Spiritualité

(voir aussi Foi et Religion)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme. »

Jean-Jacques Rousseau,
« Les pensées de Jean-Jacques Rousseau »,
1764.

 

 « Savoir qu’il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de la raison la plus profonde et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre entendement que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment constituent la vraie religiosité ; c’est en ce sens, et seulement en ce sens, que j’appartiens aux hommes profondément religieux. Je ne peux pas me figurer un dieu qui récompense et punisse les objets de sa création et qui, enfin, possède une volonté de même espèce que celle que nous expérimentons en nous-mêmes. Je ne veux pas et ne peux pas non plus concevoir un individu qui survive à sa mort corporelle ; libre aux âmes faibles de se nourrir, par peur ou par égoïsme ridicule, de pareilles idées. Le mystère de la vie me suffit et la conscience et l’intuition de la construction admirable de l’être, ainsi que l’humble effort de comprendre une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la nature. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le Monde », Flammarion, 1958, p. 9.

 

« Pour nombre de commentateurs, l’accaparement de la notion de spiritualité par les religions est abusif, sinon intéressé. Pour eux, il est peu tolérable, dirons-nous, que les croyances prétendent être les seules capables d’élever l’esprit à l’altitude où planent les aigles et estiment que la libre pensée ne rayonne que dans une humanité de manchots cheminant sur la banquise du matérialisme (…)
Certains n’hésitent pas à avancer que la laïcité pourrait être le champ de l’humain le plus propice à l’épanouissement de la spiritualité.
Paradoxal, diront les croyants. Nullement, affirment ces laïques, lorsque l’on considère qu’ignorant la pesanteur des dogmes, la laïcité peut à l’instant se dégager des fausses évidences du passé et écarter toute limitation de la pensée. Support idéal pour la recherche scientifique, la laïcité serait également le vecteur idéal de l’accomplissement spirituel, un accomplissement conditionné par l’abandon de tous les postulats, de tous les dogmes, de tous les interdits. »

Jacques Rifflet,
« Les mondes du sacré », Éd. Mols, 2009, p. 39 et 835.

 

 

« Mais c’est quoi une « spiritualité » ? Dans le dictionnaire, on lira    « spirituel : se dit de ce qui concerne l’âme ». Comme moi je n’ai pas d’âme, je n’ai donc pas de spiritualité. J’ai des émotions, des réflexions, une sensibilité mais pas de « spiritualité ». À force de s’entendre dire que si on n’a pas de spiritualité on n’est pas un être humain, il y a beaucoup d’athées ou d’agnostiques qui s’inventent une spiritualité laïque. C’est quelque chose de tout à fait contradictoire. On serait athée et on aurait une âme ! Cela me semble quelque chose d’absurde, au même titre qu’un « viol affectueux » par exemple. Si je suis athée, je considère que je n’ai pas d’âme et que quand je meurs, tout est fini. C’est dommage mais c’est comme ça. Et c’est pareil pour un lapin ou une mouche : je ne suis pas beaucoup plus qu’eux, juste un peu plus évoluée dans le règne animal et c’est tout. Je n’ai donc pas de « spiritualité ». »

Interview d’Anne Morelli par Thomas Lambrechts in « Bruxelles laïque – Écho n° 61 », 2008.

 

 « S’il y a tant de manifestations en Occident contre la Chine, c’est essentiellement pour des motifs idéologiques : le bouddhisme tibétain, adroitement diffusé par le dalaï-lama, est un des principaux repères de la spiritualité hédoniste New Age, en passe de devenir la forme prédominante de l’idéologie. Notre fascination pour le Tibet fait de ce pays une entité mythique sur laquelle nous projetons nos fantasmes. Ainsi, lorsqu’on se lamente sur la disparition d’un mode de vie tibétain authentique, on oublie les vrais Tibétains : ce que l’on veut d’eux, c’est qu’ils soient authentiquement spirituels pour nous, à notre place, afin que nous puissions continuer notre jeu consumériste effréné. »

Slavoj Žižek,
« Le Tibet pris dans le rêve de l’autre »,
Le Monde diplomatique, mai 2008.

« … le fait même qu’on envisage de recourir à l’euthanasie, reflète la disparition quasi-totale des valeurs spirituelles à notre époque. Les gens ne trouvent aucune ressource en eux-mêmes et aucune inspiration extérieure. C’est une situation inconcevable dans la société tibétaine, où les mourants sont soutenus par les enseignements auxquels ils ont réfléchi durant leur vie et grâce auxquels ils se sont préparés à la mort. Ils ont des points de repère, une force intérieure. Parce qu’ils ont su donner un sens à la vie, ils savent donner un sens à la mort. »

Matthieu Ricard
in J.-F. Revel et M. Ricard, « Le moine et le philosophe »,
Nil Éd., Pocket, 1999, p. 321.

