Humanisme

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Né et développé à la Renaissance avec la redécouverte de la civilisation gréco-romaine, l’humanisme reste-t-il pertinent pour penser le monde qui vient dans lequel le concept d’humanité est peut-être dépassé ?
Que faut-il en garder ? Faut-il parler de posthumanisme, de transhumanisme ou, comme le suggère l’artiste-philosophe québécois Hervé Fischer, d’hyperhumanisme ? Longtemps force de progrès et de résistance à l’obscurantisme religieux, l’humanisme vieillissant de notre temps, s’il n’y prend pas garde, s’expose paradoxalement à devenir une force conservatrice et anti-scientifique alliée aux forces rétrogrades des Eglises et des intégrismes qui ont pourtant toujours été ses ennemis (…)
Le pire n’est pas forcément à venir. Mais encore faut-il que l’humanisme contemporain, s’il veut se survivre et innerver de ses valeurs l’organisation future des sociétés, sache adopter les bonnes lignes de conduite intellectuelle. La première est d’entendre ce que nous dit la science et comprendre les possibles vers lesquels elle nous mène. La deuxième est de revisiter ses fondamentaux afin de les distinguer des postures figées l’empêchant de penser les temps présents et à venir à l’aune de ses véritables valeurs, basées sur la rationalité, la connaissance, l’éducation, l’ouverture à l’autre, le libre arbitre et la dignité égale de tous les êtres humains. »

Présentation par Paul Baquiast du livre de
Jean-Paul Baquiast, « Ce monde qui vient »,
L’Harmattan, 2015, www.automatesintelligents.com

Dans la civilisation occidentale, l’humanisme a pris deux visages antinomiques. Le premier est celui de la quasi-divinisation de l’humain, voué à la maîtrise de la nature. C’est en fait une religion de l’homme se substituant au dieu déchu (…) C’est cette face de l’humanisme qui doit disparaître. Il faut cesser d’exalter l’image barbare, mutilante, imbécile, de l’homme autarcique surnaturel, centre du monde, but de l’évolution, maître de la Nature.
L’autre humanisme a été formulé par Montaigne en deux phrases : « Je reconnais en tout homme mon compatriote » ; « On appelle barbares les peuples d’autres civilisations ». Montaigne a pratiqué son humanisme dans la reconnaissance de la pleine humanité des indigènes d’Amérique cruellement conquis et asservis (…)
La possibilité de la métamorphose technoscientifique transhumaniste appelle nécessairement et instamment la métamorphose psychologique, culturelle et sociale qui naîtrait d’une voie nouvelle nourrie par un humanisme régénéré. »

Edgar Morin,
« Les deux humanismes »,
Le monde diplomatique, supplément, oct. 2015

Force

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir. »

Thucydide (460-395 av. J.-C.)

 

 « La matière possède un pouvoir d’inertie, qui impose à chaque corps de demeurer dans son état initial d’immobilité ou de mouvement rectiligne uniforme.
Cette force est toujours proportionnelle au corps et ne se distingue que par la façon d’exprimer l’inertie de la matière. L’inertie de la matière fait en sorte que chaque corps ne puisse que difficilement quitter son état d’immobilité ou de mouvement, raison pour laquelle cette force propre à la matière peut porter le nom caractéristique de force d’inertie. Cette force ne s’exerce, par conséquent, que dans le cas d’une modification de la nature du mouvement, qui doit être provoquée par une autre force exercée sur le corps. »

Isaac Newton,
«  Newton’s Mathematische Principien der Naturlehre », Berlin, J. Ph. Wolfers, 1872.

« On concédera aux partisans de la douceur que la violence peut gêner le progrès économique et même qu’elle peut être dangereuse pour la moralité, lorsqu’elle dépasse une certaine limite. Cette concession ne peut point être opposée à la doctrine exposée ici, parce que je considère la violence seulement au point de vue de ses conséquences idéologiques. Il est certain, en effet, que pour amener les travailleurs à regarder les conflits économiques comme des images affaiblies de la grande bataille qui décidera de l’avenir, il n’est point nécessaire qu’il y ait un grand développement de la brutalité et que le sang soit versé à flots. Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre ; son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétarienne, à marquer la scission des classes qui est la base de tout le socialisme. »

Georges Sorel, « Réflexions sur la violence », 1908, ch. 6.

« Le rôle du plus fort est de dominer et non point de se fondre avec le plus faible. »

 Adolf Hitler (1889-1945)

 

« Le propre des hommes forts n’est pas d’ignorer les hésitations et les doutes qui sont le fonds commun de la nature humaine mais seulement de les surmonter plus rapidement. »

Maurice Druon,
« Le roi de fer »,
Le livre de Poche, 1970, p. 246.

 
 

« La Force est ce qui donne au Jedi son pouvoir. C’est un champ d’énergie créé par tous les êtres vivants. Elle nous entoure et nous pénètre. C’est ce qui lie la galaxie en un tout uni. »

George Lucas, « Star Wars », épisode IV, 1977.

« Pourvu que les générations aient le temps d’évoluer, le prédateur, pour survivre, adapte sa conduite à sa proie qui, en retour, modifie son propre comportement, et ainsi de suite… Je connais plus d’une force qui n’exerce pas le pouvoir autrement. Prenez les religions… »

Frank Herbert,
« Les mémoires volés » in « L’Empereur-Dieu de Dune », 1981, p. 521.

« … comme le montre l’étude des institutions scolaires auxquelles Bourdieu et son équipe ont consacré de nombreuses années, l’école contribue à la reproduction des inégalités sociales. Mais cette fonction objective est dissimulée par une idéologie méritocratique qui assure l’adhésion de tous en euphémisant la violence des rapports de force. »

 Sébastien Roux in « ABéCédaire de Pierre Bourdieu »,
J.-P. Cazier, dir., Éd. Sils Maria, 2006, p. 118-119.

