Moi

(voir aussi Conscience, Multivers et Solipsisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. »

Fronton du temple de Delphes

« Étudier le Dharma de Bouddha, c’est s’étudier soi-même. S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. »

Eihei Dôgen, « Shôbôgenzô », (XIII e s.)

  « Posséder le « je » dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre (…) Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être après un an) à dire je ; avant, il parle de soi à la troisième personne ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se pense. »

Emmanuel Kant,
« Anthropologie d’un point de vue pragmatique », 1798

« Un homme de cinquante ans n’est réellement point le même individu que l’homme de vingt ; il n’a plus aucune des parties qui formaient son corps ; et s’il a perdu la mémoire du passé, il est certain que rien ne lie son existence actuelle à une existence qui est perdue pour lui.
Vous n’êtes le même que par le sentiment continu de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ; vous n’avez le sentiment de votre être passé que par la mémoire : ce n’est donc que la mémoire qui établit l’identité, la mêmeté de votre personne. »

Voltaire
« Dictionnaire philosophique », tome VI, Dalibon Librairie, Paris, 1825, p. 91.

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«  Dieu et l’Humanité n’ont basé leur cause sur rien, sur rien qu’eux-mêmes ! Je baserai de même ma cause sur moi : je suis pour moi tout, je suis l’Unique. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 « Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n’est là, pour le dire en termes modérés, qu’une hypothèse, une allégation, surtout ce n’est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c’est déjà trop dire que d’affirmer que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui-même. On raisonne selon la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc. »  »

Frédéric Nietzsche, « Par-delà le bien et le mal » (1886)

« Nous ne pouvons voir notre propre visage sans l’intervention d’objets extérieurs qui nous présentent notre image, et une image n’est jamais tout à fait la même chose que l’original. Nous pouvons nous approcher de la vision et de la compréhension objectives de nous-mêmes, mais chacun de nous est piégé dans un puissant système doté d’un point de vue unique, et cette puissance est en même temps une garantie de limitation. Et cette vulnérabilité – cet auto-hameçon – est peut-être également la source de notre indéracinable sens du « Moi ». »

D Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 282.

 « … il n’existe pas de « Moi total » qui serait le spectateur désincarné de notre vie mentale, car il n’y a pas dans le cerveau de point unique correspondant à un prétendu « siège » de notre pensée ou de notre personnalité, mais seulement de multiples flux d’activité localisés dans des zones très diverses du cerveau. »

Daniel C. Dennett,
« De beaux rêves, obstacles philosophiques à une science de la conscience »,
Éd. de l’Eclat, 2008.

 «  Votre alter ego est simplement une prédiction de l’inflation éternelle, qui s’accorde avec toute la phénoménologie actuelle et est implicitement employée comme fondement de la majeure partie des calculs et des simulations présentés lors des congrès de la cosmologie (…) en plus de vos copies conformes infiniment nombreuses ici et là dans l’espace, il y en a une qui parle français, s’épanouit sur une planète identique à la Terre et dont la vie est en tous points parfaitement indiscernable de la vôtre. Cette personne ressent subjectivement les mêmes choses que vous (…) dans un espace infini créé par l’inflation, tout ce qui peut se produire en accord avec les lois de la physique doit se produire. Et ceci se produira un nombre infini de fois (…)
Cela semble tout simplement insensé. Totalement absurde.»

Max Tegmark,
« Notre univers mathématique – En quête de la nature ultime du Réel »,
Dunod, Poche, 2014, p. 158-163.

« L’avènement de la cognition quantique bouleverserait l’idée que nous nous faisons de notre propre identité, notre « moi » devenant le regroupement d’une multiplicité de personnalités avec des désirs différents. Un « moi » multiple, en interdépendance permanente avec l’extérieur, bien éloigné du « moi » classique, parfaitement individualisé, centralisé et déterminé, au cœur de la philosophie occidentale. Ce qui éclairerait d’un nouveau jour nos propres certitudes et incertitudes, notre libre arbitre, notre conscience. Voire nos rêves. »

 Mathilde Fontez et Hervé Poirier,
« On pense tous quantique »,
Science&Vie, octobre 215, p. 65

Individualisme

(voir aussi Solipsisme)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« …Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature (…) Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez-là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? (…) quand vous donnez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… »

Denis Diderot, « Le rêve de d’Alembert », 1769.

 

« Du jour où nous avons compris qu’un être, à deux instants de sa courbe, ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce fait tous les points d’appui que l’illusion individualiste des hommes avaient échafaudés pour soutenir la gageure du libre arbitre ; et nous ne pouvons plus concevoir un être qui jouirait d’une liberté absolue. »

Roger Martin du Gard,
« Jean Barois », Gallimard, 1921, p. 126.


« L’individualisme est un système de mœurs, de sentiments, d’idées et d’institutions qui organise l’individu sur ces attitudes d’isolement et de défense (…) des institutions réduites à assurer le non empiétement de ces égoïsmes, ou leur meilleur rendement par l’association réduite au profit : tel est le régime de civilisation qui agonise sous nos yeux (…)
… la personne ne croît qu’en se purifiant incessamment de l’individu qui est en elle. »

 Emmanuel Mounier,
« Le Personnalisme »,
PUF, 1950.

