Chaos

(voir aussi Hasard et Déterminisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Au commencement exista le Chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l’Olympe neigeux ; ensuite le sombre Tartare, placé sous les abîmes de la Terre immense ; enfin l’Amour, le plus beau des dieux, l’Amour, qui amollit les âmes et, s’emparant du cœur de toutes les divinités et de tous les hommes, triomphe de leur sage volonté. Du Chaos sortirent l’Érèbe et la Nuit obscure. L’Éther et le Jour naquirent de la Nuit, qui les conçut en s’unissant d’amour avec l’Érèbe… »

Hésiode, « La Théogonie », (VIII e s. av. J.-C.)

 

 « … nous comprenons un peu mieux comment l’organisation et la complexité ont pu émerger du chaos primordial. Entre les particules de la purée cosmique, des forces s’exercent qui vont façonner la matière dès que la température décroissante leur en donnera l’opportunité. Le hasard aura sa place dans ce jeu des forces, mais son rôle sera réinterprété (…)
Les collisions des noyaux dans les brasiers stellaires, les captures moléculaires dans l’océan primitif, l’impact des rayons cosmiques sur les gènes dans les cellules vivantes sont autant de phénomènes aléatoires qui engendrent en permanence du nouveau et de l’inédit. C’est par eux que la nature va trouver l’occasion de manifester ses fantastiques possibilités. Un univers sans hasard, une matière où tous les événements seraient déterminés n’offrirait au regard que grisaille et monotonie. »

Hubert Reeves,
« L’heure de s’enivrer, l’univers a-t-il un sens ? », Seuil, 1986, p. 210-211.

« L’univers paraît construit et réglé – avec une précision inimaginable – à partir de quelques grandes constantes (…) On doit assumer l’idée que dans tous les cas de figures différents du « miracle mathématique » sur lequel repose notre réalité, l’univers aurait présenté les caractères du chaos absolu : danse désordonnée d’atomes qui se coupleraient et se découpleraient l’instant d’après pour retomber, sans cesse, dans leurs tourbillons insensés. »

Jean Guitton, G. et I. Bogdanov,
« Dieu et la science », Grasset, 1991, p. 55-56.

«  La croissance économique, c’est l’augmentation de la production totale de l’ensemble des biens et des services, c’est-à-dire ce qu’on appelle le produit intérieur brut (PIB).
Que vous soyez de droite, de gauche ou d’ailleurs, vous ne pouvez pas vous soustraire à cette réalité. Définir une stratégie de croissance crédible est un impératif absolu pour pouvoir entraîner le pays sur le chemin d’une ambition collective [et éviter le chaos].
Sans croissance, aucun accompagnement social ne pourra sortir les banlieues de l’ornière car le chômage de masse continuera à obscurcir l’horizon de la jeunesse. »

Christian Blanc,
« La Croissance ou le Chaos », Odile Jacob, 2006, p. 22, 10-11.

« Le terme [l’effet papillon] viendrait du titre d’une conférence donnée en 1972 par Lorenz, un météorologue considéré comme un des redécouvreurs de la théorie du chaos (…) Par la suite, il a été confirmé que l’analyse scientifique de l’évolution imprévisible des systèmes météorologiques, qui empêche la vision de leur évolution à court terme (8 jours), attribuait plutôt ce fait à un comportement inhérent à ces systèmes, et non à la méconnaissance des conditions initiales. D’ailleurs il est aisé de voir que de tels systèmes, comme d’autres systèmes chaotiques, sont en fait caractérisés par l’émergence d’une stabilité à moyen et long terme (mois – années) et non d’un chaos de plus en plus grand… »

Stéphane Jourdan,
automatesintelligents.com/echanges/2007/aout/effetpapillon

« L’état d’équilibre du pendule est stable. En revanche, si nous réussissons à faire tenir un crayon sur sa pointe, 1’équilibre est instable. La moindre perturbation le fera tomber d’un côté ou de l’autre. I1 y a une distinction fondamentale entre les mouvements stables et instables. En bref, les systèmes dynamiques stables sont ceux ou de petites modifications des conditions initiales produisent de petits effets. Mais pour une classe très étendue de systèmes dynamiques, ces modifications s’amplifient au cours du temps. Les systèmes chaotiques sont un exemple extrême de systèmes instables car les trajectoires correspondant à des conditions initiales aussi proches que l’on veut divergent de manière exponentielle au cours du temps. On parle alors de « sensibilité aux conditions initiales » telle que 1’illustre la parabole bien connue de « 1’effet papillon » : le battement des ailes d’un papillon dans le bassin amazonien peut affecter le temps qu’il fera aux États-Unis. »

Ilya Prigogine, « La fin des certitudes », Odile Jacobs, 2009.