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Transhumanisme

(voir aussi Eugénisme)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« — Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper (…) Les livres et les bruits intenses, les fleurs et les secousses électriques, déjà, dans l’esprit de l’enfant, ces couples étaient liés de façon compromettante ; et, au bout de deux cents répétitions de la même leçon ou d’une autre semblable, ils seraient mariés indissolublement (…) Ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer.
— Ils grandiront avec ce que les psychologues appelaient une haine « instinctive » des livres et des fleurs. Des réflexes inaltérablement conditionnés. Ils seront à l’abri des livres et de la botanique pendant toute leur vie (…)
— Nous conditionnons les masses à détester la campagne, dit le Directeur pour conclure, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air. En même temps, nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l’emploi d’appareils compliqués. De sorte qu’on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport. D’où ces secousses électriques.
— Je comprends, dit l’étudiant ; et il resta silencieux, éperdu d’admiration. »

 Aldous Huxley,
« Le Meilleur des mondes
 », 1932.

 

 « Il faut passer à une espèce supérieure. Les hommes sont des êtres de transition. »

« La vraie solution est la création d’un type nouveau qui sera à l’homme ce que l’homme est à l’animal. »

Mère (Mirra Alfassa),
« Carnet de laboratoire », 1952.

 

 « Si, par un moyen ou un autre, la science réussissait à surhumaniser notre espèce, je pense que, dans tous les domaines de l’esprit, d’imprévisibles nouveautés se feraient jour, et par quoi seraient bouleversées nos façons de voir et de penser encore plus qu’elles ne le furent dans le champ de la physique par les découvertes d’Einstein. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 114.

 

« 1. L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous devons envisager la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications telles que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique et l’abolition de la souffrance, moyens qui le rendront apte à explorer l’univers.
4. Les transhumanistes prônent le droit moral, pour ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives afin d’être davantage maîtres de leur propre vie. Ils souhaitent s’épanouir en transcendant les limites biologiques actuelles. »

 « Déclaration transhumaniste », 2002. http://www.transhumanism.org/i

 

« Pour les Transhumanistes, l’approche qui prévaut en général est celle du matérialisme. L’Humain n’est qu’un composé complexe de la matière. Il est le fruit d’une longue évolution biologique, mais de même qu’il ne se situe pas à l’origine de l’évolution, il n’en constitue probablement pas la fin ! Il n’y a pas de raison pour que l’évolution qui est devant nous soit moins longue, et moins riche en péripéties que celle qui est derrière nous. Pour les Transhumanistes, il n’y a pas un « être » humain intemporel. Ils se placent donc radicalement dans le camp des partisans d’une « mutabilité » de l’Humain. »

Chateauraynaud Francis, coord.,
« Chimères nanobiotechnologiques et post-humanité »,
vol. 1, 2012, p. 243.

 

 «  Le projet, qui suscite des réactions d’effroi, vise à artificialiser la nature en la mécanisant, afin d’y accueillir un esprit débarrassé de ses scories transcendantales et affectives, un esprit consubstanciel d’une chair régénérée par les nanotechnologies. Celles-ci s’inscrivent dans le droit-fil de la logique du vivant exprimée dans le paradigme de l’évolution. Il s’agit d’intervenir sur la matière, atome par atome, de façon à la reconfigurer selon un dessein (design) préconçu, mais en laissant la sélection naturelle jouer au gré de la contingence de façon à ne retenir que le mieux adapté. En somme, refaire l’évolution du vivant, mais en infiniment accéléré (…)
L’adversaire d’une telle entreprise est la religion sous toutes ses formes. Aucune divinité de devrait plus polluer une nature artificielle qui tiendra sa création de l’homme seul et d’une intelligence « augmentée », également artificielle, permettant de franchir les limites imposées par les techniques actuelles grâce à des supports produits par la bioélectronique. »

G. Ferone et J.-D. Vincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 12-13 et 42.

 

 

« Chaque muscle, chaque nerf de Cerclonniens était coincé-pincé dans cet étau que vissaient en sens contraire le culte de la performance et la loi du moindre effort. Mais il y avait un dépassement dialectique ! On avait trouvé une synthèse à la contradiction : si nous voulions un corps performant et qu’il refusait l’effort, ne fallait-il pas changer de corps ? Lui substituer, pièce par pièce, méthodiquement, de la fibre élastique, des greffes de matériau, des implants informatiques, bref de la technologie efficace qui supplée à ses insuffisances ?
Depuis trente ans, appelée par cette logique, avait émergé une science : celle des technogreffes. Elle postulait ceci : tout corps, aussi sain et robuste soit-il, est toujours fondamentalement handicapé ; que par conséquent, tout citoyen qui se veut performant a besoin de se faire enkyster un petit boîtier dans la colonne vertébrale pour s’impulser, aux moments désirés, des décharges électriques dans le système nerveux ! (…)
Ces infra-technologies, je les redoutais plus que tout. Si on les laissait coloniser nos organes, la Volte ne servirait plus à rien, plus rien ne servirait plus à rien… L’espèce humaine aurait atteint son ultime déchéance. Evidée de nos viscères, il ne resterait de nous qu’une charpente d’os et de peau – sorte de carrosserie hitech pour un moteur informatique nous pilotant de l’intérieur à la manière de pantins, et exploitant, pour transmettre ses données, nos nerfs comme autant de microcâbles supraconductifs. Nous serions agis ! Sentis ! Devenus matière première ! J’en avais la nausée. »

Alain Damasio,
« La zone du dehors », Gallimard,
Folio science-fiction, 2007, p.128.

