Raison

(voir aussi Sens)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« …raisonner est l’emploi de toute ma maison
et le raisonnement en bannit la raison »

Molière, « Les femmes savantes », 1672.

« Je vois par exemple que deux fois deux font quatre, et qu’il faut préférer son ami à son chien; et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l’esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, et tout ce qu’il y a d’intelligences. »

Nicolas Malebranche,
« 
 De la Recherche de la vérité », 1675.

« Comme, en effet, il est naturel à l’homme de prendre pour guide de ses actes sa propre raison, il arrive que les défaillances de l’esprit entraînent facilement celles de la volonté ; et c’est ainsi que la fausseté des opinions, qui ont leur siège dans l’intelligence, influe sur les actions humaines et les vicie (…) Ce n’est pas vainement que Dieu a fait luire dans l’esprit humain la lumière de la raison; et tant s’en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de l’intelligence ; au contraire, elle la perfectionne et, en augmentant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations. »

Pape Léon XIII, 1879.

 

« Si j’analyse le processus qu’exprime la proposition « je pense », j’obtiens toute une série d’affirmations téméraires qu’il est difficile, peut être impossible de fonder ; par exemple, que c’est moi qui pense, qu’il faut qu’il y ait un quelque chose qui pense, que la pensée est le résultat de l’activité d’un être conçu comme cause, qu’il y a un « je », enfin que ce qu’il faut entendre par pensée est une donnée déjà bien établie, – que je sais ce qu’est penser. Car si je n’avais déjà en mon for intérieur tranché la question, quel critère me permettrait de décider si cet acte intérieur n’est pas « vouloir » ou « sentir » ? ».

Frédéric Nietzsche, « Par delà le bien et le mal », 1886.

 

 « Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience (…) Sur la foi de ces découvertes [celles de Freud], un courant d’opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l’explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu’il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L’imagination est peut-être en train de reprendre ses droits. »

André Breton, « Manifeste du surréalisme », Kra, 1924.

 

« … la science instruit la raison. La raison doit obéir à la science (…) la doctrine traditionnelle d’une raison absolue et immuable n’est qu’une philosophie. C’est une philosophie périmée. »

Gaston Bachelard, « La philosophie du non », PUF, 1940.

 

 « Il est curieux de constater – et la relativité n’est pas la seule à nous le montrer – qu’à mesure que le raisonnement progresse, il prétend de moins en moins être à même de prouver. Autrefois la logique était censée nous apprendre à raisonner ; à présent, elle enseigne plutôt à s’abstenir de raisonner. »

Bertrand Russel, « ABC de la relativité », 10/18 n° 233, p. 181.

 

 « Je ne crois pas que l’homme ait à sa disposition d’autre moyen de connaître que sa raison. Moyen imparfait, sans nul doute ; et je conviens que peut-être les jugements où elle nous porte sont, par construction, entachés d’erreur (…) Mais ces risques, nous ne saurions faire autrement que de les courir, et je doute que nous ayons quoi que ce soit à gagner à faire d’emblée intervenir l’irrationnel dans le champ de ce qui nous paraît être le connaissable. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 16-18.

« Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la connaissance. La raison fut une aide ; la raison est l’entrave. »

Sri Aurobindo, « Aperçus et Pensées », 1956.

 

 « Une des affirmations favorites de Marvin Minsky, c’est : « La logique ne s’applique pas au monde réel« . D’une certaine façon, c’est vrai. C’est d’ailleurs un des obstacles qui se dressent devant les chercheurs en intelligence artificielle : il faut qu’ils se rendent compte que l’on ne peut fonder aucune intelligence sur le seul raisonnement ; ou plutôt que le raisonnement isolé est impossible, parce que le raisonnement dépend de l’organisation préalable de tout un système de concepts (…) La faculté de raisonner doit être disposée à accepter les premières caractérisations d’une situation qui lui est présentée par la faculté de percevoir, mais ensuite, si elle a des doutes sur ces données, la faculté de perception doit à son tour être prête à accepter ces doutes et à revenir en arrière pour réinterpréter la situation, ce qui crée une boucle continue entre les niveaux. C’est justement de cette interaction entre les sous-êtres qui perçoivent et les sous-êtres qui raisonnent que naît un être entier, un Mortel.»

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, 1987, p. 345.

 

« L’argument du rêve, l’exemple de l’hallucination, ou toute autre manière plus ou moins sophistiquée d’insister sur le fait que la certitude de la représentation n’implique jamais celle du représenté, pointent notre incapacité à sortir de nous-mêmes pour constater de l’extérieur, et comme « de profil », que le perçu existe bien en dehors de la perception que nous en avons (…) La raison se prend ici à son propre piège : cherchant une certitude absolue qu’elle ne saurait trouver ailleurs que dans la pensée, elle fait de tout ce qui n’est pas elle quelque chose d’incertain, ce qui la situe aux parages de la folie. La raison qui trouve en elle-même le seul moyen de satisfaire son désir de certitude absolue est aussi bien en passe de définitivement se perdre. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 13-14.