 

«  … le modèle de croissance à l’œuvre dans les pays développés depuis 1945 n’est plus soutenable, ne serait-ce qu’en raison des contraintes écologiques et énergétiques, et aussi de la montée en puissance économique du reste du monde (…) D’autant que de nombreux facteurs contribuent à refroidir la machine. Qu’il s’agisse du vieillissement démographique, de l’inefficacité croissante des systèmes d’éducation, de l’impact de la mondialisation sur le pouvoir d’achat, du coût de la lutte contre le réchauffement climatique ou de l’exigence du désendettement public et privé, sans oublier la montée des inégalités qui prive une majorité de la population des fruits de la croissance et gonfle l’excès d’épargne. »

Patrick Artus et Marie-Paule Virard,
« Croissance zéro, comment éviter le chaos ? »,
Fayard, 2015.

« … un système complexe vivant (écosystèmes, organismes, sociétés, économies, marchés, etc.) est constitué d’innombrables boucles de rétroaction entrelacées, qui maintiennent le système stable et relativement résilient. A l’approche d’un point de rupture, il suffit d’une petite perturbation, d’une goutte d’eau, pour que certaines boucles changent de nature et entraînent l’ensemble du système dans un chaos imprévisible et bien souvent irréversible. »

 P.Servigne, R. Stevens,
« Comment tout peut s’effondrer »,
Seuil, 2015, p. 251-252.

Causalité

(voir aussi Déterminisme et Expérience)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Toute chose se produit à partir d’une raison et en vertu d’une nécessité. »

Leucippe, (Diels, Frag.2.), V e s. av. J.-C.

« … les causes primordiales subsistent par elles-mêmes, car aucune créature ne s’interpose entre ces causes et l’unique cause de toutes les causes. Et tout en subsistant immuablement dans la cause première, les causes primordiales produisent les autres causes qui viennent hiérarchiquement après elles et qui se multiplient à l’infini jusqu’aux limites ultimes de toute la nature créée… »

Jean Scot Érigène (IX e s.), « Periphyseon », livre II, P.U.F, 1995.

« La puissance de l’homme est en raison de sa science, parce que c’est l’ignorance de la cause qui fait manquer l’effet. On ne commande à la nature qu’en lui obéissant, et ce qui dans la théorie est cause devient moyen dans la pratique. »

Francis Bacon, « Novum Organum », I, 1620.

 

 « La physique des quanta fait s’écrouler aussi les deux piliers de la science ancienne, la causalité et le déterminisme. Utiliser la notion de statistique et de probabilités amène à renoncer à l’idée que la nature puisse montrer une liaison inexorable de la cause à l’effet. »

Lincoln Barnett, « Einstein et l’univers », nrf, Gallimard, 1951, p. 45.   

« L’univers nous paraît intuitivement relever de la causalité, d’un enchaînement de causes et de conséquences, comme s’il s’agissait d’une horloge. En réalité, il n’en est rien. Depuis la mécanique quantique de Broglie, nous avons appris que nous vivons dans un univers de probabilités, un univers créatif, non mécaniste, et qui est en expansion. Cet univers est donc fondé sur des événements qui ont été guidés par certaines probabilités. Mais ces probabilités sont en général inégales : les probabilités deviennent des propensions, les phénomènes ayant tendance à s’orienter spontanément dans une seule direction. Donc Dieu joue bien aux dés avec le monde, mais les dés sont lestés : physique et métaphysique sont par conséquent indissociables. »

Karl Popper in Guy Sorman, « Les vrais penseurs de notre temps », Fayard, 1989, p. 329.

«  La rétrocausalité agit vers le passé, elle se propage de proche en proche, mais vers le passé. Je n’ai pas de doute que la non-localité [renoncer à décrire la nature en termes de « morceaux de réalité » bien localisés] de même que la relativité mettent à mal notre concept familier du temps, mais de là à imaginer une causalité inverse qui remonte le temps ! »

Nicolas Gisin, « L’impensable hasard – Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, numérisation Nord Compo, p. 146.