« Sisyphe, parce qu’il refuse la mort est condamné à pousser éternellement un rocher dont l’inertie équivaut à cette mort non négociable. La répétition automatique du geste exprime bien cette évacuation de la vie qui, seule, apporte l’événement, le nouveau. Elle évoque aussi un monde qui serait régi par des machines au fonctionnement sans surprise, ce monde que les technologies nous préparent peut-être, en voulant stabiliser l’environnement et confier à des automatismes les tâches qui exigeaient jadis initiative et réflexion. Sisyphe a gagné la vie éternelle, mais elle n’a pas de sens (…)
Les transhumanistes partagent avec Sisyphe le refus de mourir. Leur rébellion contre les lois divines est certes moins ostentatoire. Certains retiennent cependant de la gnose l’idée que Dieu n’a pas pu mener à bien sa création jusqu’au bout. Ils proclament que les forces du mal seront bientôt vaincues par les sciences et les techniques (…)
Le châtiment infligé à Sisyphe procède de ce dégoût commun de la vie et de la mort qui inflige la répétition éternelle à celui qui croyait pouvoir aimer la première en expulsant la seconde. Par-delà la vie et la mort qu’ils refusent tout autant, les transhumanistes promettent un bonheur qui ne permettrait pas même d’imaginer Sisyphe heureux. »

Jean-Michel Besnier,
« Sisyphe, triste champion de l’immortalité »
in « Les Grands Dossiers des Sciences Humaines », Janv. 2015.

Tolérance

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…  

« Aucun homme ne doit être contraint à renoncer à son opinion ou à consentir à l’opinion adverse, parce qu’une telle contrainte ne peut jamais produire la réalité de l’effet en vue duquel elle a été mise en œuvre. Elle ne peut en effet changer les pensées des hommes ; elle peut seulement les contraindre à être hypocrites ; en sorte que, agissant ainsi, le magistrat, au lieu d’amener les hommes à embrasser la vérité de son opinion, il les contraint plutôt à mentir pour la leur. En outre, une telle injonction ne conduit ni à la paix, ni à la sûreté du gouvernement car, si en recourant à la contrainte, le magistrat est incapable d’obtenir que quiconque se rapproche d’un iota de sa propre opinion, il fait que chacun devient d’autant plus son ennemi. »

John Locke,
« Lettre sur la tolérance », 1689.

 

 « Tu (Dieu de tous les êtres) ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution. »

Voltaire,
« Traité sur la tolérance », Ch. XXIII, 1763.

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire !… »

citation apocryphe attribuée à Voltaire

 

 « L’indifférence est aussi intolérable que l’intolérance. »

Michelle Bovy

Temps

(voir aussi Relativité)      (voyage dans le … voir Trou de vers)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ? »

Alphonse de Lamartine,
« Méditations poétiques », 1820.

« Les jours qui précédèrent mon dîner avec Mme de Stermaria me furent, non pas délicieux, mais insupportables. C’est qu’en général, plus le temps qui nous sépare de ce que nous nous proposons est court, plus il nous semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus brèves ou simplement parce que nous songeons à le mesurer. La papauté, dit-on, compte par siècles, et peut-être même ne songe pas à compter, parce que son but est à l’infini. Le mien étant seulement à la distance de trois jours, je comptais par secondes… »

Marcel Proust,
« À la recherche du temps perdu – Le Côté de Guermantes »,
Gallimard, 1920.

 

« J’ai tellement besoin de temps pour ne rien faire qu’il ne m’en reste plus assez pour travailler. »

Pierre Reverdy (1889-1960)

 
 

« Et le Temps m’engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur
Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute. »

Charles Baudelaire, « Le Goût du Néant »,
Les Fleurs du mal, CXIX, 1861.

«  Chaque corps de référence (système de coordonnées) a son temps propre ; une indication de temps n’a de sens que si l’on indique le corps de référence auquel elle se rapporte.
Avant la théorie de la relativité, la physique a toujours tacitement admis que l’indication du temps avait une valeur absolue, c’est-à-dire qu’elle était indépendante de l’état de mouvement du corps de référence. Mais nous venons de montrer que cette supposition est incompatible avec la définition si naturelle de la simultanéité… »

Albert Einstein,
« La théorie de la relativité restreinte et générale », 1916,
Dunod, Paris, 2012, p. 30-31.

« Nous avons pris l’habitude de traiter le temps comme un continuum indépendant. En effet, d’après la mécanique classique le temps est absolu, c’est-à-dire indépendant de la position et de l’état de mouvement du système de référence (…) Grâce à la Théorie de la relativité, la conception du monde à quatre dimensions devient tout à fait naturelle, puisque d’après cette théorie, le temps est privé de son indépendance. »

Albert Einstein,
« La relativité
 », Payot, 1981, p. 77 et 78.

« Selon la théorie de la relativité générale, il y aurait eu dans le passé un état d’une densité infinie, le big bang, qui aurait marqué le véritable commencement du temps. De même, si l’Univers entier s’effondrait, il connaîtrait dans le futur un état d’une densité infinie, le big crunch, qui marquerait la fin de temps. Et, même si l’Univers ne s’effondrait pas complètement, il apparaîtrait des singularités dans les zones s’effondrant en trous noirs. Ces singularités marqueraient la fin du temps pour celui qui y tomberait ! »

Stephen Hawking,
« Une belle histoire du temps », Flammarion, 2005, p. 162.

 

« Augmentera d’abord le temps de transport, avec la croissance de la taille de la ville. Il deviendra une sorte de temps-esclave où l’on pourra continuer à consommer et à travailler (…) Malgré ce temps contraint, beaucoup réaliseront qu’ils n’auront jamais le temps de tout lire, tout entendre, tout voir, tout visiter, tout apprendre : comme le savoir disponible double déjà tous les sept ans, et doublera tous les 72 jours en 2030, le temps nécessaire pour se tenir informé, apprendre, devenir et rester « employable », augmentera d’autant. »

Jacques Attali,
« Une brève histoire de l’avenir », Fayard, 2006, p. 217-218.