Pourquoi ?

(voir aussi Comprendre, Finalisme et Métaphysique)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Gottfried W. Leibniz,
« Principes de la nature et de la grâce fondés en raison », 1740.

 

« Et si la science elle-même, sur le plan de l’explication causale, n’oserait se promettre de nous mener au repos de l’esprit, que sera-ce de la philosophie, avec la suite illimitée de ses « pourquoi », qui, sans doute, n’ont aucun sens, qui, sans doute, n’ont pas le droit de sortir d’une bouche humaine, mais que nous avons bien de la peine à ravaler quand la nausée métaphysique nous les fait monter à la gorge ! »

Jean Rostand,
«Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 75.

 « Une théorie unifiée, si elle est possible, se borne de toute façon à un ensemble de règles et d’équations. Qu’est-ce qui donne vie à ces équations et crée l’Univers qu’elles doivent décrire ? En suivant la règle qu’elle s’est fixée de construire un modèle mathématique, la science s’avère incapable d’expliquer pourquoi il devrait exister un Univers conforme à ce modèle. Pourquoi l’Univers se donne-t-il tant de mal pour exister ? La théorie unifiée serait-elle dotée d’une telle force qu’elle se mettrait au monde elle-même ? Ou bien a-t-elle besoin d’un Créateur et, dans ce cas, joue-t-il un rôle dans l’Univers ? Et qui l’a créé, Lui ? »

Stephen Hawking,
«Une belle histoire du temps », Flammarion, 2005, p. 163.

 

« À en croire un cliché fastidieux (et qui à la différence de beaucoup d’autres n’est même pas vrai), la science s’occuperait du comment alors que seule la théologie aurait les moyens de répondre au pourquoi (…) Ce n’est pas parce qu’une question peut être formulée dans une phrase grammaticalement correcte qu’elle a un sens (…) Peut-être y a-t-il des questions vraiment profondes et sensées qui échapperont toujours au domaine de la science. Peut-être la théorie quantique frappe-t-elle déjà à la porte de l’insondable. Mais si la science ne peut répondre à telle question fondamentale, qu’est-ce qui donne à penser que la religion puisse y répondre ? »

Richard Dawkins,
«Pour en finir avec Dieu »,
Perrin, 2009, p. 77.

« Pourquoi le pourquoi ? (…) Nous seuls (de tous les êtres vivants terrestres) percevons notre existence comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. »

Huston Nancy,
« L’espèce fabulatrice », Actes Sud, 2008, p. 14

 

 

Ironie

(voir aussi Rire)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Qui est le premier à rire de lui-même ne prête à rire à personne. »

 Publilius Syrus, « Sentences », (1er s. ap. J.-C.)

 

 « On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir (…) Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »

Montesquieu,
« L’Esprit des lois », chap. V, Livre XI, 1748.

 

« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau, 1755.

« Dans une dictature, la caricature et l’ironie sont les derniers refuges des esprits libres. »

Jean Jaurès (1859-1914)

 

« J’ai administré la preuve par le spermatozoïde que je pouvais endosser le rôle deux fois vert d’écologiste au désespoir et d’humaniste empli d’espérance.
J’ai semé la petite graine. Non seulement j’ai jugé l’épisode exquis et renouvelable, mais ce fut mon pari de Pascal… »

Yves Paccalet,
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Arthaud, 2013, p.70.

« L’ironie du sort : l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo a dépassé les 200 000 abonnés, contre 10 000 avant l’attentat du 7 janvier qui a décimé sa rédaction, a annoncé mardi son cogérant Eric Portheault. »

http://www.lavenir.net/cnt/DMF2015

Intelligence

(voir aussi Comprendre)

  Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »

Voltaire, « Les Cabales », 1772.

 

« C’est l’intellect qui, le premier, nous a incités à poser la question à laquelle il ne pouvait répondre par lui-même ; par conséquent, on doit le laisser de côté pour recourir à quelque chose de plus haut et de plus lumineux. Car l’intellect (…) bouleverse la bienheureuse paix de l’ignorance, et cependant il ne rétablit pas l’état antérieur en offrant autre chose. »

D.T.Suzuki,
« Essai sur le Bouddhisme zen » première série, Albin Michel, 1972, p. 17.

 

« Ma conviction est que l’homme se trouve tout au début de son aventure intellectuelle, que son âge ‘mental’ est extrêmement bas au regard de celui qu’il est appelé à prendre. Cette notion de l’immaturité, de l’infantilisme de notre espèce suffirait à me convaincre que, d’un très long temps, nous n’avons à espérer que des réponses naïves et grossières aux grandes questions qui nous préoccupent. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 18-19.

