s’il n’était pas. »

Galilée,
« Dialogue sur les deux grands systèmes du Monde »,1632.

 

 «  Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence, un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

 Blaise Pascal, « Pensées », 1670, § 294.

 

 « … si la Terre était en repos, le corps qui est en repos relatif dans le vaisseau aurait un mouvement vrai et absolu, dont la vitesse serait égale à celle qui emporte le vaisseau à la surface de la Terre, mais la Terre se mouvant dans l’espace, le mouvement vrai et absolu de ce corps est composé du mouvement vrai de la Terre dans l’espace immobile, et du mouvement relatif du vaisseau par rapport à la Terre. »

Isaac Newton, « Philosophiae Naturalis Principia Mathematica », 1687.

« … même si la mécanique classique ne fournit pas une base assez large pour la représentation théorique de tous les phénomènes physiques, il faut lui reconnaître une part importante de vérité, car elle explique avec une merveilleuse précision les mouvements réels des corps célestes. C’est pourquoi le principe de relativité doit aussi être valable avec une grande précision dans le domaine de la mécanique (…)
… tous les corps de référence K’ doivent être tout à fait équivalents à K pour la formulation des lois de la nature s’ils effectuent, relativement à K, un mouvement rectiligne, uniforme et exempt de rotation (…) C’est dans ce sens que nous parlons du principe de relativité restreinte (…) nous entendrons par « principe de relativité générale » l’affirmation suivante : tous les corps de référence, quel que soit leur état de mouvement, sont équivalents pour la description de la nature (…) cette formulation devra être remplacée plus tard par une autre plus abstraite [en effet] … dans les champs de gravitation il n’existe pas de corps rigides jouissant de propriétés euclidiennes ; la fiction de corps de référence rigide est, par conséquent, inutile dans la théorie de la relativité générale. La marche des horloges est également influencée par les champs de gravitation, de telle sorte qu’une définition physique directe du temps à l’aide d’horloges n’a pas du tout le même degré de précision que dans la théorie de la relativité restreinte. »

Albert Einstein,
« La théorie de la relativité restreinte et générale », 1916,
Dunod, Paris, 2012, p. 16, 70-71 et 116.

« La loi de la constance de la vitesse de la lumière dans l’espace vide, corroborée par le développement de l’électrodynamique et de l’optique, jointe à l’égalité de droit de tous les systèmes d’inertie [principe de la relativité restreinte] (…) a conduit tout d’abord à l’idée que la notion de temps devait être relative, puisque chaque système d’inertie devait avoir son temps propre. »

Albert Einstein, discours prononcé à Londres (1922)

 

« Nous éprouvons naturellement le caractère subjectif du temps qui passe. Qu’il nous faille attendre impatiemment, et le temps nous semblera long ; mais plus nous vieillissons, plus nous avons le sentiment que les années nous filent entre les doigts… Pourtant, nous postulons intuitivement qu’une heure est toujours une heure : quelles que soient les circonstances, si la vision d’un feuilleton filmé dure cent-vingt minutes, il nous apparaît évident que ce laps de temps s’écoulera semblablement pour tout un chacun s’installant devant l’écran, où qu’il se trouve. C’est que notre expérience de l’Univers est extrêmement réduite : nous subissons un champ de gravité relativement uniforme et la vitesse de nos déplacements est infime par rapport à la vitesse limite de la lumière. Nous sommes dès lors forcément très dubitatifs lorsque la théorie de la Relativité nous apprend que l’astronaute qui subirait des accélérations très élevées ou qui traverserait d’intenses champs gravitationnels vivrait un temps propre ralenti et, de retour sur Terre, découvrirait son frère jumeau plus âgé que lui. Leur montre respective aurait confirmé que la durée de chaque séance cinématographique est bien de cent-vingt minutes, mais le second aurait disposé d’un bien plus grand nombre de séances ! »

YvesThelen,
d’après « Éveil à l’esprit philosophique », L’Harmattan, 2009, p. 33-34.

