Progrès

(voir aussi Croissance)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« … j’ignore ce que tu crois être en train d’accomplir, Édouard. De te pousser du col, ça, sûrement. Mais je te dis, moi, que tu viens de faire ici la chose la plus perverse, la plus dénaturée (…)  Je suis prêt à admettre, tu vois, qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme, non l’homme pour la pierre taillée ! Et qu’on ne veuille pas non plus les affiner plus qu’il n’est nécessaire. Je suis un libéral, Édouard, et j’ai le cœur à gauche. Jusque-là, je peux accepter. Mais ça, Édouard, ça ! Cette chose-là ! dit-il en montrant le feu, ça, c’est tout différent, et personne ne sait où ça pourrait finir. »

Roy Lewis,
« Pourquoi j’ai mangé mon père » (1960) Magnard Lycée, 2002, p. 28.

« Le progrès est devenu un problème – il pourrait sembler que le progrès nous ait conduit au bord d’un abîme et qu’il soit par conséquent nécessaire de considérer une alternative. Par exemple, s’arrêter là où nous nous trouvons ou, si c’est possible, opérer un retour. »

Léo Strauss,
« La Renaissance du rationalisme politique classique », (1989), Gallimard, 1993, p. 304.

« … le mythe du progrès, qui est au fondement de notre civilisation, qui voulait que, nécessairement, demain serait meilleur qu’aujourd’hui, et qui était commun au monde de l’Ouest et au monde de l’Est, puisque le communisme promettait un avenir radieux, s’est effondré en tant que mythe. Cela ne signifie pas que tout progrès soit impossible, mais qu’il ne peut plus être considéré comme automatique et qu’il renferme des régressions de tous ordres. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que la civilisation industrielle, technique et scientifique crée autant de problèmes qu’elle en résout. »

Edgar Morin,
Propos recueillis par Anne Rapin, Label France, n°28, 1997.


«  Paradoxalement, il faudrait savoir s’arrêter pour éviter de tomber mais c’est précisément parce que nous avons peur de la chute que nous avançons toujours plus vite et plus nombreux.
Le temps est venu pour l’apprenti sorcier de devenir sorcier. Pour cela il lui faudra s’affranchir de règles de bon sens élémentaire, cultiver l’art du déni, faire vœu de bricolage à défaut de posséder toutes les clés de la connaissance et tordre le cou aux considérations éthiques. Et surtout faire le saut de la foi. La foi dans le Progrès éternel de l’homme, en toute circonstance. Le Progrès, voilà le gros mot lâché, à nous d’en tirer les conclusions (…)
Mais notre foi dans le Progrès ne nous aidera pas beaucoup tant que nous n’aurons pas changé nos instruments de navigation et modifié radicalement certains de nos comportements. Les limites de la prospérité, aujourd’hui, sont plus dépendantes du capital naturel disponible que des prouesses technologiques. »

 Geneviève Ferone et Jean-DidierVincent,
« Bienvenue en Transhumanie »,
Grasset-Fasquelle, 2001, p. 71 et 150.

 

« Le progrès est clairement et nettement un mot chargé de valeur. Il se distingue en cela de concepts parents comme « changement » et « croissance » – ou encore « évolution » –, qui sont ou peuvent être traités comme purement fondés sur des faits (…)
À la fictive nécessité du Progrès pourrait alors se substituer la volonté de progrès, plus précisément la volonté modeste de réaliser tel ou tel progrès dans un domaine défini, impliquant la libre évaluation des options et le libre choix parmi les possibles, dans le cadre d’une discussion publique continue réunissant en droit, selon diverses modalités, tous les citoyens sans exclusion. La notion de progrès perd dès lors l’unité et l’unicité qui la constituaient en dogme (…)
Dans cette perspective, on suppose que tout ce qui est techniquement possible n’est pas nécessairement souhaitable, ce qui engage à déterminer les limites du faisable selon des critères explicites. »

Pierre-André Taguieff,
« L’idée de progrès. Une approche historique et philosophique »,
Cahier du CEVIPOF n°32, sept. 2002, p. 5 et 74.