 

« Toutes les fois que nous élargissons le domaine de notre expérience, les limitations de notre pensée rationnelle deviennent évidentes et nous devons modifier, voire abandonner, certaines de nos conceptions. »

Fritjof Capra,
« Le Tao de la Physique », Éd. Sand, Paris, 1975, p. 165.

« La connaissance progresse en intégrant en elle l’incertitude, non en l’exorcisant. »

Edgar Nahoum dit Edgar Morin

« On ne reviendra sans doute jamais assez sur un point : quand il s’agit de construire les concepts aptes à rendre compte de la réalité physique, l’intelligence vaut mieux que le bon sens. Car la pensée, même privée de guide naturel et de catégories a priori, demeure capable d’invention et parvient à éviter les pièges tendus par l’immédiateté des choses en élaborant des stratégies de détour. Le sens commun, lui, ne cesse pas de nous faire dire que la Terre est plate. »

Etienne Klein, « Petit voyage dans le monde des quanta »,
Champs sciences, Flammarion, 2004, p. 126.

« Alors que chacun d’entre nous, même lorsqu’il déraisonne, croit agir, décider et penser selon les règles de la logique classique et de la pensée cartésienne, eux (des chercheurs qui considèrent que nos états d’esprit sont d’abord des états quantiques) affirment que, si raison il y a, elle n’est pas classique, mais quantique (…)
Contrairement au schéma de pensée classique, qui suppose que notre opinion est toujours dans un état bien défini et que prendre une décision consiste juste à lire cet état, le modèle quantique suppose que notre opinion est dans un été indéfini, une superposition de plusieurs opinions, qui se réduit à une seule lors du processus de décision ou de jugement.
… le simple fait de demander à quelqu’un s’il pense qu’il pourrait donner son sang augmente la probabilité qu’il le donne effectivement. « La superposition d’états offre une très bonne représentation du conflit et de l’ambiguïté que nous ressentons lorsque nous doutons » (Jérôme Busemeyer) »

Mathilde Fontez et Hervé Poirier,
Science&Vie, octobre 2015,
« On pense tous quantique », p. 56, 58 et 62

Hasard

(voir aussi Création, Déterminisme et Indéterminisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux. Une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les dernières. La prédiction devient impossible et nous avons un phénomène fortuit (…) Une cause très petite qui nous échappe détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. »

Henri Poincaré, « Sciences et Méthodes », Éd. Kimé, 2000.

 

 « L’idée que l’ordre et la précision de l’univers dans ses aspects innombrables serait le résultat d’un hasard aveugle, est aussi peu crédible que si après l’explosion d’une imprimerie tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire.»

Albert Einstein (1879-1955)

 

« Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution (…) Notre numéro est sorti au jeu de Monte-Carlo. Quoi d’étonnant à ce que, tel celui qui vient d’y gagner un milliard, nous éprouvions l’étrangeté de notre condition ? »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 127 et 161.

 

 « Demain, nous fabriquerons l’humain. Nous supprimerons le hasard de la vie, et du même coup, nous en supprimerons le sens ! »

Jean-Michel Besnier

« …peut-être la notion de contingence pure comme moteur de l’évolution devrait-elle être remplacée par celle, plus subtile, de coïncidence entre un stade évolutif qui comprend en puissance une étape critique de l’histoire de la vie et les conditions environnementales nécessaires pour que cette étape puisse s’accomplir. Dans ce cas, les grandes lignes du déroulement de l’évolution pourraient avoir été plus ou moins probables selon les chances de telles coïncidences.

Peut-être l’image, longtemps considérée comme allant de soi, d’un processus évolutif dominé en grande partie par les caprices de l’environnement devrait-elle être remplacée par celle d’un processus animé, du moins dans ses grandes lignes, par sa propre dynamique interne, mais dépendant de l’environnement pour l’actualisation de ses potentialités. »

Christian de Duve, « Génétique du péché originel », O. Jacob, Paris, 2009, p. 107.

« Jadis, notre histoire avait un sens. Au commencement des temps, un être suprême justifiait tout : l’ordre de l’univers, notre existence, jusque lui-même, éternel et tout-puissant par nature. Et l’éternité nous était également promise après la mort qui ne marquait pas la fin de notre histoire personnelle…
Aujourd’hui, la science accorde la primauté au hasard. Mais comment justifier la somme d’ajustements précis qui ont permis à l’univers d’engendrer la vie et la conscience ? Et les cosmologues de postuler alors que notre monde ne serait qu’un cas particulier parmi l’infinité des mondes possibles, lesquels auraient dès lors tous droit à une forme d’existence « parallèle ».
Dans la dimension quantique, à l’échelle des particules élémentaires, celles-ci se trouvent dans une « superposition d’états » et c’est la présence de l’observateur qui actualise la « réalité » d’un de ces états. Ainsi l’univers et chacun de ses atomes, tout comme le déroulement de notre propre histoire, connaitraient-ils potentiellement tous les devenir imaginables et c’est notre conscience qui, d’instant en instant, nous tisserait l’illusion d’une histoire unique et linéaire, la nôtre.
Le fil de notre vie se déroule et notre destin nous apparaît tout tracé ; il ne serait qu’un brin infime de l’enchevêtrement infini du chaos originaire. Mais nous pouvons encore rêver que l’un ou l’autre pont quantique puisse nous permettre de suivre une autre boucle et de conforter l’illusion de notre libre arbitre. Peut-être nos rêves et nos étranges réminiscences témoignent-ils de ces interférences avec d’autres mondes… »

Yves Thelen, Elucubrations quantiques, 2015.