 

«  … avant la théorie de la relativité générale (1915), la physique fournissait une description non locale de la gravitation : si on déplace un caillou sur la Lune, notre poids sur Terre est immédiatement affecté ; on pourrait donc, en principe, communiquer instantanément à travers tout l’univers. Avec la théorie d’Einstein, la gravitation devient un phénomène qui, comme tous les autres phénomènes connus en 1917, se propage à vitesse finie [la vitesse de la lumière] de proche en proche (…) l’homme qui a rendu la physique locale se trouva environ dix ans après sa découverte à nouveau confronté à la non-localité [de la physique quantique]. (…) il est possible et même fréquent que deux objets éloignés l’un de l’autre ne forment, en réalité, qu’un seul objet ! C’est cela, l’intrication. Ainsi, si l’on touche l’un des deux, tous deux tressaillent. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard », Odile Jacob, 2012, num : Nord Compo, p. 76 et 70.

 

Idée

(voir aussi Mot)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…                     

« Qu’on réfléchisse sur soi-même au sortir d’une lecture, il semblera qu’on n’a eu conscience que des idées qu’elle a fait naître (…) Mais on ne se laissera pas tromper par cette apparence si l’on fait réflexion que, sans la conscience de la perception des lettres, on n’en aurait point eu de celle des mots, ni par conséquent des idées (…) À un besoin est liée l’idée de la chose qui est propre à le soulager ; à cette idée est liée celle du lieu où cette chose se rencontre ; à celle-ci, celle des personnes qu’on y a vues ; à cette dernière, les idées des plaisirs ou des chagrins qu’on en a reçus, et plusieurs autres (…) Ainsi, de toutes nos connaissances, il ne se formerait qu’une seule et même chaîne dont les chaînons se réuniraient à certains anneaux pour se séparer à d’autres. »

 Condillac,
« Essai sur l’origine des connaissances humaines », 1746,
Alive, 1998, p. 46 et 58.

 « … quand nous analysons nos pensées ou idées, quelque composées ou sublimes qu’elles soient, nous trouverons toujours qu’elles se décomposent en idées simples du genre de celles qui ont été les copies de sensations ou de sentiments. Même les idées qui, au premier regard, semblent les plus éloignées de cette origine, se révèlent, après un examen minutieux plus serré, venir de la même source. L’idée de Dieu, entendu comme un Être infiniment intelligent, infiniment sage et infiniment bon, provient d’une réflexion sur les opérations de notre propre esprit, en accroissant sans limites ces qualités de bonté et de sagesse. Nous pouvons poursuivre cette enquête aussi loin qu’il nous plaira, nous trouverons toujours que chaque idée examinée est la copie d’une impression semblable. Ceux qui prétendraient que cette affirmation n’est ni universellement vraie ni sans exception, n’ont qu’une seule méthode, et une méthode aisée, pour la réfuter : produire l’idée qui, selon leur opinion, n’est pas dérivée de cette source. Il nous incombera ensuite, si nous voulons maintenir notre doctrine, de produire l’impression ou perception vive qui lui correspond.
Deuxièmement, s’il arrive, par le défaut d’un organe, qu’un homme soit privé d’une espèce de sensations, nous trouverons toujours qu’il est privé de la même façon des idées correspondantes. Un aveugle ne peut se former aucune idée des couleurs, un sourd aucune idée des sons. Restituez à l’un et à l’autre le sens qui leur manque, en ouvrant cette porte d’entrée à leurs sensations, vous ouvrez aussi la porte aux idées, et ils ne trouveront aucune difficulté à concevoir ces objets. »

David Hume,
« 
Enquête sur l’entendement humain », section II, 1748.

 

« Lorsque l’âme a été affectée par l’objet même, elle l’est encore par le souvenir ; mais, dans l’homme de génie, l’imagination va plus loin : il se rappelle des idées avec un sentiment plus vif qu’il ne les a reçues, parce qu’à ces idées mille autres se lient, plus propres à faire naître le sentiment. »

Denis Diderot,
« Encyclopédie », 1757, article « génie ».

«  – Et d’où savez-vous que ce n’est pas vous qui faites des idées ?
– De ce qu’elles me viennent très souvent malgré moi quand je veille, et toujours malgré moi quand je rêve en dormant (…)
– Il est bien triste d’avoir tant d’idées et de ne savoir pas au juste la nature des idées.
– Je l’avoue ; mais il est bien plus triste et beaucoup plus sot de croire savoir ce qu’on ne sait pas. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 81-83.