«  Nous essayons de nous persuader que nous sommes adultes, vaccinés, éduqués, rationnels, maîtres de nos passions. En vérité, nous ne contrôlons rien. Nous disons « amen » à nos circuits de récompense, ce qu’avec Sigmund Freud nous pourrions nommer notre « ça »… Notre moi et notre surmoi, nos sentiments, nos lois, notre morale, notre religion se plient aux oukases de nos récepteurs de la dopamine.
Je sais : c’est dur à avaler pour le métaphysicien comme pour le philosophe spiritualiste, convaincus que l’homme possède une âme distincte du corps, et une liberté fondamentale de jugement, de pensée et d’action. »

Yves Paccalet,
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Flammarion, 2013, p. 127-128.

 

 

Âme

(voir aussi Spiritualité)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« – Voici donc où nous en sommes, Simmias, reprit Socrate : si ces choses que nous avons toujours à la bouche, le beau, le bien et toutes les essences de cette nature existent réellement, si nous rapportons tout ce qui vient des sens à ces choses qui nous ont paru exister avant nous et nous appartenir en propre, et, si nous le comparons à elles, il faut nécessairement que, comme elles existent, notre âme existe aussi et antérieurement à notre naissance ; si elles n’existent pas, notre raisonnement tombe à plat. N’en est-il pas ainsi et n’est-ce pas une égale nécessité et que ces choses existent et que nos âmes aient existé avant nous, et que, si celles-là n’existent pas, celles-ci n’existent pas non plus ? »

Platon, « Phédon », XXII.

Philippe Remacle, site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge
remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

 

 

« Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? »

Matthieu, 16 ; 26

« – Mon âme n’est pas encore pacifiée. Je vous en prie, maître, pacifiez-la.
– Amenez votre âme ici, et je la pacifierai, répondit Bodhidharma.
– Je l’ai cherchée pendant bien des années et je suis encore incapable de la saisir, avoua Houeï-k’o.
– Voilà ! Votre âme est pacifiée une fois pour toutes, conclut Bodhidharma.»

Daisetz.T.Suzuki, « Essai sur le Bouddhisme zen », Albin Michel, 2ième série, p. 32-33.

 

 

« Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! N’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ? »

 François Maynard, (début XVII e s.)

 

 

« … en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. »

René Descartes, « Méditations métaphysiques », 1641.

 

 

«  Je ne crois pas que la matière s’oppose à l’esprit. L’âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L’âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante, je ne vois aucune raison pour que l’énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires ; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n’ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d’un corps en vie ; je n’ai jamais rencontré qu’une substance unique, la substance vivante. »

Roger Martin du Gard, « Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 348.

 

« Dieu s’épuise, à travers l’épaisseur infinie du temps et de l’espèce, pour atteindre l’âme et la séduire (…) alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l’abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l’épaisseur infinie du temps et de l’espace, à la recherche de celui qu’elle aime. C’est ainsi que l’âme refait en sens inverse le voyage qu’a fait Dieu vers elle. Et cela, c’est la croix. »

Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », Plon, 1947.

 

« L’âme c’est ce qui refuse le corps. Par exemple, ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s’irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d’abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l’homme. Le total refus est la sainteté ; l’examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c’est l’âme. Le fou n’a aucune force de refus ; il n’a plus d’âme. On dit aussi qu’il n’a plus de conscience, et c’est vrai. Qui cède absolument à son corps, soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu’il fait ni ce qu’il dit. On ne prend conscience que par opposition de soi à soi. »

Émile Chartier dit Alain, « Définitions », Gallimard, 1953.

 

 « Nous sommes tous animistes jusqu’à un certain point. Ainsi, certains d’entre nous attribuent des « personnalités » à nos voitures, d’autres voient nos machines à écrire ou nos jouets comme des entités  » vivantes », possédant une  » âme ». Il est difficile de lancer certains objets dans le feu parce qu’une partie de nous part en flammes avec eux. Il est clair que l’ « âme » que nous projetons dans ces objets est une image qui n’existe que dans nos esprits. Mais alors, pourquoi n’en va-t-il pas de même des âmes que nous projetons dans nos amis et nos parents ? »

Hofstadter et D. Dennett, « Vues des l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 122.