Finalisme

(voir aussi Hasard, Pourquoi ? et Sens)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« … c’est bien la fin qui est cause de la matière et non la matière qui est cause de la fin. Et la fin est ce que la nature a en vue et c’est de la définition et de la notion que la nature part. Il en est comme dans les ouvrages de l’art où, la maison étant telle, il faut que nécessairement telles choses soient faites ou existent… »

Aristote (384-322), « Physique » B.

  « La cinquième voie [pour démontrer l’existence de Dieu] se prend du gouvernement des choses. Nous voyons en effet que des êtres qui n’ont pas de connaissance, à savoir les corps naturels, opèrent en tendant vers une fin, ce qui apparaît du fait que toujours ou très souvent ils opèrent de la même manière, de façon à réaliser ce qui est le meilleur. D’où il ressort avec évidence que ce n’est pas par hasard, mais par le fait d’une intention qu’ils parviennent à leur fin. Or les êtres qui n’ont pas de connaissance ne tendent vers une fin que s’ils sont dirigés par quelque être connaissant et intelligent, comme la flèche par l’archer. Il existe donc un être intelligent par lequel toutes les choses naturelles sont ordonnées vers une fin ; et cet être, nous l’appelons Dieu. »

Saint Thomas d’Aquin (XIII e s.), « Somme théologique ».

 « Les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin (…) Et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des causes, jusqu’à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile d’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés de stupeur, et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un ouvrage aussi parfait, ils concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, de telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie… »

Spinoza (XVII e s.), « Éthique », appendice.

« Newton croyait aux causes finales ; j’ose y croire comme lui ; car enfin la lumière sert à nos yeux, et nos yeux semblent faits pour elle. »

Voltaire« Lett. Dionis du Séjour », 18 janv. 1775.

  « Quelques partisans des causes finales ont imaginé que la lune avait été donnée à la terre pour l’éclairer pendant les nuits ! »

Pierre-Simon Laplace, Exp. IV, 5.

 « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifiera la fin ?»

Albert Camus (1913-1960)

 

« Ils [certains organes « trop efficaces pour être l’œuvre du hasard pur« ] nous apparaissent comme des œuvres d’artisans poursuivant un but, et le réalisant par une invention ; c’est l’examen des plus petits détails, faits pour une fonction, qui prouve leur finalité. »

Lucien Cuénot, « Invention et finalité en biologie », Flammarion, 1941.

« À considérer sans idée préconçue les phénomènes évolutifs dans leur ensemble, tels que nous les pouvons reconstituer d’après les données de la morphologie comparée et de la paléontologie, on n’a, en aucune manière, l’impression qu’ils aient visé à un but unique et que, dans la prodigieuse diversité des formes animales, il faille voir ébauche, tentative, préparation, en vue d’un suprême chef-d’œuvre (…) Dans l’immense fouillis de l’animalité, il fallait bien qu’il y eût un meilleur, un « premier ». Ce premier, c’est nous qui le sommes, et c’est tout ce que nous avons le droit de dire de nous-mêmes. »

Jean Rostand, « Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 48-49.

« … l’apparition, l’évolution, le raffinement progressif de structures de plus en plus intensément téléonomiques sont dus à des perturbations survenues dans une structure possédant déjà la propriété d’invariance, capable par conséquent de « conserver le hasard » et par là d’en soumettre les effets au jeu de la sélection naturelle. »

Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », Seuil, 1970, p. 37.

  « Les « machines avec un but » modernes, ou machines programmées, utilisent des extensions du principe de base de la réponse négative pour arriver à des comportements beaucoup plus compliqués. Les missiles, par exemple, semblent rechercher activement leur but (…) Ils font appel à des systèmes variés de réponse négative, de réponse à l’avance et autres principes employés d’une manière courante en mécanique et reconnus pour être largement appliqués dans le fonctionnement des corps vivants. Il n’est pas nécessaire de postuler une idée de conscience, aussi lointaine soit-elle, même si le profane, considérant le comportement intentionnel et réfléchi d’un projectile guidé, trouve difficile de croire que celui-ci n’est pas sous le contrôle direct d’un pilote humain. »

Richard Dawkins, « Le Gène égoïste », Éd. Mengès, 1976.