 

 « L’univers de la rue est atemporel car composé d’une galaxie de petits riens accolés les uns aux autres n’ayant aucune signification autre que leur fin propre : le temps du réfectoire pour manger, le temps de l’attente comme… temps d’attente, voire comme prix à payer en contrepartie du gîte, du souper ou de l’octroi de facilités. Aucune cohérence, et donc rien à quoi se rattacher, pas même la grande majorité des institutions qui, sous le prétexte que les sans-abri peuvent gaspiller leur temps, le leur confisque à souhait et perpétuent, intra-muros, les mêmes schèmes temporels que ceux ayant cours dans la rue. »

Lionel Thelen,
« L’exil de soi », Facultés univ. Saint-Louis, Bruxelles, 2006, p. 237.

« Chaque « être pensant » vit le temps selon l’échelle de son espèce. Le papillon vit vingt-quatre heures en une plénitude temporelle complète, pour peu qu’il en ait conscience. Cent années de notre existence humaine lui apparaîtraient comme une éternité, au sens plénier du terme. À la limite, inenvisageable, comme l’est pour nous l’éternité de nos Dieux.
Le même papillon considérera comme éphémère, à la limite du dérisoire, la durée de vie de la particule méson, égale à une infime partie de seconde. Alors que des êtres habitant ce méson pourraient évaluer cette durée comme une « éternité ». »

Jacques Rifflet,
« Les Mondes du Sacré », Éd. mols, 2009, p. 54.

 

 « … il suffit d’allumer votre téléviseur à un moment où il n’y a pas d’émission. L’écran sera donc noir et piqué d’innombrables points qui scintillent (…) environ un de ces flocons de lumière sur cent provient du rayonnement fossile (…) Qu’est-ce que cela veut dire ? Simplement que pour les photons que vous voyez sur votre téléviseur, il ne s’est écoulé aucun temps – pas une minute, pas même une seule seconde – depuis qu’ils ont quitté le nuage de particules primitives qui composaient l’Univers, 380 000 ans après le Big Bang (…) l’espace lui-même, avec ses distances à franchir, ne signifie rien pour le photon. Absolument rien. Pour lui, l’étendue n’existe pas. La durée non plus. »

Igor et Grichka Bogdanov,
« Le visage de Dieu », Grasset, 2010, p. 127-128.

« Si vous visitez un jour l’Institut des Poids et Mesures de Paris, l’Observatoire de Belgique à Uccle ou l’Institut National des Standards et de Technologie (NIST), à Boulder, aux États-Unis, qui ont notamment pour tâche de définir l’heure avec une précision « atomique », ne leur dites jamais quelque chose du genre « votre horloge mesure le temps avec précision ». Ils vous diront invariablement : « Nos horloges ne mesurent pas le temps »… Ils vous désorienteront tout à fait quand ils vous diront : « Non, le temps est défini par ce que mesurent les horloges ». La différence est subtile, mais c’est la réalité. Les horloges atomiques définissent le temps standard pour le globe : le Temps est défini par le nombre de clics de leurs horloges.
« Il se pourrait, explique le physicien Carlo Rovelli, que la meilleure manière de réfléchir à la réalité quantique soit d’abandonner la notion de temps, de sorte que la description fondamentale de l’univers soit intemporelle. » »

Thierry Lombry,ww.astrosurf.com/luxorion

«  En Australie, les Aborigènes pensent que le temps, l’espace et les hommes ne font qu’un. Il leur suffit de regarder un arbre ou un visage pour connaître le jour et l’heure. Ils distinguent les saisons selon des critères précis liés au cycle de vie des plantes et aux changements du vent : les Gunwinggu orientaux, par exemple, conçoivent six saisons, trois « sèches » et trois » humides », là où les non-Aborigènes n’en voient que deux.
Pour ces tribus comme pour d’autres, le temps est le produit de nos actes (…) Elles ne conçoivent pas le temps à la manière d’une donnée omniprésente, comme l’air. Les secondes, les minutes et les heures, ce sont toutes les choses que nous faisons. Au lieu d’utiliser ces mots, ils parlent d’un « temps de moisson » ou d’un « temps de poisson de rivière ». Demande à un berger africain combien de temps lui prend telle ou telle tâche, et il répond « le temps de traire une vache ». Qu’est-ce qu’une heure pour cet homme ? Peut-être le temps de traire dix vaches.
(…) les mots et les images spécifiques que déploient nos cultures respectives influent sur notre façon de vivre le temps (…)
Nos jours sont une pâte malléable que nous pouvons sculpter en des formes infiniment variées. »

Daniel Tammet,
« L’éternité dans une heure – La poésie des nombres »,
Éditions des Arènes, 2013, p. 274-275

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« … nous sommes moins les victimes d’une prétendue accélération du temps que de la superposition de présents multiples et hétérogènes qui sont souvent en conflit mutuel : en même temps que nous travaillons, nous regardons les écrans de nos téléphones portables, écoutons la radio et pensons à autre chose encore (…) Tout le monde ne trépide pas. Nous ne sommes pas du tout égaux en matière d’intensité existentielle. Ce qui se passe, c’est que les temps propres des individus se désynchronisent. Selon la théorie de la relativité, la désynchronisation des horloges vient de leur mouvement relatif dans l’espace. Mais là, ce n’est pas le mouvement qui décale nos horloges individuelles. Nous sommes tous au même endroit, à peu près immobiles les uns par rapport aux autres, mais nous n’habitons pas le même présent, nous ne sommes pas vraiment ensemble, nous n’avons pas le même rapport à ce qui se passe. Notre société me semble être submergée par une entropie chrono-dispersive qui produit des effets sur l’intensité et la qualité du lien social. »

Etienne Klein,
« Le futur existe-il déjà dans l’avenir ? »,
Éditions du Temps, N°1, mars 2014.