 

« Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’en a qu’une. »

Paul Claudel (1868-1955)

 

« Lorsqu’elle s’était insinuée dans les méandres d’une circonvolution cérébrale, elle s’y accrochait fermement, revenant régulièrement à l’esprit de son hôte, tournant en rond dans un hémisphère comme un air de musique innocent, phagocytant, l’air de rien, ce cerveau pour l’utiliser afin de mieux se dupliquer.
Elle franchit un pas de géant dans la conquête du monde quand deux doigts tapotant un clavier lui ouvrirent l’accès à Internet. L’invasion fut alors aussi discrète que fulgurante. Elle sauta de cervelle en cervelle telle un flux de parasites encerclant la planète, dissimulée parmi une foule d’autres idées qui se combinaient, s’interconnectaient, se reproduisaient.
Quelques milliers de millénaires plus tard, alors que les derniers grains de la planète Terre s’étaient dissous dans la ceinture d’astéroïdes gravitant autour de l’étoile morte et que les androïdes avaient complètement oublié les derniers reliquats de leur héritage humain, l’idée s’est installée, en compagnie de beaucoup d’autres, aux confins de l’univers. Elles y circulent et foisonnent, comme des amibes dans un bouillon de culture, à la surface de la bulle spatio-temporelle qui se dilate.
Indifférentes à l’implosion des étoiles, aux collisions de galaxies, à l’effondrement titanesque des trous noirs, elles continuent à proliférer en échangeant leurs idées. »

Yves Thelen,
« Contes à (ne) pâlir debout »,
Mon Petit Éditeur, 2012, p. 72-73.

« Si « Je » ne contrôle pas tout, si notre conscience ne choisit pas d’avoir telle pensée à tel moment, c’est que les idées nous visitent, qu’elles passent à travers nous, qu’il existe une espèce de circulation flottante de ces « fruits » intellectuels et, pour s’en convaincre, il n’est pas nécessaire d’en appeler au plan divin de la providence ni à son équivalent laïc, le progrès. Il suffit de rappeler de quelle dépossession de soi-même, de quelle ivresse, de quels entrechoquements naissent les inspirations authentiques. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 24.

 

 

Droits de l’animal

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« On peut observer la formation de la morale dans la façon dont nous nous comportons avec les animaux. Lorsque l’utilité et le dommage n’entrent pas en jeu nous éprouvons un sentiment de complète irresponsabilité ; nous tuons et nous blessons par exemple des insectes, ou bien nous les laissons vivre sans généralement y songer le moins du monde (…) Quand les animaux nous portent préjudice nous aspirons par tous les moyens à leur destruction. Et ces moyens sont souvent bien cruels, sans que ce soit là notre intention : c’est la cruauté de l’irréflexion. S’ils sont utiles, nous les exploitons : jusqu’à ce qu’une raison plus subtile nous enseigne que, chez certains animaux, nous pouvons tirer bénéfice d’un autre traitement, c’est-à-dire des soins et de l’élevage. Alors seulement naît la responsabilité. »

Friedrich Nietzsche,
aphorisme 57, « Le voyageur et son ombre », Humain trop humain II

« Considérant que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s’étant différenciés au cours de l’évolution des espèces,
Considérant que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d’un système nerveux possède des droits particuliers,
Considérant que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels provoquent de graves atteintes à la Nature et conduisent l’homme à commettre des crimes envers les animaux,
Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l’espèce humaine du droit à l’existence des autres espèces animales,
Considérant que le respect des animaux par l’homme est inséparable du respect des hommes entre eux,
Il est proclamé ce qui suit :
Article 1 : Tous les animaux ont des droits égaux à l’existence dans le cadre des équilibres biologiques. Cette égalité n’occulte pas la diversité des espèces et des individus.
Article 2 : Toute vie animale a droit au respect (…) »

Déclaration Universelle des Droits de l’Animal, UNESCO, Paris, 1978.

