Vérité

Philosophie, science, religion, morale, physique, métaphysique… les idées ont leur vie propre. Elles se reproduisent, évoluent, se propagent et nous survivent, ainsi via les textes, extraits et citations que nous vous proposons… 

« Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux. »

Bernard Le Bouyer de Fontenelle,
« Histoire des oracles », 1686.

 

 « Le Sirien (…) leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu’il fût un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à Paris à l’Académie des Sciences ; mais, quand le secrétaire l’eut ouvert, il ne vit rien qu’un livre tout blanc : « Ah ! dit-il, je m’en étais bien douté« . »

Voltaire,
« Micromégas », 1752.

 

 « La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. »

Antoine de Saint-Exupéry,
« Terre des hommes », Gallimard, Poche, 1939, p. 230.

 

 « Bertrand Russell rêve que, sur l’un des papiers qu’il a déposé sur sa table de nuit, il lit ces mots : « Ce qui est écrit de l’autre côté n’est pas vrai ». Il retourne alors la feuille et lit : « Ce qui est écrit de l’autre côté n’est pas vrai ». »

Jorge Luis Borges (1899-1986)

 

 « Impossible, pour moi, de croire à une Vérité qui serait derrière nous. La seule vérité à laquelle je crois en est une qui se découvre lentement, graduellement, péniblement, et qui imperceptiblement s’augmente chaque jour (…)
Que l’insatisfaction de l’esprit soit notre lot, qu’il faille nous résigner à vivre – et à mourir – dans l’anxiété et dans le noir, telle est une de mes certitudes. »

Jean Rostand,
« Ce que je crois », Grasset, 1953, p. 18 et 76.

 

 « Tous les concepts et mots formés dans le passé par interaction entre le Monde et nous-mêmes ne sont pas nettement définis quant à leur signification ; c’est-à- dire que nous ne savons pas exactement jusqu’à quel point ils nous aideront à découvrir notre explication du Monde. Nous savons seulement qu’on peut les appliquer à une large variété d’expériences intérieures ou extérieures, mais nous ne connaissons pratiquement jamais avec précision les limites de leur domaine d’application. Cela est vrai même pour les concepts les plus simples et les plus généraux comme « existence » et « espace-temps ». Par conséquent, on ne pourra jamais parvenir par la raison pure à une vérité absolue. »

Werner Heisenberg,
« Physique et philosophie », Albin Michel, 1961, p. 105-106.

 

« Il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’exerce pas, par rapport au discours, un rôle d’exclusion analogue à celui que peut jouer l’opposition de la folie et de la raison, ou le système des interdits. Autrement dit, il s’agirait de savoir si la volonté de vérité n’est pas aussi profondément historique que n’importe quel autre système d’exclusion ; si elle n’est pas arbitraire comme eux en sa racine ; si elle n’est pas modifiable comme eux au cours de l’histoire. » Dans une démarche comme celle de Foucault, la grande découverte, due pour l’essentiel à Nietzsche, consiste justement en ce que l’utilisation de la distinction vrai-faux serait elle-même le résultat d’une sorte de violence originaire commise envers la réalité, qui la « falsifie » de façon essentielle : « Si la connaissance se donne comme connaissance de la vérité, c’est qu’elle produit la vérité par le jeu d’une falsification première et toujours reconduite qui pose la distinction du vrai et du faux.  »

Michel Foucault, « Leçons sur la volonté de savoir »,
Gallimard-Seuil, Paris, 2011 (1re éd. : 1971).
http://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/BOUVERESSE/54934

 « L’inconvénient de la vérité, c’est qu’elle ne fait jamais le détail. Un morceau de vérité est un mensonge. »

Robert Escarpit,
« Lettre ouverte au diable », Albin Michel, 1972, p. 154.

« Les « vérités religieuses » ont cédé la place aux connaissances scientifiques, porteuses d’aucune motivation morale (…) L’expérience d’une relation avec l’au-delà – dans le sens le plus général du terme – semble être un des besoins les plus fondamentaux de l’être humain (…) Le désarroi de l’homme moderne privé de cette relation, son besoin de combler ce vide douloureux se manifestent par une prolifération de religions nouvelles, sectes, ésotérisme, nés généralement – et cela est significatif – dans la région californienne, un haut lieu de la science mondiale. »

Hubert Reeves,
« L’heure de s’enivrer – l’univers a-t-il un sens ? », Seuil, 1986, p. 219.

« Rien n’est plus dangereux que la vérité dans un monde qui ment. »

Nawal el Saadawi ( contribution de Nicolas Deru)

 

« Gödel l’a montré, en logique : aucune affirmation ne peut être prouvée sans référence à un corps de doctrine plus large, la recherche d’une preuve définitive ne peut s’arrêter que si l’on admet comme absolument vraie une parole initiale. Les religions semblent en être conscientes et se tirent du piège en prétendant être dépositaires d’une révélation ; dès qu’une parole est supposée avoir été dictée par Dieu, il n’est plus possible de mettre en doute sa valeur. Si l’on refuse ce confort intellectuel, on doit accepter, en morale comme en logique, de faire place à de l’indécidable. »

Albert Jacquard,
« Petite philosophie à l’usage des non-philosophes »,
Le livre de Poche, 1999.

« Comme leur nom l’indique, les truthers sont en quête de vérité. En ce sens, ils partent d’un présupposé jamais interrogé, d’une croyance implicite : ils sont convaincus que quelque chose comme la Vérité existe, et qu’elle est cachée.
La caractéristique la plus frappante de la vision des choses de Philippe [un thruther] est son extrême cohérence : à l’écouter, depuis l’exécution de Jacques de Molay en 1314 jusqu’à nos jours, rien n’est jamais arrivé en vain ; tous les événements ont été planifiés, voulus, mis en scène en vue d’atteindre une fin dernière. L’Histoire n’est pas fortuite, mais dirigée par une entité secrète et unique, qui a sa propre logique et qui tire les fils de nos destins. Ce qui anime le truther, c’est moins une idéologie politique précise que cette foi, qu’il a chevillée au corps et dont il ne doute jamais, lui qui rejette tous les dogmes officiels. Les conspirationnistes ne se sont toujours pas remis de la mort de Dieu, annoncée jadis par Zarathoustra ; ils n’acceptent pas d’être précipités dans un monde absurde, chaotique, qui ne porte en lui-même aucune signification. C’est pourquoi ils tiennent tant à affirmer qu’il existe un ordre mondial. »

 Alexandre Lacroix,
« Ce qui nous relie »,
Allary Editions, 2015, p. 206-207.