« Pour concilier la mécanique de l’univers-bloc relativiste, qui rend nos vies éternellement figées, et la mécanique quantique qui les multiplie à l’infini, la théorie de la double causalité propose une solution acceptable pour notre condition humaine, qui consiste à faire évoluer l’espace-temps au sein d’un gigantesque cerveau virtuel qui traite toute son information de manière atemporelle en utilisant les systèmes afférents que sont les êtres vivants. Bien qu’elle puisse paraître fantastique et vertigineuse, cette proposition unifie la physique tout en lui rendant son déterminisme, fondement de la science. »

Philippe Guillemant, «Théorie de la double causalité», Éditions du Temps, n°2, mars 2014.

Alter-mondialisme

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« I- Un autre monde possible doit respecter le droit à la vie pour tous les êtres humains grâce à de nouvelles règles de l’économie. Il faut donc :
1.- Annuler la dette publique des pays du Sud, qui a déjà été payée plusieurs fois, et qui constitue, pour les États créanciers, les établissements financiers et les institutions financières internationales, le moyen privilégié de mettre la majeure partie de l’humanité sous leur tutelle et d’y entretenir la misère. Cette mesure doit s’accompagner de la restitution aux peuples des sommes gigantesques qui leur ont été dérobées par leurs dirigeants corrompus.
2.- Mettre en place des taxes internationales sur les transactions financières (en particulier la taxe Tobin sur la spéculation sur les devises), sur les investissements directs à l’étranger, sur les bénéfices consolidés des transnationales, sur les ventes d’armes et sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre (…)
3.- Démanteler progressivement toutes les formes de paradis fiscaux, judiciaires et bancaires qui sont autant de repaires de la criminalité organisée, de la corruption, des trafics en tout genre, de la fraude et de l’évasion fiscales, des opérations délictueuses des grandes entreprises, voire des gouvernements (…) »

« Douze propositions pour un autre monde possible »,
http://www.monde-diplomatique.fr/document/ 10 févr. 2005.

 

 

« Dans la logique du néolibéralisme, entendu comme la phase actuelle du capitalisme, on observe que la finance se trouve au poste de commandement, et c’est la finance elle-même qui commande à l’économie, qui elle-même commande au simple citoyen, ce dernier n’apparaissant qu’en bout de course comme variable d’ajustement. Or, pour nous, c’est l’inverse qui doit s’organiser. C’est le citoyen, c’est le projet politique qui doit être au poste de commandement, tandis que la finance et l’économie doivent se plier à ses finalités. »

Entretien avec Bernard Cassen, www.oftt.eu/IMG/article 2007.

 

« (Alter-mondialisme) désigne l’ensemble des valeurs, attitudes et pratiques dont se réclament les divers collectifs de la société civile favorables à l’édification d’un autre monde, plus soucieux du développement de l’humanité et de son environnement que de la recherche du seul profit à court terme imposé par la globalisation néolibérale (…)
La partie (…) est moins contrastée qu’il n’y paraît entre altermondialistes et ceux que ces derniers nomment maladroitement les maîtres du monde, en prenant le plus souvent le simple contre-pied de leurs adversaires sans remettre en cause les présupposés d’une pensée dominante dont ils ne cessent, par ailleurs, de vitupérer le caractère tyrannique (…) la plupart communient dans une propension à la contestation dans le système plutôt que du système : à la dissension plutôt qu’à la dissidence. »

 

Geoffrey Geuens in « Les nouveaux mots du pouvoir »,
Durand dir., Éd. Aden, Bruxelles, 2007, p. 17-19.

 

« Alors que les effets des changements climatiques s’accélèrent, alors qu’il est reconnu scientifiquement qu’il nous faudrait aujourd’hui 1,6 planète Terre pour supporter l’activité humaine, alors qu’il devient clair que notre action sur cette planète est plus grande que la capacité de régénération de celle-ci, la question des droits environnementaux des générations futures est dorénavant posée. Prisme universel d’analyse du politique et du social, la compréhension des liens et surtout de l’incompatibilité entre la protection de l’environnement et le système capitaliste industriel représente le défi majeur pour l’avenir du mouvement altermondialiste. »

Michel Lambert, « Écologie politique et altermondialisme »,
redtac.org/possibles/2009, vol. 32, n° 3-4, p. 35.