Suicide

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Étant donné qu’il y a des gens pour qui, en certaines circonstances, la mort est préférable à la vie, il te paraît peut-être étonnant que ceux pour qui la mort est préférable ne puissent sans impiété se rendre à eux-mêmes ce bon office et qu’ils doivent attendre un bienfaiteur étranger (…) c’est que ce sont des dieux qui s’occupent de nous et que, nous autres hommes, nous sommes un des biens qui appartiennent aux dieux. Ne crois-tu pas que cela soit vrai ?
— Je le crois, dit Cébès.
— Toi-même, reprit Socrate, si l’un des êtres qui sont à toi se tuait lui-même, sans que tu lui eusses notifié que tu voulais qu’il mourût, ne lui en voudrais-tu pas, et ne le punirais-tu pas, si tu avais quelque moyen de le faire ?
— Certainement si, dit Cébès.
— Si l’on se place à ce point de vue, peut-être n’est-il pas déraisonnable de dire qu’il ne faut pas se tuer avant que Dieu nous en impose la nécessité, comme il le fait aujourd’hui pour moi. »

Platon, « Phédon »,Philippe Remacle,
site de l’antiquité grecque et latine du moyen-âge remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/phedonfr

« Le sage, qui sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin de les remplacer par d’autres, y trouve de quoi se retenir à la vie quand l’heure des contrariétés a sonné. Mais l’homme qui a toujours tout attendu de l’avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n’a rien dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent ; car le passé n’a été pour lui qu’une série d’étapes impatiemment traversées. Ce qui lui permettait de s’aveugler sur lui-même, c’est qu’il comptait toujours trouver plus loin le bonheur qu’il n’avait pas encore rencontré jusque-là. Mais voici qu’il est arrêté dans sa marche ; dès lors, il n’a plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue, l’inutilité d’une poursuite sans terme. »

Émile Durkheim,
« Le Suicide », 1897.

« Depuis l’époque de Kamakura, une tradition de la mort volontaire suggère les décisions à prendre, codifie les gestes à exécuter, les sentiments à manifester. Sans doute, cette tradition, limitée à la classe des guerriers (bushi, samurai), et d’ailleurs assez récente puisqu’elle ne s’établit qu’au XII e siècle, est loin de commander tous les cas de mort volontaire que l’histoire du Japon a pu connaître. À côté des suicides qui obéissent aux formes instituées, beaucoup d’autres désavouent ces modèles et s’improvisent au hasard des circonstances. Mais l’essentiel est que le Japon ne s’est jamais privé par principe de la liberté de mourir. Sur ce point, l’idéologie occidentale s’est montrée constamment réticente (…)
II est vrai que les citoyens d’Athènes et de Rome avaient adopté à l’égard de la mort volontaire deux attitudes dissymétriques, reflétant la double structure de leur société. Ils en admettaient la légitimité lorsque c’était l’un d’entre eux, un homme libre, qui se tuait, exerçant ainsi sur lui-même la souveraineté liée à son statut. Et pour peu qu’une cause publique parût justifier cet acte, la plus haute valeur lui était reconnue (…)
Lorsqu’un des sujets de l’espace domestique se tuait, le maître de maison ne pouvait estimer légitime un acte qui souvent censurait son autorité, contestait son pouvoir, et entamait son capital. Il le percevait comme une rébellion, et ne pouvait qu’en condamner le principe. »

Maurice Pinguet,
« La mort volontaire au Japon »,
Gallimard, 1984, p. 10 et 13.

 

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. »

 Albert Camus,
« Le mythe de Sisyphe »,
éditions Gallimard, collection « Folio », 1985, p. 17.

« Lorsque l’on ne dispose plus de ses moyens intellectuels, on peut vouloir en finir avec l’existence à la façon dont les Romains, les stoïciens plus particulièrement, nous invitaient à quitter la vie comme on sort d’une pièce devenue trop enfumée… Le testament de vie permet de déléguer à un être aimé la charge de décider pour soi ce qu’on aura avec lui voulu en amont pour nous : il sera sinon le bras armé du moins le facilitateur de notre mort volontaire. »

Michel Onfray,
« Manifeste hédoniste »,
Éd. Autrement, J’ai lu, 2011, p. 54-55.

«  Un suicide raté, c’est un manque de savoir-vivre ; un suicide réussi, aucun risque de le regretter ! »

Yves Thelen

« Chaque année une centaine de personnes se suicident sur les rails du chemin de fer en Belgique. Pour lutter contre ce phénomène, Infrabel est allé jusqu’au Japon pour chercher une solution. Elle sera testée dans la gare de Dave près de Namur.
La gare de Dave est un endroit sensible. Située à proximité d’un hôpital psychiatrique, les tentatives de suicide y sont nombreuses. Pour combattre cette tendance de nouveaux luminaires ont été installés dans la gare, ils diffusent une lumière bleue. Cette couleur aurait un impact positif sur l’humeur. »

RTBF, Matin première, 12 mars 2015.

«  Plusieurs études récentes indiquent que le cerveau des personnes suicidaires possèdent des taux de molécules inflammatoires plus élevés (…) l’inflammation dérègle l’axe du stress qui lui-même alimente l’inflammation.
Plus récente, une autre hypothèse remonte jusqu’aux gènes liés aux hormones de l’axe du stress (…) car le fait est aujourd’hui prouvé : sous la pression extérieure (traumatisme, famine…), le fonctionnement des gènes d’un individu peut se modifier (…)
Un autre grand rouage biologique de la vulnérabilité au suicide a été mis en évidence. Il concerne cette fois la sérotonine. Ce neurotransmetteur est chargé, dans notre cerveau, de réguler notre humeur, mais aussi notre appétit et notre sommeil. À concentration élevée, il favorise le calme, rend optimiste : c’est « la molécule du bonheur ». Des chercheurs suédois ont observé chez des personnes suicidaires des anomalies sur des gènes codant pour les protéines impliquées dans les transporteurs et les récepteurs de la sérotonine. »

Lise Barnéoud,
« Suicide : il cache une vraie maladie »,
Science
& Vie, avril 2015, p. 88-91.