« Des penseurs, écrivains, philosophes, scientifiques et historiens cosignent, sous l’égide de la Fondation 30 Millions d’Amis, un manifeste réclamant que les animaux soient enfin reconnus comme des êtres « vivants et sensibles » dans le Code civil (…)
L’ensemble des signataires parmi lesquels figurent les philosophes Élisabeth de Fontenay, Michel Onfray, Edgar Morin et Florence Burgat, mais aussi l’éthologue et neuropsychiatre Boris Cyrulnik ou l’astrophysicien et président de Humanité et Biodiversité, Hubert Reeves rappellent que si « les animaux ne sont pas des êtres humains, ce n’est pourtant pas la proclamation d’une dignité métaphysique, mais certains attributs – capacité à ressentir le plaisir et la douleur notamment – que les humains partagent avec au moins tous les vertébrés, qui enracinent les droits les plus fondamentaux. «  ».

http://www.humanite-biodiversite.fr, oct. 2013.

 

 « Nous vivons dans un monde interdépendant, où le sort de chaque être, quel qu’il soit, est intimement lié à celui des autres.
(…) Nous perpétrons aujourd’hui un massacre d’animaux à une échelle qui, hélas, n’a pas d’égale dans l’histoire de l’humanité. Nous tuons chaque année, pour notre seule consommation, 60 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins. Cette tuerie, en masse, pose un défi éthique majeur ! Mais il nuit aussi à nos sociétés : cette surconsommation, mauvaise pour notre santé, aggrave, paradoxalement, la faim dans le monde (750 millions de tonnes de céréales sont exportées des pays pauvres pour l’industrie de la viande dans les pays riches), tout en provoquant, de surcroît, une série de déséquilibres écologiques sans précédent (…)
… au rythme actuel, d’ici 2050, 30% de toutes les espèces animales auront disparu, anéanties, de la surface du globe (…)
… les animaux sont capables de jugement. Ils sont dotés, chacun à leur niveau et selon leur espèce, de sensibilité et d’intelligence. »

Matthieu Ricard,
« Plaidoyer pour les animaux », Éd. Allary interview de D.S. Schiffer,
www.lexpress.fr/oct.2014.

Déterminisme

(voir aussi Causalité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux ; quelque confus qu’il paraisse à nos yeux, dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hasard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre qui connaîtrait exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontrerait que, d’après les causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’elle ne fait. »

Paul Henri Thiry d’Holbach, « Système de la nature », 1793.

 

 « Nous pouvons considérer l’état actuel de l’univers comme l’effet de son passé et la cause de son futur. Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, la position respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers, et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

Pierre-Simon Laplace,
« Essai philosophique sur les probabilités », (1825)
Cambridge Univ. Press, 2009, p. 3-4.

 

« Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une manière absolue. Ce qui veut dire en d’autres termes que la condition d’un phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et nécessairement, à la volonté de l’expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien autre chose que la négation de la science même. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », 1865, 2° partie, ch.I, V.

« On parle souvent de « chaos déterministe ». En effet, les équations de systèmes chaotiques sont déterministes comme le sont les lois de Newton. Et pourtant elles engendrent des comportements d’allure aléatoire ! »

Ilya Prigogine, « La fin des certitudes », Odile Jacobs, 2009.

 

«  Certaines théories sont déterministes, telles par exemple la mécanique de Newton ou certaines interprétations de la physique quantique. Élever ces théories à un statut de vérité ultime, quasi religieuse, est une simple erreur de logique, puisque cela est contredit par notre expérience du libre arbitre.
(…) vous avez compris que la nature n’est pas déterministe et qu’elle est capable de réels actes de pure création : elle peut produire du vrai hasard. De plus, une fois qu’on a bien assimilé qu’il s’agit de vrai hasard et pas seulement de quelque chose de préexistant qui nous était caché, on comprend que rien n’empêche ce hasard de se manifester en plusieurs endroits, sans que cela implique une communication entre ces endroits (…) préalablement intriqués. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard – Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, numérisation Nord Compo, p. 127 et 144.

Croissance

(voir aussi Apocalypse, Simplicité et Société de consommation)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Et Dieu les bénit, et leur dit : Croissez, et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la, dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui se meuvent sur la terre. Et Dieu vit que tout ce qu’il avait fait était très bon. »

 Genèse, 1 :28

 

 « On procrée. On promiscuite. On se sent fort d’être beaucoup (…) « Toujours plus de… « , c’est le mot d’ordre. Mais plus de quoi ? Plus de volupté ? Plus d’abîmes franchis et de couleurs neuves ? Non. Toujours plus d’enfants, plus de tonnes d’acier, plus de mètres carrés de surface habitable. C’est le cycle infernal de la natalité et du travail humain (…)
La civilisation de masse où se dilue, jour après jour, tout ce que nous aimons, est le produit de cette croissance folle. L’harassante expansion de l’économie et le conditionnement des individus à une sous-culture qui les rend similaires dans les plus bas niveaux de l’activité mentale, sont les deux faces d’un même phénomène, la natalité. Il est temps de dire : ça suffit, nous avons épuisé les joies du troupeau. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 81-83.