 « L’intentionnalité que semblent avoir les ordinateurs est exclusivement dans les esprits de ceux qui les programment, de ceux qui les utilisent, de ceux qui leur donnent des entrées et de ceux qui interprètent leurs sorties. »

D. Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 369.

 « … si je vois l’improbabilité augmenter à mesure que je remonte dans le passé et la probabilité s’étendre à mesure que je descends vers l’avenir, s’il y a dans le cosmos un passage de l’hétérogène à l’homogène, s’il y a un progrès constant de la matière vers des états plus ordonnés, s’il y a une évolution des espèces vers une « super-espèce » (l’humanité, provisoirement peut-être), alors tout me porte à penser qu’il y a, au fond de l’univers lui-même, une cause de l’harmonie des causes, une intelligence. »

Jean Guitton, G. et I. Bogdanov, « Dieu et la science », Grasset, 1991, p. 68.

«  Il est parfaitement possible d’admettre que tout fait résulte de la volonté d’un Dieu (ou de dieux) veillant à la réalisation du programme qu’Il a (ou qu’ils ont) adopté, et intervenant, en permanence ou par impulsions, pour atteindre la fin qu’Il a (ou qu’ils ont) décidée. Rien ne peut prouver que cette hypothèse « finaliste » est fausse. Mais l’accepter est rendre vaine toute tentative d’explication rationnelle des faits observés. Entrer dans le cheminement scientifique, c’est prendre pour règle de ne pas y recourir (…)
Certains raisonnements scientifiques donnent, à vrai dire, l’impression de suivre une démarche finaliste. Tel est le cas lorsque le processus étudié est présenté comme tendant vers un certain objectif, notamment vers l’optimisation de tel ou tel paramètre (…) Chaque fois qu’un processus est expliqué par la recherche d’un optimum, le « péché de finalisme » est effectivement commis, car le raisonnement revient à admettre que la nature fait un choix entre plusieurs attitudes possibles et qu’elle dispose d’un critère faisant référence à l’état futur de la réalité. Pour rester fidèle à la règle du jeu de la science, il est essentiel de ne pas oublier le « tout se passe comme si », qui est un aveu d’ignorance, donc une incitation à poursuivre la recherche. »

 Albert Jacquard,
« La Science à l’usage des non-scientifiques », Calmann-Lévy, 2001, p. 135-139.

 « Nos intentions causent des effets dans le futur qui deviennent à leur tour les futures causes d’effets dans le présent. »

Philippe Guillemant,
«Théorie de la double causalité», Éditions du Temps, n°2, mars 2014.

Comprendre

(voir aussi Intelligence et Sens)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … lorsqu’une vérité est démontrable scientifiquement, celui qui ne la connaît qu’à la manière d’une opinion, pour une raison seulement plausible, ne la comprend pas. Par exemple, si quelqu’un sait par démonstration que la somme des trois angles d’un triangle est égale à deux droits, il comprend cette vérité ; mais si un autre la reçoit comme probable par le fait que des savants ou la plupart des hommes l’affirment ainsi, celui-là ne la comprend pas car il ne parvient pas à la connaissance parfaite dont cette vérité est susceptible. Or, nul intellect créé ne peut parvenir à cette parfaite connaissance de l’essence divine. »

Thomas d’Aquin,
« Somme théologique », 1ère partie, question 12, article 7.

 

« Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. »

Blaise Pascal,
« Pensées », 1670, § 185.

 

 « La chose la plus incompréhensible du monde, c’est que le monde soit compréhensible. »

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »

Albert Einstein (1879-1955)

 

 « Rien ne prouve que toutes les réalités de la nature, ni surtout les plus profondes, soient traduisibles en notre patois humain (…)
Que l’insatisfaction de l’esprit soit notre lot, qu’il faille nous résigner à vivre – et à mourir – dans l’anxiété et dans le noir, telle est une de mes certitudes.
Lorsque, après des millions et des millions d’années, notre espèce s’éteindra sur la terre, l’homme en sera encore réduit à ruminer son ignorance et à rabâcher son incompréhension. Ignorance plus ornée que la nôtre, et mieux armée, – mais ignorance. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 72 et 76.

« … le tir à l’arc (au Japon) ne consiste nullement à poursuivre un but extérieur avec un arc et des flèches, mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même (…) L’archer vise et est la cible, il tire et il est touché tout à la fois (…)
– Il me semble que je comprends ce que vous entendez par but réel, le but intérieur qu’il s’agit d’atteindre. Cependant, comment se fait-il que le but extérieur, le disque de papier, soit touché sans que l’archer ait visé, de sorte que les coups au but confirment de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur ?
– Si vous espérez tirer profit d’une compréhension quelque peu utilisable de ces connexions obscures, vous vous égarez. Les événements dont il s’agit dépassent la portée de l’entendement. Ne perdez pas de vue que, déjà dans la nature extérieure, il est des harmonies qui, si elles sont incompréhensibles, n’en sont pas moins réelles ; nous en avons pris une telle habitude que nous ne pourrions concevoir qu’il en fût autrement.