Sport

(voir aussi Compétition)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Fervent admirateur de la société grecque, Pierre de Coubertin avait souhaité, en proposant la rénovation des Jeux olympiques, intégrer le sport dans une perspective plus globale, éducatrice et humaniste. Le sport n’était pas, selon lui, une fin en soi, mais un moyen au service d’une idée élevée : la formation du citoyen. Mais, au lieu de constituer une pédagogie au service de l’homme, le sport n’est-il pas en train de devenir un moyen de mieux l’asservir ? (…)
Le sport est éducatif, nous répète-t-on à l’envi. Mais de quelle éducation s’agit-il ? Doit-il former les corps et les esprits à l’obéissance aveugle pour défendre exclusivement la patrie ? Doit-il servir à former les hommes à se soumettre à la discipline sans contestation ? À abolir l’esprit critique ? Est-il un moyen d’apprendre à respecter des règles et règlements, même lorsque ceux-ci sont dépourvus de sens ? (…) Quand nous identifions l’argent ou la drogue comme des dangers pour le sport, nous transférons sur le sport toutes nos angoisses liées à nos propres rapports de fascination-répulsion à l’égard de l’argent et du dopage. D’autre part, si le sport avait toutes les vertus éducatives qu’on lui prête, la question de la démocratie en son propre sein ne se poserait point. Or, il nous faut constater que la démocratie n’existe pas au sein de l’organisation du sport fédéral en France… »

Roger Bambuck,
« Pour un sport réellement démocratique »,
Le Monde diplomatique, août 1992.

« Le sport pourrait être l’une des occasions de rêver en commun, de s’enthousiasmer en commun, de créer une véritable collectivité. Pour éviter les perversions, il faudrait éliminer toute trace de nationalisme ou de tricherie. Cela est impossible si la rencontre se résume à la désignation d’un gagnant et d’un perdant (…) les athlètes qui consacrent totalement leur vie à la compétition, n’ayant pour espoir que de devenir le numéro 1 national, sont « dopés » même s’ils ne prennent aucun produit prohibé. Ils le sont avec la complicité des pouvoirs publics, lorsqu’ils sont sélectionnés très jeunes et dirigés vers des centres de formation : l’objectif est alors de produire quelques futurs champions, dans l’espoir de multiplier les médailles lors des prochains Jeux Olympiques. Les gouvernements se félicitent lorsque ces médailles sont nombreuses. Il serait plus raisonnable de les accuser de détournement de mineurs, car ils ont sacrifié la vie de ces jeunes pour un hochet (…)
… la plupart des activités qui sont présentées aujourd’hui comme du sport usurpent ce titre. Elles ne sont que des spectacles, le plus souvent inféodés au pouvoir de l’argent. »

Albert Jacquart,
« À toi qui n’es pas encore né »,
Calmann-Lévy, Poche, 2000, p. 129-132.

 

 « Le détournement de la thérapie génique à des fins de dopage semble inéluctable : il est tentant, dans la recherche continuelle de l’amélioration de la performance, de recourir à une méthode qui permet de transformer vos muscles en une glande et leur faire fabriquer, par exemple, de l’hormone de croissance ou de l’IGF-1 (facteur de croissance) pour accroître la puissance musculaire, ou bien de l’EPO pour augmenter le transport de l’oxygène par le sang. »

L’ Équipe, 9 février 2006.

 

« D’un spectacle invitant à penser symboliquement la confrontation de l’Homme à ses limites biologiques, on passe à la mise en scène du dépassement par l’Homme de ses déterminations biologiques par la transformation sans limites de lui-même, le spectacle de l’ »humain amélioré ». Cette transformation du spectacle sportif est appelée de ses vœux par le courant posthumaniste qui défend la thèse de l’inéluctabilité du processus d’amélioration de l’humain (human enhancement) par les nouvelles technologies. C’est précisément ce changement de nature du spectacle sportif qui est redouté par beaucoup et qui s’exprime dans un discours sur l’atteinte à la « pureté du sport ». »

Marcellini A., Vidal M., Ferez S., De Leseleuc E.,
« La chose la plus rapide sans jambes. Oscar Pistorius ou la mise en spectacle des frontières de l’humain »,
Revue Politix, numéro spécial « les frontières de l’humain »,

vol. 23, n°90, 2010.

Spiritualité

(voir aussi Foi et Religion)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme. »

Jean-Jacques Rousseau,
« Les pensées de Jean-Jacques Rousseau »,
1764.

 

 « Savoir qu’il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de la raison la plus profonde et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre entendement que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment constituent la vraie religiosité ; c’est en ce sens, et seulement en ce sens, que j’appartiens aux hommes profondément religieux. Je ne peux pas me figurer un dieu qui récompense et punisse les objets de sa création et qui, enfin, possède une volonté de même espèce que celle que nous expérimentons en nous-mêmes. Je ne veux pas et ne peux pas non plus concevoir un individu qui survive à sa mort corporelle ; libre aux âmes faibles de se nourrir, par peur ou par égoïsme ridicule, de pareilles idées. Le mystère de la vie me suffit et la conscience et l’intuition de la construction admirable de l’être, ainsi que l’humble effort de comprendre une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la nature. »

Albert Einstein,
« Comment je vois le Monde », Flammarion, 1958, p. 9.

 

« Pour nombre de commentateurs, l’accaparement de la notion de spiritualité par les religions est abusif, sinon intéressé. Pour eux, il est peu tolérable, dirons-nous, que les croyances prétendent être les seules capables d’élever l’esprit à l’altitude où planent les aigles et estiment que la libre pensée ne rayonne que dans une humanité de manchots cheminant sur la banquise du matérialisme (…)
Certains n’hésitent pas à avancer que la laïcité pourrait être le champ de l’humain le plus propice à l’épanouissement de la spiritualité.
Paradoxal, diront les croyants. Nullement, affirment ces laïques, lorsque l’on considère qu’ignorant la pesanteur des dogmes, la laïcité peut à l’instant se dégager des fausses évidences du passé et écarter toute limitation de la pensée. Support idéal pour la recherche scientifique, la laïcité serait également le vecteur idéal de l’accomplissement spirituel, un accomplissement conditionné par l’abandon de tous les postulats, de tous les dogmes, de tous les interdits. »

Jacques Rifflet,
« Les mondes du sacré », Éd. Mols, 2009, p. 39 et 835.