 

« … partout on touche à un point où la dynamique de la croissance et de l’abondance devient circulaire et tourne sur elle-même. Où de plus en plus, le système s’épuise dans sa reproduction. Un seuil de patinage, où tout le surcroît de productivité passe à entretenir les conditions de survie du système. »

Jean Baudrillard,
« La Société de consommation », Gallimard, 1987, p. 44.

 

 « Celui qui croit que la croissance peut-être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

Kenneth E. Boulding (1910-1993)

 

« La Terre ne pourra supporter pendant longtemps la présence de plus d’un milliard d’individus ayant des exigences semblables aux miennes. Le choix pour demain est ainsi bien délimité : ou bien nous, les privilégiés du club des nantis, poursuivons notre quête sans fin de croissance de notre consommation et nous nous donnons les moyens de repousser les attaques des misérables qui voudront participer au festin (…) ou bien nous changeons radicalement d’objectif et nous nous orientons vers une répartition des richesses plus équitable et compatible avec les limites imposées par la nature. Ce n’est pas vers la « croissance zéro » que les nations riches doivent se diriger, mais vers une croissance négative la plus rapide possible. »

Albert Jacquard,
« À toi qui n’est pas encore né(e) », Calmann-Lévy, Poche, 2000, p. 79-80.

 

« Pour relancer la croissance, le Conseil d’analyse économique (CAE) propose notamment de recentrer l’intégration économique dans les domaines porteurs de croissance : les secteurs des transports, de l’énergie et des télécommunications, les services aux entreprises. Le CAE précise que des instances de régulation européenne doivent être créées et, dans le cas des services, que la législation du pays d’accueil doit s’appliquer aux personnels détachés. Le CAE prône également l’émergence d’une dizaine d’établissements supérieurs de recherche à stature mondiale, financés par l’Union européenne. »

www.vie-publique.fr 20-04-2006.

 

« Opposer écologie et croissance est une bêtise intellectuelle profonde. En réalité on ne peut pas améliorer l’environnement sans croissance. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production. Si on veut changer la nature de la production, il faut évidemment croître. Croître autrement, pour transformer la production. »

Jacques Attali, Europe 1, 24 octobre 2007.


« La décroissance de l’économie fondée sur la valeur d’échange a déjà lieu et s’accentuera. La question est seulement de savoir si elle va prendre la forme d’une crise catastrophique subie ou celle d’un choix de société auto-organisée, fondant une économie et une civilisation au-delà du salariat et des rapports marchands dont les germes auront été semés et les outils forgés par des expérimentations sociales convaincantes. »

 André Gorz,
« Crise mondiale, décroissance et sortie du capitalisme »
in « Ecologica », Éd. Galilée, 2008.

« En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le précise Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».

 P. Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p.54.

Comprendre

(voir aussi Intelligence et Sens)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … lorsqu’une vérité est démontrable scientifiquement, celui qui ne la connaît qu’à la manière d’une opinion, pour une raison seulement plausible, ne la comprend pas. Par exemple, si quelqu’un sait par démonstration que la somme des trois angles d’un triangle est égale à deux droits, il comprend cette vérité ; mais si un autre la reçoit comme probable par le fait que des savants ou la plupart des hommes l’affirment ainsi, celui-là ne la comprend pas car il ne parvient pas à la connaissance parfaite dont cette vérité est susceptible. Or, nul intellect créé ne peut parvenir à cette parfaite connaissance de l’essence divine. »

Thomas d’Aquin,
« Somme théologique », 1ère partie, question 12, article 7.

 

« Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. »

Blaise Pascal,
« Pensées », 1670, § 185.