Eugen Herrigel,
« Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc »,
Dervy-Livres, Paris, 1970, p. 16, 18 et 80.

 

 

«  Il arrive certainement à toute personne imaginative de se dire, de temps en temps, que la vie n’est qu’une énorme plaisanterie, une supercherie – peut-être même une expérience psychologique – signée par quelque supercréature inconcevable (…) Malheureusement (ou heureusement) cette « théorie de la conspiration » se sape elle-même puisqu’elle postule l’existence d’un autre esprit – une superintelligence, donc hors de notre champ de conception – pour expliquer d’autres mystères.
Il semble que nous ne puissions faire autrement qu’accepter une certaine incompréhensibilité de l’existence. À vous de choisir. Nous oscillons tous délicieusement entre une vue subjective et une vue objective du monde, et cette perplexité est au cœur de la nature humaine (…)
… pour apporter une réponse satisfaisante à la question de ce que signifie réellement « comprendre », il faudra sans aucun doute distinguer plus nettement les interactions des différents niveaux d’un système de manipulation des symboles. Dans l’ensemble, ces concepts se sont révélés assez insaisissables, et nous ne sommes sans doute pas près de bien les comprendre. »

Douglas Hofstadter et Daniel Dennett,
« Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 41-42 et 381.

 

 « Il serait de bonne hygiène que le public accepte au moins d’envisager ce que serait notre destin collectif si, malgré ce que disent les scientifiques, l’humanité avait vraiment découvert l’essentiel de ce qu’il y a à découvrir (…) si nous devions renoncer définitivement à découvrir l’esprit même de Dieu – je cite le propos de Stephen Hawkins, physicien britannique et… athée convaincu – si nous ne réussissions jamais à savoir pourquoi, dans l’univers, il y a quelque chose plutôt que rien. »

John Horgan,
« Le temps stratégique », n° 84, nov-déc. 1998.

 
« … si nous parvenons vraiment à découvrir une théorie unificatrice, elle devrait avec le temps être compréhensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignée de scientifiques. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part à la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre Univers. Et si nous trouvions un jour la réponse, ce serait le triomphe de la raison humaine – qui nous permettrait alors de connaître la pensée de Dieu.»

Stephen Hawking,
« Une belle histoire du Temps », Flammarion, 2005, p. 163.

« La conclusion provisoire à laquelle nous conduit cet ouvrage, c’est que la physique quantique nous contraint à devoir reconnaître que le réel comprend deux mondes différents (micro et macroscopique) dont la science arrive à rendre compte, mais dont l’entendement humain n’arrive pas encore à comprendre la loi de passage menant de l’un à l’autre. »

À propos du livre « Métaphysique quantique » (2011) de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod,
www.philosciences.org février 2012.

 

Âme

(voir aussi Spiritualité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« – Voici donc où nous en sommes, Simmias, reprit Socrate : si ces choses que nous avons toujours à la bouche, le beau, le bien et toutes les essences de cette nature existent réellement, si nous rapportons tout ce qui vient des sens à ces choses qui nous ont paru exister avant nous et nous appartenir en propre, et, si nous le comparons à elles, il faut nécessairement que, comme elles existent, notre âme existe aussi et antérieurement à notre naissance ; si elles n’existent pas, notre raisonnement tombe à plat. N’en est-il pas ainsi et n’est-ce pas une égale nécessité et que ces choses existent et que nos âmes aient existé avant nous, et que, si celles-là n’existent pas, celles-ci n’existent pas non plus ? »

Platon, « Phédon », XXII.

Philippe Remacle, site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge
remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

 

 

« Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? »

Matthieu, 16 ; 26

« – Mon âme n’est pas encore pacifiée. Je vous en prie, maître, pacifiez-la.
– Amenez votre âme ici, et je la pacifierai, répondit Bodhidharma.
– Je l’ai cherchée pendant bien des années et je suis encore incapable de la saisir, avoua Houeï-k’o.
– Voilà ! Votre âme est pacifiée une fois pour toutes, conclut Bodhidharma.»

Daisetz.T.Suzuki, « Essai sur le Bouddhisme zen », Albin Michel, 2ième série, p. 32-33.

 

 

« Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! N’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ? »

 François Maynard, (début XVII e s.)

 

 

« … en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. »

René Descartes, « Méditations métaphysiques », 1641.

 

 

«  Je ne crois pas que la matière s’oppose à l’esprit. L’âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L’âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante, je ne vois aucune raison pour que l’énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires ; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n’ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d’un corps en vie ; je n’ai jamais rencontré qu’une substance unique, la substance vivante. »

Roger Martin du Gard, « Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 348.