 

 

« Mais c’est quoi une « spiritualité » ? Dans le dictionnaire, on lira    « spirituel : se dit de ce qui concerne l’âme ». Comme moi je n’ai pas d’âme, je n’ai donc pas de spiritualité. J’ai des émotions, des réflexions, une sensibilité mais pas de « spiritualité ». À force de s’entendre dire que si on n’a pas de spiritualité on n’est pas un être humain, il y a beaucoup d’athées ou d’agnostiques qui s’inventent une spiritualité laïque. C’est quelque chose de tout à fait contradictoire. On serait athée et on aurait une âme ! Cela me semble quelque chose d’absurde, au même titre qu’un « viol affectueux » par exemple. Si je suis athée, je considère que je n’ai pas d’âme et que quand je meurs, tout est fini. C’est dommage mais c’est comme ça. Et c’est pareil pour un lapin ou une mouche : je ne suis pas beaucoup plus qu’eux, juste un peu plus évoluée dans le règne animal et c’est tout. Je n’ai donc pas de « spiritualité ». »

Interview d’Anne Morelli par Thomas Lambrechts in « Bruxelles laïque – Écho n° 61 », 2008.

 

 « S’il y a tant de manifestations en Occident contre la Chine, c’est essentiellement pour des motifs idéologiques : le bouddhisme tibétain, adroitement diffusé par le dalaï-lama, est un des principaux repères de la spiritualité hédoniste New Age, en passe de devenir la forme prédominante de l’idéologie. Notre fascination pour le Tibet fait de ce pays une entité mythique sur laquelle nous projetons nos fantasmes. Ainsi, lorsqu’on se lamente sur la disparition d’un mode de vie tibétain authentique, on oublie les vrais Tibétains : ce que l’on veut d’eux, c’est qu’ils soient authentiquement spirituels pour nous, à notre place, afin que nous puissions continuer notre jeu consumériste effréné. »

Slavoj Žižek,
« Le Tibet pris dans le rêve de l’autre »,
Le Monde diplomatique, mai 2008.

« … le fait même qu’on envisage de recourir à l’euthanasie, reflète la disparition quasi-totale des valeurs spirituelles à notre époque. Les gens ne trouvent aucune ressource en eux-mêmes et aucune inspiration extérieure. C’est une situation inconcevable dans la société tibétaine, où les mourants sont soutenus par les enseignements auxquels ils ont réfléchi durant leur vie et grâce auxquels ils se sont préparés à la mort. Ils ont des points de repère, une force intérieure. Parce qu’ils ont su donner un sens à la vie, ils savent donner un sens à la mort. »

Matthieu Ricard
in J.-F. Revel et M. Ricard, « Le moine et le philosophe »,
Nil Éd., Pocket, 1999, p. 321.

«  Nous essayons de nous persuader que nous sommes adultes, vaccinés, éduqués, rationnels, maîtres de nos passions. En vérité, nous ne contrôlons rien. Nous disons « amen » à nos circuits de récompense, ce qu’avec Sigmund Freud nous pourrions nommer notre « ça »… Notre moi et notre surmoi, nos sentiments, nos lois, notre morale, notre religion se plient aux oukases de nos récepteurs de la dopamine.
Je sais : c’est dur à avaler pour le métaphysicien comme pour le philosophe spiritualiste, convaincus que l’homme possède une âme distincte du corps, et une liberté fondamentale de jugement, de pensée et d’action. »

Yves Paccalet,
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », Flammarion, 2013, p. 127-128.

 

 

Solipsisme

(voir aussi Conscience et Moi)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Quoique aucun homme ne puisse jamais savoir si la sensation du rouge ou du do mineur qu’il ressent est exactement la même que celle ressentie par un autre homme, il est néanmoins possible d’agir en supposant que chacun perçoit les couleurs et les sons plus ou moins de la même façon. »

Lincoln Barnett,
« Einstein et l’univers », nrf, Gallimard, 1951, p. 24.

 

 « Chacun croit, en ce qui le concerne, qu’il peut observer directement la coïncidence entre sa vie interne et son comportement extérieurement visible. Mais pour avancer avec rigueur au-delà du solipsisme, il nous faut faire quelque chose d’a priori impossible : confirmer la coïncidence de l’intérieur et de l’extérieur chez d’autres. Il ne peut pas suffire, officiellement, qu’ils nous signalent cette coïncidence dans leur cas, car cela ne nous apporterait qu’un nouvel exemple de correspondance entre l’intérieur et l’extérieur : les capacités démontrables de percevoir et d’agir intelligemment vont normalement de pair avec la capacité de faire des récits « introspectifs ». Si un robot astucieusement conçu pouvait (avoir l’air de) nous raconter sa vie intérieure (pouvait émettre tous les bruits appropriés dans les contextes appropriés), aurions-nous raison de l’admettre dans notre caste ? (…)
… la seule manière dont on pourrait s’assurer qu’une machine pense serait d’être la machine et de ressentir qu’on pense. On pourrait alors décrire ses sentiments au monde, mais bien sûr personne n’aurait de raisons d’en tenir compte. De même, suivant ce point de vue, la seule manière de savoir qu’un homme pense est d’être cet homme lui-même. »

D. Hofstadter et D. Dennett,
« Vues de l’esprit », InterÉditions, 1987, p. 20 et 68.


« Comment voir si nos idées correspondent aux objets dès lors que nous ne sommes jamais en présence des objets, mais toujours seulement des idées que nous nous en faisons ? (…) il ne saurait être question de se libérer du piège. Il convient simplement de l’éviter, en refusant de faire de cette intériorité représentative le point de départ du philosopher. Le seul et unique point de départ phénoménologiquement légitime est l’être-dans-le-monde auprès de ce qui apparaît en lui. »

Antoine Grandjean,
« Le piège du solipsisme ou de l’absence du monde », M-Editer, 2011, p. 24-25.