« Le progrès en tant que théorie politique diffère sensiblement du progrès synonyme d’amélioration ou d’avancement. Si la seconde signification du terme a perdu du terrain ces dernières années, la première en revanche a gardé toute sa puissance idéologique. Investi du sens que véhiculait autrefois la notion d’évolution sociale, ce progrès-là est forcément linéaire et irréversible, une référence normative se manifestant notamment lorsque nous qualifions une personne ou une idée de « progressiste » (…)
Le progrès n’est plus une idée innocente, mais une idéologie pour laquelle des hommes sont prêts à tuer ou à mourir. Il a acquis une signification qui implique une manière particulière de concevoir le temps et l’espace, l’histoire et la géographie, une vision dans laquelle les différentes cultures et sociétés cessent d’apparaître lointaines, mystérieuses ou intrigantes pour devenir des entités familières situées à un point déterminé sur l’échelle de l’histoire — un point par lequel les plus civilisés sont déjà passés et vers lequel les moins civilisés avancent inexorablement.
Une vaste partie de l’hémisphère Sud est volontiers perçue comme une sorte de réplique de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, mais prise à un stade moins évolué, à une étape que la marche de l’histoire a laissée derrière nous (…)
Le progrès, en somme, désigne l’infaillible processus par lequel la destinée humaine est appelée à s’accomplir. Il consiste à dépouiller chaque culture de ses possibilités d’évolution pour les dissoudre dans une vision monolithique. »

Ashis Nandy, « Réflexions sur le progrès »,
Le Monde diplomatique, supplément, oct. 2015.

Idéal

(voir aussi Utopie)

 Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons…

« Un idéal vit dans la tête humaine depuis des milliers d’années : ce n’est pas un idéal de justice, mais un idéal de paix et de bonheur, l’idéal d’une société où il n’y aurait ni mien ni tien, où tout serait à tous, où l’égalité et la fraternité seraient les seuls liens qui réuniraient les hommes : aux époques troublées de l’histoire, des penseurs généreux, Platon, Morus, Campanella, ont décrit cette société idéale en d’enchanteresses utopies, et des héros se sont levés et se sont sacrifiés pour l’établir. »

Paul Lafargue, Discours prononcé début 1895,
débat organisé à la Sorbonne entre J. Jaurès et P. Lafargue.
« La Jeunesse socialiste », nº 1 et 2.

 

« Les années 60 étaient celles du surgissement de la vie, de l’emballement militant, des excès d’une génération pensant s’approprier le monde. Le siècle s’amorçant semble bien morne, gris et vide en comparaison. Que diriez-vous à un jeune idéaliste pour lui remonter le moral ?
Que le monde marchand craque de toutes parts, qu’il est en train de s’effondrer en entraînant tous ceux qui s’attachent à lui, même en le combattant. Je veux dire qu’au lieu de rabâcher les mêmes critiques désespérées, il est temps de jeter les bases d’une société nouvelle, de construire l’autogestion en nous emparant des énergies alternatives et en les mettant au service des collectivités refusant d’avoir des comptes à rendre aux gestionnaires de la faillite mondiale et aux escrocs dont le pouvoir n’a d’autre soutien que la passivité et la résignation des masses. Ce que nous devons redécouvrir, c’est notre propre inventivité, c’est la conscience de notre richesse créative. Il faut cesser de geindre sur ce qui nous déconstruit et rebâtir notre vie individuellement et collectivement. »

 Raoul Vaneigem (2008) http://www.inventin.lautre.net/contributions.html

 

« Chaque fois que je voyage dans le monde, je suis frappé par la bonne volonté, le talent et l’idéalisme des jeunes.  Ils apportent d’importantes contributions à notre lutte contre la pauvreté, la propagation de la maladie et le changement climatique, et aussi pour la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement.  J’engage donc les États Membres à accroître l’investissement qu’ils consacrent à la jeunesse, de façon que les jeunes puissent faire plus encore. »

Ban Ki-moon, communiqué de presse des Nations Unies, www.un.org/press/fr, août 2010

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« Le kibboutz puise ses racines dans le parti Hapoel Hatzaïr, un parti politique influencé par le socialisme populiste russe, dont le principal inspirateur est Aharon David Gordon. L’idéal prôné est celui d’un socialisme rural, anti-industriel et anti-autoritaire, très marqué par l’anarchisme (refus des structures élues) (…)
Neta me confirme le changement idéologique intervenu depuis l’époque de ses grands-parents, arrivés dans le kibboutz dans les années 1920. « Mes grands-parents étaient très pauvres. Ils sont venus, guidés par l’idéal national, pour construire le pays de leurs mains. Mais à compter de la guerre des Six Jours, la ‘mission nationale’ s’est moins faite sentir« . Il se rappelle : « Au début des années 1970, le kibboutz a donné les premières télévisions à ses habitants, ils voulaient se sentir davantage ‘comme tout le monde’ « . Une anecdote qui traduit bien un changement d’époque, celui de la décennie 70-80, marquée par le développement du capitalisme (et, partant, de la société de consommation) et de l’individualisme (…)
Pour Muki Tsur, secrétaire général du Mouvement kibboutznik unifié dans les années 1990, l’évolution des kibboutzim est essentiellement liée à l’évolution de la société. « Notre société actuelle est devenue capitaliste, hiérarchique, essentiellement fondée sur l’idée de salaire et de responsabilités. Les premiers kibboutznikim étaient jeunes et pauvres, mais aujourd’hui les habitants réclament une meilleure qualité de vie. D’où un conflit entre ceux qui souhaitent s’adapter davantage à la nouvelle société capitaliste car ils la considèrent comme inéluctable et ceux qui veulent conserver les idéaux fondateurs du kibboutz comme modèle alternatif à la société de consommation« . »

« Kibboutz : la fin d’un idéal ? » © Jerusalem Post Edition Française, mars 2014.