 

« Dieu s’épuise, à travers l’épaisseur infinie du temps et de l’espèce, pour atteindre l’âme et la séduire (…) alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l’abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l’épaisseur infinie du temps et de l’espace, à la recherche de celui qu’elle aime. C’est ainsi que l’âme refait en sens inverse le voyage qu’a fait Dieu vers elle. Et cela, c’est la croix. »

Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », Plon, 1947.

 

« L’âme c’est ce qui refuse le corps. Par exemple, ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s’irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d’abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l’homme. Le total refus est la sainteté ; l’examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c’est l’âme. Le fou n’a aucune force de refus ; il n’a plus d’âme. On dit aussi qu’il n’a plus de conscience, et c’est vrai. Qui cède absolument à son corps, soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu’il fait ni ce qu’il dit. On ne prend conscience que par opposition de soi à soi. »

Émile Chartier dit Alain, « Définitions », Gallimard, 1953.

 

 « Nous sommes tous animistes jusqu’à un certain point. Ainsi, certains d’entre nous attribuent des « personnalités » à nos voitures, d’autres voient nos machines à écrire ou nos jouets comme des entités  » vivantes », possédant une  » âme ». Il est difficile de lancer certains objets dans le feu parce qu’une partie de nous part en flammes avec eux. Il est clair que l’ « âme » que nous projetons dans ces objets est une image qui n’existe que dans nos esprits. Mais alors, pourquoi n’en va-t-il pas de même des âmes que nous projetons dans nos amis et nos parents ? »

Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 122.

Aliénation

(voir aussi Cynisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« … le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée (…) Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif.
Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. »

Herbert Marcuse, « L’homme unidimensionnel »,
Éd. de Minuit, 1968.

 

« L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse, terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. »

Noël Godin, « Jouir sans entraves »,
mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.


« L’aliéné, c’est celui qui se croit libre, libre dans ses désirs, ses achats, ses opinions, ses pensées intimes, sa culture ; et qui ne l’est pas, car les conditionnements psychiques – techniquement produits, consciemment ou inconsciemment sécrétés par le capital pour le maintien de sa puissance et l’expansion de ses débouchés – le déterminent tout entier, à son insu. On se croit libre entre telle ou telle option morale, et on ne l’est pas plus – ou ni plus ni moins – qu’entre telles ou telles marques concurrentes de lessive que le même trust fabrique, vous suggérant ainsi, par le pire des conditionnements, le sentiment de la liberté lui-même ! »

Maurice Clavel, « Qui est aliéné ? »,
Flammarion, 1970.

« … la rupture technique actuelle offre l’occasion historique de contester la « prétention totalitaire » de l’économie (Zarifian et Palloix), de remettre l’économie à « sa juste place : le service de l’homme » (Robin), de critiquer la  » raison économique » (Gorz), « d’inventer une autre manière de regarder » (Gaudin). Tous raisonnent en termes d’ »activité » incorporant la formation, l’épanouissement de soi, la solidarité, etc., et non plus le seul « travail productif » qui, de toute manière, ne peut qu’aller en diminuant (mille heures annuelles dans quinze ans au lieu de mille six cents actuellement et trois mille deux cents au début du siècle). Tous découplent absolument revenu et quantité de travail. Les échéances sont pour demain, ou presque… »

Bernard Cassen, « Les moyens de s’affranchir du travail aliéné »
in Le Monde diplomatique, mai 1989.

« Ils (les journalistes) manipulent même d’autant mieux, bien souvent, qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être. J’insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme une critique ; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse. Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l’essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché…»

Pierre Bourdieu, « Sur la télévision »,
Liber-raisons d’agir, 1996.

 

 « On peut (à ce propos) se demander si l’une des fonctions essentielles des images publicitaires, plutôt que d’appâter le client potentiel, ce que l’on proclame, ne serait pas de conforter les clients effectifs dans les comportements d’achat qu’ils ont déjà réalisés, ce qu’on ne dit pas. Si on ne le dit pas, c’est soit qu’on l’ignore, soit qu’on feint de l’ignorer, parce que le dire reviendrait à s’avouer que la qualité des produits ne suffit pas à entretenir leur consommation et, par conséquent, qu’il faut nourrir d’images celui qui vient d’acheter un produit donné, pour des raisons non maîtrisées, afin qu’il persiste dans l’achat de ce produit. »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,

« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002, p. 224-225.

 

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, « Les dirigeants face au changement »,
Éd. du Huitième jour, 2004.