« Un principe commun transcende cependant la diversité inhérente à la mouvance altermondialiste : c’est l’idée que les droits des gens – sociaux, politiques, culturels et écologiques – priment sur le droit des affaires.
Cette « approche par les droits » se différencie explicitement du discours « dominant » sur les droits, qui véhicule une conception libérale « minimaliste » des droits humains limitée aux droits civils et politiques (…) D’une certaine manière, cette référence permanente aux droits est le contraire d’une posture révolutionnaire : elle vise tout simplement à faire appliquer des droits qui, pour la plupart, existent déjà au sein des textes juridiques internationaux. »

www.cetri.be/IMG/pdf/fiche-altermondialisation, 2006.

« Si l’enjeu n’est plus la prise révolutionnaire du pouvoir d’État, alors il ne peut être que de repousser en permanence les limites de la sphère de la marchandise au profit de la sphère publique, au profit donc d’un certain nombre de droits et de biens collectifs. Le combat apparaît ainsi paradoxalement plus difficile, car il est assimilable à une guérilla où rien n’est jamais gagné durablement ni facile à consolider. De plus, la différence avec les programmes réformistes ne serait en réalité qu’une différence d’ampleur des réformes, pas une alternative au sens où l’était le socialisme soviétique. Le réformisme apparaît donc comme l’horizon indépassable de notre époque. En conséquence, il risque d’être fort difficile de réformer. Sauf, naturellement, si se produisait un vaste mouvement des consciences pour l’égalité, qui ne pourrait être fondé que sur la conviction que la vraie liberté est celle qui résulte de la mise en pratique de l’égalité. »

 

Pierre-Noël Giraud, « La Mondialisation, émergences et fragmentations »,
Sciences Humaines Éditions, 2012, conclusion, p. 156-157.

 

Aliénation

(voir aussi Cynisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« … le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée (…) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif.
Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. »

Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel »,
Éd. de Minuit, 1968.

 

« L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse, terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. »

Noël Godin, « Jouir sans entraves »,
mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.


« L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques – techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés – le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus – ou ni plus ni moins – qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! »

Maurice Clavel, « Qui est aliéné ? »,
Flammarion, 1970.

« … la rupture technique actuelle offre l’occasion historique de contester la « prétention totalitaire » de l’économie (Zarifian et Palloix), de remettre l’économie à « sa juste place : le service de l’homme » (Robin), de critiquer la  » raison économique » (Gorz), « d’inventer une autre manière de regarder » (Gaudin). Tous raisonnent en termes d’ »activité » incorporant la formation, l’épanouissement de soi, la solidarité, etc., et non plus le seul « travail productif » qui, de toute manière, ne peut qu’aller en diminuant (mille heures annuelles dans quinze ans au lieu de mille six cents actuellement et trois mille deux cents au début du siècle). Tous découplent absolument revenu et quantité de travail. Les échéances sont pour demain, ou presque… »

Bernard Cassen, « Les moyens de s’affranchir du travail aliéné »
in Le Monde diplomatique, mai 1989.

« Ils (les journalistes) manipulent même d’autant mieux, bien souvent, qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être. J’insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme une critique ; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse. Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché…»

Pierre Bourdieu, « Sur la télévision »,
Liber-raisons d’agir, 1996.

 

 « On peut (à ce propos) se demander si l’une des fonctions essentielles des images publicitaires, plutôt que d’appâter le client potentiel, ce que l’on proclame, ne serait pas de conforter les clients effectifs dans les comportements d’achat qu’ils ont déjà réalisés, ce qu’on ne dit pas. Si on ne le dit pas, c’est soit qu’on l’ignore, soit qu’on feint de l’ignorer, parce que le dire reviendrait à s’avouer que la qualité des produits ne suffit pas à entretenir leur consommation et, par conséquent, qu’il faut nourrir d’images celui qui vient d’acheter un produit donné, pour des raisons non maîtrisées, afin qu’il persiste dans l’achat de ce produit. »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,

« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002, p. 224-225.

 

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, « Les dirigeants face au changement »,
Éd. du Huitième jour, 2004.