 

 « La chose la plus incompréhensible du monde, c’est que le monde soit compréhensible. »

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »

Albert Einstein (1879-1955)

 

 « Rien ne prouve que toutes les réalités de la nature, ni surtout les plus profondes, soient traduisibles en notre patois humain (…)
Que l’insatisfaction de l’esprit soit notre lot, qu’il faille nous résigner à vivre – et à mourir – dans l’anxiété et dans le noir, telle est une de mes certitudes.
Lorsque, après des millions et des millions d’années, notre espèce s’éteindra sur la terre, l’homme en sera encore réduit à ruminer son ignorance et à rabâcher son incompréhension. Ignorance plus ornée que la nôtre, et mieux armée, – mais ignorance. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 72 et 76.

« … le tir à l’arc (au Japon) ne consiste nullement à poursuivre un but extérieur avec un arc et des flèches, mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même (…) L’archer vise et est la cible, il tire et il est touché tout à la fois (…)
– Il me semble que je comprends ce que vous entendez par but réel, le but intérieur qu’il s’agit d’atteindre. Cependant, comment se fait-il que le but extérieur, le disque de papier, soit touché sans que l’archer ait visé, de sorte que les coups au but confirment de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur ?
– Si vous espérez tirer profit d’une compréhension quelque peu utilisable de ces connexions obscures, vous vous égarez. Les événements dont il s’agit dépassent la portée de l’entendement. Ne perdez pas de vue que, déjà dans la nature extérieure, il est des harmonies qui, si elles sont incompréhensibles, n’en sont pas moins réelles ; nous en avons pris une telle habitude que nous ne pourrions concevoir qu’il en fût autrement.

Eugen Herrigel,
« Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc »,
Dervy-Livres, Paris, 1970, p. 16, 18 et 80.

 

 

«  Il arrive certainement à toute personne imaginative de se dire, de temps en temps, que la vie n’est qu’une énorme plaisanterie, une supercherie – peut-être même une expérience psychologique – signée par quelque supercréature inconcevable (…) Malheureusement (ou heureusement) cette « théorie de la conspiration » se sape elle-même puisqu’elle postule l’existence d’un autre esprit – une superintelligence, donc hors de notre champ de conception – pour expliquer d’autres mystères.
Il semble que nous ne puissions faire autrement qu’accepter une certaine incompréhensibilité de l’existence. À vous de choisir. Nous oscillons tous délicieusement entre une vue subjective et une vue objective du monde, et cette perplexité est au cœur de la nature humaine (…)
… pour apporter une réponse satisfaisante à la question de ce que signifie réellement « comprendre », il faudra sans aucun doute distinguer plus nettement les interactions des différents niveaux d’un système de manipulation des symboles. Dans l’ensemble, ces concepts se sont révélés assez insaisissables, et nous ne sommes sans doute pas près de bien les comprendre. »

Douglas Hofstadter et Daniel Dennett,
« Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 41-42 et 381.

 

 « Il serait de bonne hygiène que le public accepte au moins d’envisager ce que serait notre destin collectif si, malgré ce que disent les scientifiques, l’humanité avait vraiment découvert l’essentiel de ce qu’il y a à découvrir (…) si nous devions renoncer définitivement à découvrir l’esprit même de Dieu – je cite le propos de Stephen Hawkins, physicien britannique et… athée convaincu – si nous ne réussissions jamais à savoir pourquoi, dans l’univers, il y a quelque chose plutôt que rien. »

John Horgan,
« Le temps stratégique », n° 84, nov-déc. 1998.

 
« … si nous parvenons vraiment à découvrir une théorie unificatrice, elle devrait avec le temps être compréhensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignée de scientifiques. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part à la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre Univers. Et si nous trouvions un jour la réponse, ce serait le triomphe de la raison humaine – qui nous permettrait alors de connaître la pensée de Dieu.»

Stephen Hawking,
« Une belle histoire du Temps », Flammarion, 2005, p. 163.

« La conclusion provisoire à laquelle nous conduit cet ouvrage, c’est que la physique quantique nous contraint à devoir reconnaître que le réel comprend deux mondes différents (micro et macroscopique) dont la science arrive à rendre compte, mais dont l’entendement humain n’arrive pas encore à comprendre la loi de passage menant de l’un à l’autre. »

À propos du livre « Métaphysique quantique » (2011) de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
www.philosciences.org février 2012.

 

Communicabilité

(voir aussi Réseau)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Les phares des autos au loin sur les collines,
Les soirs d’hiver, dans l’au-delà noir des vallées,
Naissent comme des comètes, et puis déclinent
Et s’éteignent quand va virer leur destinée.