Collectivisme

(voir aussi Utopie)

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Quelles que soient les formes revêtues par la république, même la plus démocratique, si c’est une république bourgeoise, s’il y subsiste la propriété privée sur la terre, les usines et les fabriques, et si le capital privé y tient toute la société en état d’esclavage salarié, autrement dit si l’on n’y réalise pas ce que proclame le programme de notre parti et la Constitution soviétique, alors cette république est une machine qui sert aux uns à opprimer les autres (…) tant que l’exploitation existe, il ne peut y avoir d’égalité. Le propriétaire foncier ne peut être l’égal de l’ouvrier, l’affamé celui de l’homme repu. »

Lénine, « L’État et la Révolution », Les Éditions sociales, 1938.

 

 « Fourier imagine le « phalanstère ». Il s’agit d’un lieu associant logement et travail pour une « phalange », soit 1500 à 1600 personnes – 400 familles, les unes pauvres, les autres riches (…) Pas question, donc, de supprimer les inégalités : au sein du phalanstère, il y aura toujours des riches et des pauvres, même si des règles particulières permettront de « faire aux sociétaires pauvres l’avance d’un minimum, avec la certitude qu’ils auront gagné plus que leur dépense à la fin de l’année ». Pas question, non plus, de supprimer le marché : tout est vendu et, si le salariat est aboli, l’actionnariat ouvrier le remplace. Pas davantage question de supprimer la propriété privée : il s’agit au contraire de la généraliser, chacun ayant vocation à devenir actionnaire, de manière à ce que  » le pauvre (…), ne possédât-il qu’une parcelle d’action, qu’un vingtième », est propriétaire du canton entier en participation. Il peut dire : « Nos terres, notre palais, notre château, nos forêts, nos fabriques » : tout est sa propriété… »

Denis Clerc, « Charles Fourier (1772-1837) : l’utopie du phalanstère »,
http://www.creslr.org/fr/imgdyn/

 

 « Fondé en 1949 par un groupe de jeunes Juifs nés en Palestine et en Allemagne, Maagan Michaël est le plus grand kibboutz d’Israël, l’un des plus riches aussi, serrant entre la mer et les contreforts du Mont Carmel ses maisons noyées dans une végétation exubérante, sa piscine, son cinéma, ses installations sportives, son intranet et sa médiathèque, ses plages et ses champs, bassins de pisciculture et usines (…)
Coté démocratie, tout se décide lors des assemblées générales bimensuelles : depuis l’allocation d’une maison à un divorcé à l’acceptation d’un nouveau membre. Coté égalité, les revenus des activités du kibboutz sont répartis entre les membres qui perçoivent la même allocation.
Modeste, cette allocation garantit néanmoins un niveau de vie supérieur à la moyenne, la plupart des services – logement, éducation, formation, santé, laverie, sports, maison de retraite, aide en cas de handicap – étant gratuits.
« Le système collectiviste recule doucement », dit Uzi Lindner, responsable de l’élevage de carpes d’ornement pour la société Mag Noï à laquelle participe le kibboutz. Le slogan fondateur « chacun donne selon ses moyens et reçoit selon ses besoins » pâlit. »

Corinne Bensimon,
« Un riche bastion du collectivisme », mai 2008, http://www.lberation.fr.

 

« Tous les prévisionnistes supputaient, il y a une vingtaine d’années, la disparition des Amish dans le grand « melting pot » américain. Il n’en est toujours rien aujourd’hui. La vie en autarcie pratiquée par les Amish semble les protéger des grandes menaces que constituent les déviances dues à la surexploitation des ressources et à l’élaboration de nouvelles technologies. Ils produisent eux-mêmes ce qu’ils consomment et font absorber à leur bétail. Aussi, sont-ils protégés des OGM et, plus généralement, de tout ce dont l’impact sur l’environnement et la santé n’est que très mal maîtrisé par leurs créateurs. Farines animales et maïs transgénique sont inconnus chez eux. À découvrir cette société singulière, on ne peut qu’être amené à réfléchir sur bien des aspects de la nôtre… Les Amish, par leur respect des choses simples et essentielles de la vie, sont probablement, à l’heure actuelle, en avance sur les rêves les plus fous de fraternité, d’entraide, de solidarité, de respect d’autrui et de conservation de l’espèce… »

Marielou Dhumez,
« USA : Les Amish… Retour vers le passé », www.participez.com, 2003.