« Quelles traces les spots de pub télé laissent-ils en mémoire ? Impact Mémoire, un cabinet conseil en efficacité publicitaire, a testé des films publicitaires sur 125 cobayes et mesuré l’impact de la répétition et du facteur temps dans la mémorisation des messages.
Selon ses dirigeants, Olivier Koenig (professeur en psychologie cognitive) et Bruno Poyet (publicitaire), il suffit d’exposer le téléspectateur à quatre diffusions hebdomadaires du spot pour que celui-ci laisse une trace forte dans son esprit : 57 % des personnes testées se souviennent du spot le lendemain, et 34 % s’en rappellent deux mois plus tard.
Le meilleur scénario de diffusion ? Exposer le consommateur trois jours de suite, laisser reposer trois jours et effectuer une piqûre de rappel le septième jour. »

Etienne Gless,
«  Le matraquage publicitaire à la télé paie dès la quatrième diffusion »,
lentreprise.lexpress.fr/ 2006.

« Cher client, bonjour et bienvenue au Cosmarché Gandhi. Souhaitez-vous bénéficier d’une remise de 3 % sur l’ensemble de vos achats ? C’est simple ! Ajustez sur vos yeux les lunettes Topvision qui se trouvent sous la poignée de votre Caddie® et le tour est joué ! En faisant ce simple geste, vous permettez à nos ordinateurs de suivre la trajectoire exacte de vos yeux sur nos rayons et de mesurer très précisément l’attraction de nos produits (…) Dans d’impeccables allées courbes, criblées de capteurs, des consommateurs, lunettes chaussées, le buste tassé sur le fauteuil dépliable de leur Caddie®, se laissent lentement rouler à travers le cosmarché (…)
– Excusez-moi monsieur, vous ne vous sentez pas aliéné ?
– Aliéné ? Pourquoi ? J’ai une tête de fou ?
– Je veux dire esclave de ce cosmarché, de ces pubs, manipulé par ce Caddie® qui vous dit… Enfin, vous vous sentez libre ?
– Pas vous ? Il y a le choix, non ? Regardez les abricoings par exemple : il y en a dix variétés ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
– Vous ne vous sentez pas manipulé, téléguidé ?
– Par qui ? Par les pubs ? Je ne les écoute même pas. Je suis incapable de vous citer un seul produit qui soit passé sur cet écran ! Il y en a trop ! On prend ce qu’on connaît ! Et puis avec le Caddie®, on ne se fait plus avoir puisqu’il prend le moins cher si on lui demande, alors…
L’homme m’a demandé si j’étais incitateur pour une autre chaîne de supermarché et je l’ai remercié… »

Alain Damasio, « La zone du dehors »,
Gallimard, Folio science-fiction, 2007, p. 549-552.

Agnosticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre. J’ai déjà parcouru le vôtre et je n’y ai pas trouvé ce nom une seule fois« . À quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » »

Hervé Faye,
« Sur l’origine du monde : théories cosmogoniques des anciens et des modernes »‎, 1884, p. 109-111.

 
« … ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela. »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 84.

« L’agnosticisme partage avec la foi du croyant l’idée qu’il existe de l’inconnaissable. Mais dire que l’inconnaissable existe, c’est savoir quelque chose sur l’inconnaissable. L’agnostique sait au moins ce qu’il entend par Dieu, assez en tous cas pour dire qu’il ne peut rien en dire : il y a là un cercle qui pourrait être vicieux. Le sceptique qui professe que « tout est incertain » doit faire une exception pour le principe qu’il vient de formuler, mais c’est une exception ruineuse (…)
Je crains que l’agnosticisme, très bien toléré socialement, soit parfois une idéologie de confort. Flotter aimablement entre deux clans est une façon de ne pas se faire d’ennemis, de se concilier plus facilement beaucoup de monde, d’éviter des obstacles, de se voir ouvrir plus de portes. »

Robert Joly,
« 
Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite… », Éditions EPO 2000, p.17-18.

« Je suis inculte parce que je n’en pratique aucun et insecte parce que je me méfie de toutes. »

Raymond Queneau, in Claude Gagnière, « 1000 mots d’esprit »,Points, 2008, p. 41.

 

« Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. »

Albert Jacquard, Entretien sur http://www.nouvellescles.com

 

« L’agnosticisme, en un sens, est l’attitude qui convient devant beaucoup de questions scientifiques comme celle portant sur la cause de l’extinction de la fin du Permien (…) l’agnosticisme est une position raisonnable. Mais s’agissant de Dieu, faut-il aussi être agnostique ? Beaucoup ont répondu par un oui définitif, souvent sur un ton convaincu qui frise l’excessif (…) c’est une erreur bien courante que de sauter de la prémisse que l’existence de Dieu est en principe une question impossible à résoudre, à la conclusion que son existence et sa non-existence sont équiprobables (…)
C’est important car une grande partie des personnes avec lesquelles nous partageons la planète croient fortement à son existence. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 64-73.