« …c’est tous les individus qui se trouveraient lésés si la collectivité s’accordait le droit de toujours, et en toute circonstance, sacrifier l’intérêt de chacun à l’intérêt de tous.
Je crois, enfin, que l’individualité spirituelle de chacun devra être jalousement préservée pour le plus grand avantage de l’ensemble. L’intelligence, la sensibilité humaine ne pourraient que perdre à l’homogénéisation, à l’unification des esprits. Pendant un très long temps, et peut-être toujours, il y aura assez d’incertitude dans les jugements et dans les goûts pour que l’humanité trouve profit à ce que les hommes pensent, sentent et croient différemment. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 92.

 

« Le mot grégaire est faible. Jamais les êtres n’ont été si pareils. Je ne suis pas suspect de m’attendrir sur le folklore, mais je dois dire qu’autrefois, dans les campagnes cloisonnées par la distance à pied, les caractères étaient plus marqués. Dans le secret des fermes, pour le meilleur et pour le pire, l’individu se modelait différent de son voisin. Il était coléreux, ou novateur, ou facteur Cheval, ou malhonnête, ou républicain. Sur le terreau de l’isolement, germaient de fortes personnalités, des avares colossaux, des brutes explosives et aussi des autodidactes (…) L’obsession cheminait dans la boue de septembre et l’hiver s’enlisait, haineux, interminable, au cœur de l’idée fixe. Mais on accordera que l’esclavage du travail à la main n’engendrait pas des numéros.
Aujourd’hui les numéros consomment une sous-culture à diffusion mondiale instantanée. À Vannes, à San Francisco, à Odessa, dans les buildings interchangeables de la promiscuité universelle, l’enchaînement du quotidien est atterrant de similitude. »

Raymond Borde, « L’extricable », Le Terrain Vague, 1970, p. 65-67.

 

« Un mythe tout à fait courant veut que chaque personne soit une unité, un genre d’organisation unitaire ayant sa propre volonté. Or, c’est tout à fait le contraire : une personne est un amalgame d’une multitude de sous-personnes qui ont chacune leur volonté. Ces « sous-personnes » sont nettement moins complexes que la personne globale, ce qui fait qu’elles ont beaucoup moins de problèmes de discipline interne (…) les forces internes en opposition réalisent différentes sortes de compromis (…) le style de résolution de conflits internes est très révélateur d’une personnalité. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’Esprit », InterÉditions, Paris, 1987, p. 344.


« — C’est pourquoi les Yrr s’en sortent sans doute mieux que nous dans leur espace vital, poursuivit Johanson [le scientifique expose sa théorie sur la nature des êtres sous-marins qui menacent l’humanité]. Chez eux, tout travail intellectuel est collectif et ancré dans les gènes. Ils vivent à toutes les époques en même temps. Les humains, eux, ne connaissent pas le passé et ignorent l’avenir. Notre existence entière est basée sur l’individu et sa vie à l’instant T. Nous sacrifions la raison supérieure à nos objectifs personnels. Nous ne pouvons pas nous survivre au-delà de la mort, alors nous nous immortalisons par des manifestes, des livres et des opéras (…) Nous ne voulons pas être un animal. D’un côté, notre corps est notre temple, de l’autre, nous ne lui accordons que peu d’importance en lui donnant un simple rôle fonctionnel (…)
— Et chez les Yrr, cette séparation n’existe pas, conclut Li, qui, pour une raison inexplicable, semblait très satisfaite. Leur corps est pur esprit, et vice versa. Aucun Yrr n’agira isolément contre les intérêts de la communauté. La survie est dans l’intérêt de l’espèce et non de l’individu, et l’action est toujours décidée par l’ensemble. Grandiose ! (…)
— C’est de l’évolution pure, renchérit Karen. Une pensée évolutive. »

Frank Schätzing,
« Abysses », roman de science-fiction, Presses de la Cité, 2008, p. 267.

Immoralisme

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Les premiers principes de ma philosophie, Juliette, continua Mme Delbène, qui s’attachait plus particulièrement à moi depuis la perte d’Euphrosine, sont de braver l’opinion publique ; tu n’imagines pas à quel point, ma chère, je me moque de tout ce qu’on peut dire de moi. Et que peut faire au bonheur, je t’en prie, cette opinion de l’imbécile vulgaire ? Elle ne nous affecte qu’en raison de notre sensibilité ; mais si, à force de sagesse et de réflexion, nous sommes parvenues à émousser cette sensibilité au point de ne plus sentir ses effets, même dans les choses qui nous touchent le plus, il deviendra parfaitement impossible que l’opinion bonne ou mauvaise des autres puisse rien faire à notre félicité (…)
— Eh bien ! me dit Clairwil, qui revient la première de notre mutuel égarement, tu vois, Juliette, si la nature s’irrite des prétendus crimes de l’homme : elle pouvait nous engloutir, nous fussions mortes toutes deux dans le sein de la volupté… L’a-t-elle fait ? Ah ! Sois tranquille, il n’est aucun crime dans le monde qui soit capable d’attirer la colère sur nous : tous les crimes la servent, tous lui sont utiles, et quand elle nous les inspire, ne doute pas qu’elle n’en ait besoin. »

Donatien A. F. de Sade, « Histoire de Juliette », 1798.