 

« Nous sommes, intrinsèquement, dans une situation analogue à celle du physicien imaginé par Einstein : enfermé dans sa cabine, sans le moindre contact avec le monde extérieur, il flotte entre les parois et est absolument dans l’incapacité de distinguer s’il évolue en état d’apesanteur, hors de tout champ de gravité, ou si la cabine est en chute libre et l’entraîne vers un brutal écrasement à la surface d’un corps céleste. De même, il nous est strictement et définitivement impossible de distinguer si notre personnalité est le produit éphémère de l’univers qui l’a engendré ou si celui-ci, fruit de notre activité cérébrale, est né avec notre conscience et disparaîtra avec elle.
Celui qui estime que le solipsiste souffre de schizophrénie, comment pourrait-il s’assurer qu’il n’est pas lui-même schizophrène ?
Le solipsisme est logiquement irréfutable et humainement intenable. »

Yves Thelen

 

«  C’est [le libre arbitre] typiquement une discussion qui tourne en rond : logiquement possible, mais totalement inintéressante, un peu comme le solipsisme qui affirme que je suis le seul à exister, et que vous n’êtes que des illusions de mon esprit. »

Nicolas Gisin,
« L’impensable hasard  Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques »,
Odile Jacob, 2012, num. Nord Compo, p. 127.

Société de consommation

(voir aussi Croissance, Mondialisation et Simplicité)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Il y a quelque chose de plus dans l’amoncellement que la somme des produits : l’évidence du surplus, la négation magique et définitive de la rareté, la présomption maternelle et luxueuse du pays de Cocagne. Nos marchés, nos artères commerciales, nos Superprisunic miment ainsi une nature retrouvée, prodigieusement féconde : ce sont nos vallées de Canaan où coulent, en fait de lait et de miel, les flots de néon sur le ketchup et le plastic, mais qu’importe ! L’espérance violente qu’il y en ait non pas assez, mais trop et trop pour tout le monde, est là… »

Jean Baudrillard,
« La société de consommation », Denoël, 1970, p. 19.


« Les énormes firmes de relations publiques, de publicité, d’art graphique, de cinéma, de télévision… ont d’abord pour fonction de contrôler les esprits. Il faut créer des « besoins artificiels », et faire en sorte que les gens se consacrent à leur poursuite, chacun de leur côté, isolés les uns des autres. Les dirigeants de ces entreprises ont une approche très pragmatique: « il faut orienter les gens vers les choses superficielles de la vie, comme la consommation. » Il faut créer des murs artificiels, y enfermer les gens et les isoler les uns des autres. »

Entretiens de Noam Chomsky avec Denis Robert et Weronika Zarachowicz,
Éditions des Arènes, 2001.

 

« … si la morale est quelque peu bafouée, c’est parce que la technique de vente employée (la manipulation) vous conduit à consommer non sur la base de votre raison, ni sur la base de vos désirs, mais sur celle d’une technologie des circonstances qui vous prédispose à acheter ceci plutôt que cela. Mais, après tout, aurait-il été plus moral d’inciter un client potentiel à utiliser la savonnette Eurêka avec une technique purement persuasive ? (…) plus moral mais à une condition qui n’échappera à personne : c’est que tout ce qui vient d’être dit des vertus de la savonnette Eurêka soit vrai… ! »

 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
« Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens »,

PUG, 2002, introd., p. 225.

 

« Un photographe connu a rapporté, après avoir enquêté dans le monde entier, qu’en Mongolie un habitant possède en moyenne 300 objets à lui seul et qu’un Japonais en possède 6 000. »

Dominique Loreau,
« L’Art de la simplicité », Marabout, Laffont, 2005, p. 47.

 

 « Désormais, chaque enfant, chaque adolescent, chaque adulte se trouve à la croisée d’un choix : s’épuiser dans un monde qu’épuise la logique d’une rentabilité à tout prix, ou créer sa propre vie en créant un environnement qui en assure la plénitude ou l’harmonie. Car l’existence quotidienne ne se peut confondre plus longtemps avec cette survie adaptative à laquelle l’ont réduite les hommes qui produisent la marchandise et sont produits par elle.»

Raoul Vaneigem,
« Avertissement aux écoliers et lycéens », Mille et une nuits, n°69, p. 15.

« Alors que la technique de matraquage consistait à répéter, un maximum de fois et en un minimum de temps, la marque ou le nom du produit qu’il fallait imposer sur le marché, de nombreuses séquences publicitaires négligent superbement de préciser ce dont il est question. Au subconscient d’effectuer le travail de sape nécessaire pour que l’esprit critique ne puisse interférer dans l’éveil du nouveau désir. Une allusion subtile, les premiers mots d’un slogan déjà intériorisé, quelques notes de musique suffiront à raviver le souvenir inconscient, comme chez l’individu préalablement conditionné sous hypnose. Une fois l’objet ou le « service » imposé sur le marché, la publicité peut se payer le luxe d’être séduisante pour elle-même. Son coût exorbitant rentre dans les frais généraux de la multinationale. Ce sera toujours le consommateur, en fin de compte, qui réglera le surcoût. Notre perte d’autonomie ne pèse guère face à la peur d’un manque à gagner. La boulimie consumériste est devenue obsessionnelle : il nous faut profiter d’une promotion, des soldes, des fluctuations de la Bourse, de notre temps de vacances, bref de la vie ! Et nous vivons dans une frénésie du shopping, dans une course compulsive pour ne pas rater une bonne affaire, dans les brocantes, les souks, les catalogues d’achat par correspondance, les bazars, les faillites, les braderies… tandis que s’aggravent les inégalités entre ceux qui ont trop de tout et les endettés qui ont moins que rien. »

Yves Thelen,
« Eveil à l’esprit philosophique »,
L’Harmattan, 2009, p. 113.