Absolu

(voir aussi Positivisme et Relativité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Or tout l’art consiste à chercher toujours ce qu’il y a de plus absolu. En effet, certaines choses sont sous un point de vue plus absolues que sous un autre, et envisagées autrement, elles sont plus relatives. Ainsi l’universel est plus absolu que le particulier, parce que sa nature est plus simple ; mais en même temps il peut être dit plus relatif, parce qu’il faut des individus pour qu’il existe. »

René Descartes, « Règles pour la direction de l’esprit », 1628.

 

« Il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux êtres vivants que dans tous les autres ; mais il faut en même temps être bien convaincu que nous n’avons ce rapport que d’une manière plus ou moins approximative, et que les théories que nous possédons sont loin de représenter des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie générale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons certains, c’est que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires. »

Claude Bernard,
« Introduction à l’étude de la médecine expérimentale », Delagrave, 1865, p. 58-59.


« L’absolu, l’éternel. Rien après, rien avant.
Hors de cet horizon l’esprit n’est pas vivant.
S’il n’a point l’abîme, il réclame.
Tout vouloir, tout savoir, tout sonder tour à tour,
C’est la seule façon de composer un jour
Qui suffise au regard de l’âme. »

Victor Hugo,
« Les Quatre Vents de l’esprit »
(1881) Laffont, Paris, 1985.


« Ainsi l’espace absolu, le temps absolu, la géométrie même ne sont pas des conditions qui s’imposent à la mécanique ; toutes ces choses ne préexistent pas plus à la mécanique que la langue française ne préexiste logiquement aux vérités que l’on exprime en français. »

Henri Poincaré,
« La Science et l’Hypothèse », 1902.

« L’homme, par suite de sa place limitée dans l’univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l’absolu et de l’infini ; il s’est forgé des mots pour exprimer ce qui n’est pas comme lui, mais il n’en est pas plus avancé : il est victime de son langage ; ces mots ne correspondent plus, pour l’entendement humain, à aucune réalité précise. Élément d’un tout, il est naturel que l’ensemble lui échappe. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, Folio, 1921, p. 349-350.


« Un train est en marche ; un voyageur, penché par la fenêtre d’un wagon, laisse tomber une pierre. Abstraction faite du vent, il observe qu’elle tombe en ligne droite jusqu’au marchepied où elle repose perpendiculairement à sa main. En même temps, un autre observateur, à côté de la voie, constate que la pierre a suivi une trajectoire courbe : le wagon s’est déplacé pendant que la pierre tombait… Nul observateur n’est absolument au repos. Le train est un système ; la terre en est un autre. La forme du trajet de la pierre ne peut être déterminée que par rapport à l’un ou l’autre système. Comme le trajet de la pierre est composé de positions successives, de lieux, et que leur détermination dépend du système auquel on les rapporte, notre exemple montre la relativité du lieu, autrement dit : de l’espace, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de lieu, pas d’espace au sens absolu. »

Fr. Peiser,
« La Théorie de la Relativité d’Einstein », Exposé populaire, 1921.

« Dans tout mon univers, je n’ai rencontré aucune loi de la nature, immuable et inexorable. Cet univers ne nous offre que des relations changeantes qui sont parfois perçues comme des lois par des consciences à courte vie. Ces ensembles de sens charnels que nous dénommons le soi sont des éphémères flétris par l’éclat de l’infinité, fugacement conscients de certaines conditions provisoires qui confinent nos activités et changent en même temps que celles-ci. S’il faut que vous donniez un nom à l’absolu, utilisez son nom propre : Provisoire. »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, Laffont, p. 579.

 

« … la science des XVIII e et XIX e siècles avait abouti au triomphe du matérialiste mécaniste, qui expliquait tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules et indivisibles (…) une sorte de nouvelle religion, que nous avons appelée « syncrétisme quantique », est en train de naître, qui rapporte tout – matière et esprit – à un Absolu inconnaissable mais dont l’existence pourrait être déduite des aspects extraordinaires de la nouvelle physique. »

Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
« Le cantique des quantiques », La Découverte/Poche, 2007, p. 125