 

« Dieu, la conscience, les devoirs, les lois sont des bourdes dont on nous a bourré la cervelle et le cœur. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1845.

 

 « … alors que nous autres immoralistes cherchons, de toutes nos forces, à faire disparaître de nouveau du monde l’idée de culpabilité et de punition, ainsi qu’à en nettoyer la psychologie, l’histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, il n’y a plus à nos yeux d’opposition plus radicale que celle des théologiens qui continuent, par l’idée du « monde moral », à infester l’innocence du devenir, avec le « péché » et la « peine ». Le christianisme est une métaphysique de bourreau… »

Frédéric Nietzsche« Le Crépuscule des idoles », 1888.

« L’immoralisme, chez Nietzsche, suppose une lecture du monde par-delà le bien et le mal sans souci de la « moraline », cette toxine chrétienne qui infecte tout ce qu’elle touche. La volonté de puissance, qui nomme la force qui veut la vie dans la vie et rien d’autre n’aspire qu’à se répandre sans souci de vice ou de vertu, de bien ou de mal, de péché ou de mérite. La sexualité est ; la société la réprime ; les pathologies s’ensuivent. Freud y consent : la sienne [sa morale] propose de s’adapter à cet état de fait ; Gross s’y refuse : la sienne se veut révolutionnaire sur le terrain sexuel et politique. L’immoralité n’est pas l’amoralité, mais le refus de penser en regard de la morale judéo-chrétienne. »

Michel Onfray,
« Les freudiens hérétiques : Contre-histoire de la philosophie », vol. 8 Grasset, 2013,

Anarchisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

 

« États, Constitutions, Église… se sont toujours évanouis dès que l’individu a levé la tête, car l’individu est l’ennemi irréconciliable de tout ce qui tend à submerger sa volonté sous une volonté générale, de tout lien, c’est-à-dire de toute chaîne. »

Max Stirner, « L’Unique et sa propriété », 1844.

 

 

« Être gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni titre ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé … »

Pierre-Joseph Proudhon, « Idées générales de la révolution », Garnier, 1851.

 

« La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c’est un dangereux contresens que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger. »

Michel Bakounine, extrait d’un discours (1868) in Daniel Guérin, « L’anarchisme », Gallimard, 1965, p. 37.

 

« Nous désirons la liberté et le bien-être de tous les hommes sans exception. Nous voulons que chaque être humain puisse se développer et vivre le plus heureusement possible. Et nous croyons que cette liberté et ce bien-être ne pourront être donnés ni par un homme, ni par un parti, mais que tous devront en découvrir en eux-mêmes les conditions et les conquérir. Nous considérons que seule la plus complète application du principe de la solidarité peut détruire la lutte, l’oppression et l’exploitation, et la solidarité ne peut naître que du libre accord, de l’harmonisation spontanée et voulue des intéressés. »

Errico Malatesta, « Un peu de théorie », 1892.

« Bien qu’elle n’ait pas encore trouvé la forme sûre, la pensée anarchiste ne peut manquer de se répandre à mesure que grandira la pression de la société sur l’individu, car cette pression opprime abusivement un élément nécessaire à la perfection humaine (…) Une libre égalité fondée sur une coopération spontanée, et non sur la force gouvernementale ni sur la contrainte sociale, tel est l’idéal anarchiste le plus haut (…) Mais la nature humaine est une nature de transition (…) nous sommes finalement contraints de viser plus haut et d’aller plus loin. Un anarchisme spirituel ou spiritualisé pourrait sembler plus proche de la vraie solution. »

Sri Aurobindo, « Le cycle humain », Buchet/Chastel, 1994, p. 331.

 

 « Ne pas être anarchiste à seize ans, c’est manquer de cœur. L’être encore à quarante ans, c’est manquer de jugement. »

George Bernard Shaw

« Manifeste du libertaire
– Affirmer comme but fondamental de notre action, le libre épanouissement des forces critiques, créatives et jouitives faisant de chaque être humain une entité unique, responsable et heureuse de vivre.
– Accepter la pluralité des opinions philosophiques – à l’exclusion de toute idéologie engendrant un fanatisme incompatible avec notre but premier – et l’accueillir comme source d’enrichissement de notre propre existence (…)
Ces principes nécessitent notamment la disparition de tout groupe de pression idéologique ou commercial menaçant, ne fut-ce que par les procédés abjects de la publicité et de la propagande, la liberté individuelle ; que les entreprises soient soumises aux principes de l’autogestion (…) ; la suppression de l’État et de son appareil de répression (armée, police, juristes, sociologues, clergé) et son remplacement par la libre fédération des communautés autonomes. »

« Qu’est-ce que l’anarchisme ? », mensuel « Le Libertaire » n°7, Liège, 1969.