Ce sont les moments d’autres âmes inconnues,
Les passages d’existences à notre large,
Quelque signal d’humains univers qui émergent
À notre ciel, et puis qui rentrent dans l’obscur.

Ce sont des vies, qu’on ne saura jamais, d’étoiles,
Courts embrasements, suivis d’agonies, solaires.
Les phares prennent leur long cours comme des voiles
Et se fondent en vous, grandes années-lumière. »

 Marcel Thiry,
« La mer de la Tranquillité », 1938.

« J’ai toujours, devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait (…) Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne. »

Antoine De Saint-Exupéry,
« Terre des Hommes »,
Gallimard, 1939, Poche, p. 7-8.

 « Hommes de verre, fantômes d’êtres, vous recouvrez le sol pare-brise contre pare-brise. Je vois vos têtes assemblées. Elles communiquent. Elles sont les cases innombrables d’une civilisation alvéolaire. Des cases aux parois percées, non par le glissement de quelque affreux reptile, mais par le néon rigide, par la vitesse du son, par le marteau piqueur de l’information collective. »

Raymond Borde,
« L’extricable », Éric Losfeld, 1970, p. 68-69.

« Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu’on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c’est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c’est déchoir. Aucune personne regardée ne vaut le regard sur elle. Il est toujours déshonorant. Le mot conversation est banni. Je crois que c’est celui qui dit ici le mieux la honte et l’orgueil. Toute communauté, qu’elle soit familiale ou autre, nous est haïssable, dégradante. Nous sommes dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie. »

Marguerite Duras,
« L’amant », Les Editions de Minuit, 1984, p. 69.

 

« … tandis que le mot communication est aujourd’hui porteur de mythologies sociales très positives (le dialogue, l’écoute, l’échange, la rencontre, l’Intersubjectivité en majuscule), ses usages pratiques dans les scénarios de déficit ou de problème de communication sont autres. Ils disqualifient souvent une dimension d’altérité, la confrontation organisée des points de vue et intérêts qui sont un élément clé du modèle démocratique. Si les politiques et décisions qui ne passent pas sont simplement celles qui sont mal expliquées, c’est que la question des intérêts sociaux qu’elles peuvent satisfaire, celle d’une vision de la justice qu’elles expriment sont sans pertinence : « There Is no alternative ! » ».

Éric Neveu,
in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 121.

 

 « … l’usage du mot incommunicabilité, exprimant l’impossibilité de communiquer réellement entre personnes prisonnières d’une subjectivité radicale, est relativement récent. Le concept justifie un nombre croissant de divorces et a inspiré des œuvres littéraires dans lesquelles il n’y a rien à comprendre hormis la volonté d’illustrer l’impossibilité de se comprendre.
Pourtant, jamais encore l’animal humain n’a été aussi bavard : les autoroutes de la communication ne désemplissent pas. L’œil rivé à l’écran et le GSM implanté dans le conduit auditif, nous avons fait du silence un luxe ou un tabou, le signe évident d’une grave dépression (…)
Nous savons également qu’un décalage permanent subsiste entre ce que l’un dit et ce que l’autre entend, entre ce que chacun entend et ce qu’il écoute, entre ce que nous écoutons et ce que nous en retenons… »

Yves Thelen,
« Éveil à l’esprit philosophique »,
L’Harmattan, 2009, p. 144-145.

« La manière dont nous vivons aujourd’hui, en échangeant constamment des messages avec les personnes que nous aimons, avec nos collègues, avec des connaissances lointaines, s’apparente à une troublante télépathie assistée par les machines. C’est que désormais, on ne peut presque plus rien penser ni ressentir dans la solitude. Nos flux de conscience sont en permanence traversés, désorientés par des messages venus du dehors ; et nous-mêmes en émettons sans cesse. Elle est loin derrière nous, la chambre où Descartes s’était réfugié pour méditer auprès d’un poêle. Il faudrait dorénavant un effort de volonté inouï pour prolonger un tel isolement sur plusieurs jours ou plusieurs semaines, car celui-ci a contre lui les forces de la société et de l’Histoire coagulées. Notre destin est plutôt de penser à plusieurs, en immersion dans le bruit de fond formé par tous les signaux que nous envoient les autres. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 288-289.