« Quelles traces les spots de pub télé laissent-ils en mémoire ? Impact Mémoire, un cabinet conseil en efficacité publicitaire, a testé des films publicitaires sur 125 cobayes et mesuré l’impact de la répétition et du facteur temps dans la mémorisation des messages.
Selon ses dirigeants, Olivier Koenig (professeur en psychologie cognitive) et Bruno Poyet (publicitaire), il suffit d’exposer le téléspectateur à quatre diffusions hebdomadaires du spot pour que celui-ci laisse une trace forte dans son esprit : 57 % des personnes testées se souviennent du spot le lendemain, et 34 % s’en rappellent deux mois plus tard.
Le meilleur scénario de diffusion ? Exposer le consommateur trois jours de suite, laisser reposer trois jours et effectuer une piqûre de rappel le septième jour. »

Etienne Gless,
«  Le matraquage publicitaire à la télé paie dès la quatrième diffusion »,
lentreprise.lexpress.fr/ 2006.

« Cher client, bonjour et bienvenue au Cosmarché Gandhi. Souhaitez-vous bénéficier d’une remise de 3 % sur l’ensemble de vos achats ? C’est simple ! Ajustez sur vos yeux les lunettes Topvision qui se trouvent sous la poignée de votre Caddie® et le tour est joué ! En faisant ce simple geste, vous permettez à nos ordinateurs de suivre la trajectoire exacte de vos yeux sur nos rayons et de mesurer très précisément l’attraction de nos produits (…) Dans d’impeccables allées courbes, criblées de capteurs, des consommateurs, lunettes chaussées, le buste tassé sur le fauteuil dépliable de leur Caddie®, se laissent lentement rouler à travers le cosmarché (…)
– Excusez-moi monsieur, vous ne vous sentez pas aliéné ?
– Aliéné ? Pourquoi ? J’ai une tête de fou ?
– Je veux dire esclave de ce cosmarché, de ces pubs, manipulé par ce Caddie® qui vous dit… Enfin, vous vous sentez libre ?
– Pas vous ? Il y a le choix, non ? Regardez les abricoings par exemple : il y en a dix variétés ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
– Vous ne vous sentez pas manipulé, téléguidé ?
– Par qui ? Par les pubs ? Je ne les écoute même pas. Je suis incapable de vous citer un seul produit qui soit passé sur cet écran ! Il y en a trop ! On prend ce qu’on connaît ! Et puis avec le Caddie®, on ne se fait plus avoir puisqu’il prend le moins cher si on lui demande, alors…
L’homme m’a demandé si j’étais incitateur pour une autre chaîne de supermarché et je l’ai remercié… »

Alain Damasio, « La zone du dehors »,
Gallimard, Folio science-fiction, 2007, p. 549-552.

Agnosticisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : « Newton a parlé de Dieu dans son livre. J’ai déjà parcouru le vôtre et je n’y ai pas trouvé ce nom une seule fois« . À quoi Laplace aurait répondu : « Citoyen premier Consul, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » »

Hervé Faye,
« Sur l’origine du monde : théories cosmogoniques des anciens et des modernes »‎, 1884, p. 109-111.

 
« … ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela. »

René Guénon,
« La crise du monde moderne », Gallimard, 1946, folio essais, 2010, p. 84.

« L’agnosticisme partage avec la foi du croyant l’idée qu’il existe de l’inconnaissable. Mais dire que l’inconnaissable existe, c’est savoir quelque chose sur l’inconnaissable. L’agnostique sait au moins ce qu’il entend par Dieu, assez en tous cas pour dire qu’il ne peut rien en dire : il y a là un cercle qui pourrait être vicieux. Le sceptique qui professe que « tout est incertain » doit faire une exception pour le principe qu’il vient de formuler, mais c’est une exception ruineuse (…)
Je crains que l’agnosticisme, très bien toléré socialement, soit parfois une idéologie de confort. Flotter aimablement entre deux clans est une façon de ne pas se faire d’ennemis, de se concilier plus facilement beaucoup de monde, d’éviter des obstacles, de se voir ouvrir plus de portes. »

Robert Joly,
« 
Dieu vous interpelle ? Moi, il m’évite… », Éditions EPO 2000, p.17-18.

« Je suis inculte parce que je n’en pratique aucun et insecte parce que je me méfie de toutes. »

Raymond Queneau, in Claude Gagnière, « 1000 mots d’esprit »,Points, 2008, p. 41.

 

« Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. »

Albert Jacquard, Entretien sur http://www.nouvellescles.com

 

« L’agnosticisme, en un sens, est l’attitude qui convient devant beaucoup de questions scientifiques comme celle portant sur la cause de l’extinction de la fin du Permien (…) l’agnosticisme est une position raisonnable. Mais s’agissant de Dieu, faut-il aussi être agnostique ? Beaucoup ont répondu par un oui définitif, souvent sur un ton convaincu qui frise l’excessif (…) c’est une erreur bien courante que de sauter de la prémisse que l’existence de Dieu est en principe une question impossible à résoudre, à la conclusion que son existence et sa non-existence sont équiprobables (…)
C’est important car une grande partie des personnes avec lesquelles nous partageons la planète croient fortement à son existence. »

Richard Dawkins, « Pour en finir avec Dieu », Perrin, 2009, p. 64-73.