Civilisation

(voir aussi Apocalypse)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Le premier homme qui lança une insulte plutôt qu’une pierre fonda la civilisation. »

Sigmund Freud (1856-1939)


« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

Paul Valéry, « La crise de l’esprit », Variété III (1919)
in « Europes de l’antiquité au XXe siècle », R. Laffont, 2000.

 

 « La civilisation occidentale moderne apparaît dans l’histoire comme une véritable anomalie : parmi toutes celles qui nous sont connues plus ou moins complètement, cette civilisation est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, et ce développement monstrueux, dont le début coïncide avec ce qu’on est convenu d’appeler la Renaissance, a été accompagné, comme il devait l’être fatalement, d’une régression intellectuelle correspondante ; »

René Guénon, « Orient et Occident », Paris, Payot,‎ 1924 p. 8.

« Cette civilisation est telle que l’on a juste à être patient et elle s’autodétruira. »

Mahatmah Gandhi, « Hind Swaraj or Indian home rule »,
Navjivan publishing house, chap. VI.

 

« … si la masse orientale finit par être vraiment hostile aux Occidentaux, après les avoir longtemps regardés avec indifférence, qui en est responsable ? Est-ce cette élite qui, toute à la contemplation intellectuelle, se tient résolument à l’écart de l’agitation extérieure, ou ne sont-ce pas plutôt les Occidentaux eux-mêmes, qui ont fait tout ce qu’il fallait pour rendre leur présence odieuse et intolérable ? (…) quand la résistance à une invasion étrangère est le fait d’un peuple occidental, elle s’appelle « patriotisme » et est digne de toutes les éloges ; quand elle est le fait d’un peuple oriental, elle s’appelle « fanatisme » ou « xénophobie » et ne mérite plus que la haine et le mépris. D’ailleurs, n’est-ce pas au nom du « Droit », de la « Liberté », de la « Justice » et de la « Civilisation » que les Européens prétendent imposer partout leur domination, et interdire à tout homme de vivre et de penser autrement qu’eux-mêmes ne vivent et ne pensent ? (…) il n’y a plus guère en Occident que deux sortes de gens, assez peu intéressantes l’une et l’autre : les naïfs qui se laissent prendre à ces grands mots et qui croient à leur « mission civilisatrice », inconscients qu’ils sont de la barbarie matérialiste dans laquelle ils sont plongés, et les habiles qui exploitent cet état d’esprit pour la satisfaction de leurs instincts de violence et de cupidité. »

René Guénon, « La crise du monde moderne »,
Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 180-181.

 

« Dans tout l’univers de la civilisation industrielle, la domination de l’homme par l’homme croît en étendue et en efficacité. Cette tendance n’apparaît pas comme un recul accidentel et passager sur le chemin du progrès. Les camps de concentration, les génocides, les guerres mondiales et les bombes atomiques ne sont pas des rechutes dans la barbarie, mais les résultats effrénés des conquêtes modernes de la technique et de la domination. L’asservissement et la destruction de l’homme par l’homme les plus efficaces s’installent au plus haut niveau de la civilisation, au moment où les réalisations matérielles et intellectuelles de l’humanité semblent permettre la création d’un monde réellement libre. »

Herbert Marcuse, « Éros et civilisation »,
Les Éditions de minuit, introd., 1963.

 

 « La civilisation est en grande partie fondée sur la couardise. Il est si simple de civiliser en apprenant à être lâche. Étouffez les critères qui conduiraient au courage. Limitez l’exercice de la volonté. Égalisez les appétits. Bouchez les horizons. Décrétez une loi pour chaque mouvement. Niez l’existence du chaos. Apprenez même aux enfants à respirer lentement. Domptez. »

Frank Herbert, « Les mémoires volés »
in « L’Empereur-Dieu de Dune »,
1981, p. 520.

 

 « Ce qui me surprend le plus chez l’homme occidental, c’est qu’il perd la santé pour gagner de l’argent, et il perd ensuite son argent pour récupérer la santé. À force de penser au futur, il ne vit pas au présent et ne vit donc ni le présent ni le futur. Il vit comme s’il ne devait jamais mourir, et il meurt comme s’il n’avait jamais vécu. »

Lhamo Dondump, Dalaï Lama